Belgique : Les étudiants africains, chassés d’Ukraine par l’invasion russe, veulent assurer leur “continuité pédagogique” en Europe

Frais d’inscription moindres, coût de la vie plus bas, études de qualité : de nombreux étudiants africains s’étaient tournés vers l’Ukraine. C’est après la « révolution orange » que l’Ukraine a décidé de s’ouvrir aux étudiants originaires d’Afrique et du Maghreb.

Avant la guerre, l’Ukraine accueillait 61.000 étudiants étrangers, dont 23.000 Africains. Aujourd’hui, tous souhaiteraient bénéficier, à l’instar des autres réfugiés, d’un droit d’asile temporaire et ne pas être « réexpédiés » dans leur pays d’origine, où ils devront, sans doute depuis le début, refaire le « parcours du combattant ».

Paty, aujourd’hui rentré au pays avec un master en aéronautique, fut l’un des pionniers : « A l’époque, mes parents ont tout de suite compris que l’Europe et la Belgique en particulier allaient se fermer aux étudiants africains. Ils ont alors découvert que l’Ukraine représentait une autre option : des frais d’inscription moindres, un coût de la vie moins élevé, mais surtout des études de bonne qualité et des diplômes reconnus en Europe et ailleurs. Plusieurs facultés s’offraient à nous : architecture, droit international, informatique, ingénieur, technologies de pointe, aéronautique…

Ce n’est pas sans raison qu’au Congo, les équipages des hélicoptères de la Monusco (Mission de l’ONU au Congo) et les contrôleurs aériens sont en majorité des Ukrainiens. Le seul préalable, évident, était que nous apprenions la langue ukrainienne et des formations de six mois étaient organisées à cet effet, ce qui nous permettait de maîtriser également le russe. »

Agressions de skinheads

Lorsque Paty a débarqué à Kiev voici une dizaine d’années, l’étonnement était général : « Les gens n’étaient pas habitués à voir des Africains. Ils faisaient parfois preuve de racisme et, lorsque nous sortions le soir, on nous recommandait de rester groupés. Car des attaques de skinheads étaient à craindre… Mais avec le temps, les mentalités ont changé, les gens se sont habitués et surtout les victoires de Dieumerci Mbokani, le champion congolais jouant dans le club de football du Dynamo Kiev, ont fait beaucoup. Son portrait était partout, il était devenu une vedette nationale et cela rejaillissait sur nous. »

Le bénéfice de cet accueil d’étudiants étrangers était réciproque. Venus du Maroc ou de Tunisie, du Sénégal, du Nigeria, du Cameroun, du Congo-Brazzaville, de RDC, les jeunes Africains avaient désormais accès à des formations de qualité, menant à des diplômes internationalement reconnus. Pour les familles, la charge financière était nettement moindre. « Rares étaient les boursiers invités par l’Ukraine elle-même », soulignent Paty, Eliezer et Axel. « Ce sont nos familles qui payaient le minerval, mais les tarifs étaient bien plus bas qu’en Belgique ou en France. Quant au coût de la vie, il était supportable : Paty vivait avec 400 dollars par mois, Eliezer tenait le coup avec 150… »

L’Ukraine aussi bénéficiait de ces accords. « Il fut un temps où les contributions des étudiants africains représentaient 13 % du budget national », souligne Paty. « Et par la suite, d’autres pays se sont inspirés de la formule : le Kenya, Chypre, la Turquie proposent désormais des études universitaires à des taux intéressants. Sans oublier les bourses accordées par la Chine ou les Etats du Golfe. »

« Il faut que la continuité pédagogique soit assurée », implorent les jeunes Congolais, « que tous les sacrifices de nos familles n’aient pas été consentis pour rien… »

Lorsque les bombes russes ont commencé à tomber sur Kiev, Bertine, en deuxième année de droit international, et Axel, en première année d’informatique, ont eu à peine le temps d’enfourner dans un sac à dos passeport, documents d’identité et quelques articles de toilette. Article réservé aux abonnés

En Pologne, des bus attendaient les Ukrainiens qui voulaient poursuivre jusqu’en Allemagne, racontent deux étudiants congolais: «Mais nous, nous n’avons pas pu monter. Priorité était donnée aux Ukrainiens, aux Blancs… »

En Pologne, des bus attendaient les Ukrainiens qui voulaient poursuivre jusqu’en Allemagne, racontent deux étudiants congolais: «Mais nous, nous n’avons pas pu monter. Priorité était donnée aux Ukrainiens, aux Blancs… »

Ils ont fui leur immeuble à Kiev sans se retourner, suivant les consignes qui leur avaient été données par l’université : « Partez, nous ne pouvons plus assurer votre sécurité. » « C’était la panique », racontent Bertine et Axel, deux étudiants congolais. « Et nous avons tenté de rejoindre la gare à pied. Mais là, les trains étaient bondés ; nous avons tenté de jouer des coudes, mais on donnait la priorité aux Ukrainiens. Finalement, un taxi nous a emmenés vers la frontière polonaise, moyennant 350 dollars, à peu près tout ce qu’il nous restait. Comme il y avait foule, personne ne voulait nous accueillir, nous héberger. Nous avons donc marché, de 14 à 22 heures, dans un froid terrible, par -15º, puis nous avons traversé (la frontière) et dormi dehors, en territoire polonais. Des bus attendaient les Ukrainiens qui voulaient poursuivre jusqu’en Allemagne, mais nous, nous n’avons pas pu monter. Priorité était donnée aux Ukrainiens, aux Blancs… »

«Mes parents ont déjà payé plus de 7.000 euros, une somme considérable pour nous», explique Axel, étudiant en informatique à Kiev. «Il nous a fallu vendre une parcelle.»

«Mes parents ont déjà payé plus de 7.000 euros, une somme considérable pour nous», explique Axel, étudiant en informatique à Kiev. «Il nous a fallu vendre une parcelle.»

Par bonheur, les communications fonctionnaient et les étudiants ont multiplié les appels. Bertine a prévenu son frère qui vit en Belgique, Axel s’est adressé à des amis. Eliezer, troisième année de médecine, a fait de même et il a réussi à joindre, à Bruxelles, l’ASBL Change, qui lutte contre toutes les discriminations, et a lancé l’alerte sur les réseaux sociaux.

Au bout du fil, Gisèle Mandaila, ancienne députée bruxelloise Défi, a immédiatement compris l’urgence d’agir. Et avec Dido Lakama, coordinateur de l’ASBL Change, l’opération sauvetage s’est mise en route, un minibus a été envoyé à la frontière polonaise et, 24 heures plus tard, il traversait la frontière belge.

Travaillant dans une entreprise de sécurité à Bruxelles, Dido Lakama, un militant costaud qui n’a pas froid aux yeux, avait déjà réussi une entreprise autrement plus risquée : quelques jours plus tôt, alors que des étudiants congolais étaient bloqués dans la ville de Sumy, à quelques kilomètres de la frontière russe, et qu’ils voyaient les immeubles s’écrouler autour d’eux, il avait envoyé un van et une équipe de sauveteurs de choc. Ces derniers durent sans doute faire le coup de poing pour extraire leurs compatriotes de cette ville en état de panique. « C’était chaud », conclut sobrement Dido…

Ni asile, ni indemnité, ni aide

Arrivés en Belgique, les trois étudiants, comme une centaine d’autres jeunes originaires du Congo, n’étaient pas au bout de leurs peines. Certains, dans l’ancienne métropole, avaient des amis ou de la famille, d’autres pas. Mais ils ont pu compter sur la solidarité africaine : des restaurateurs congolais de Matonge les ont invités, des compatriotes les ont hébergés et soutenus. Au pays, les familles ont enfin respiré.

Cependant, alors que, de passage à Bruxelles, le président Tshisekedi recevait une délégation d’étudiants congolais en Ukraine et leur promettait assistance, l’ambassadeur de la RDC en Belgique fulminait : « C’est en Pologne que notre ambassade a mis sur pied une structure d’accueil, c’est là qu’ils doivent retourner. » Une perspective refusée par les rescapés qui soulignent qu’ils parlent français, ont des liens avec la Belgique et ne souhaitent qu’une chose : pouvoir y terminer leurs études. Ils se sont déjà adressés à plusieurs universités et à Namur, entre autres, des équivalences ont été accordées.

Mais c’est ailleurs que le bât blesse : les étudiants d’origine africaine qui ont fui l’Ukraine ne peuvent jouir du droit d’asile temporaire accordé aux Ukrainiens, ni de l’indemnité d’insertion, ni d’aides au logement. Car, appliquant strictement la lettre de la loi, le secrétaire d’Etat à l’Asile et à la Migration, Sammy Mahdi (CD&V), estime que, dans leur pays d’origine, le Congo, les étudiants ne sont pas persécutés. Tant Gisèle Mandaila que Dido découragent les jeunes de s’adresser à Fedasil : « Ils seront recalés tout de suite puisqu’ils ne peuvent se présenter comme réfugiés politiques et leur dossier n’en sera que plus compliqué. La seule solution, c’est qu’ils puissent être acceptés dans des universités belges pour y terminer leurs études. »

Repartir à zéro ?

Non sans fierté, Axel et Eliezer précisent : « Que la Belgique se rassure, nous ne lui coûterons rien. Comme en Ukraine, ce sont nos parents qui paient… » Ils soulignent cependant l’ampleur du sacrifice consenti. « Toute ma famille s’est cotisée pour que je puisse étudier en Ukraine », assure Eliezer. Tandis qu’Axel confirme : « Mes parents ont déjà payé plus de 7.000 euros, une somme considérable pour nous. Il nous a fallu vendre une parcelle. »

«Toute ma famille s’est cotisée pour que je puisse étudier en Ukraine», assure Eliezer, étudiant en troisième année de médecine.

«Toute ma famille s’est cotisée pour que je puisse étudier en Ukraine», assure Eliezer, étudiant en troisième année de médecine.

Retourner au pays, repartir à zéro, reprendre les cours en première année représente pour ces étudiants un échec douloureux et pour les familles une perte considérable.

Dido Lakama, qui fut aussi l’un des animateurs du mouvement Black Lives Matter, se demande si la Belgique, au-delà des belles paroles qui accompagneront le prochain voyage du roi Philippe, ne pourrait pas, tout simplement, poser un geste de solidarité concret et légaliser le séjour de ces jeunes étudiants africains, victimes collatérales de la guerre en Ukraine…

Le Soir