Belgique : Un avocat porte plainte pour abus policiers, “Nous avons demandé des explications aux agents et c’est là que notre calvaire a commencé”

Les faits ont eu lieu dans le Brabant flamand. L’avocat, francophone, se dit sous le choc. Témoignage. Sami Derradji est un jeune avocat bruxellois spécialisé en droit du dommage corporel. “J’ai l’habitude d’entendre des clients me parler de ce type de faits, mais jamais je n’aurais cru en subir moi-même”, explique-t-il, se disant toujours en état de choc, près de deux mois après une interpellation policière “marquante“.

Lui se dit victime d’abus et de violence policière et a porté plainte auprès du juge d’instruction de Leuven (une plainte transmise également au Comité P, la “police des polices”). Un certificat médical atteste de plusieurs lésions, notamment à l’oreille, au genou, sur le torse et à l’épaule gauche qui a été fracturée.

Contactées, les différentes zones de police concernées précisent qu’elles ne peuvent commenter l’affaire, mais confirment – sans évoquer ni coups ni abus – qu’un procès-verbal a bien été dressé à la date du 14 juin concernant le jeune avocat. La police ajoute que le dossier est entre les mains du parquet. “Je suis un peu estomaqué par le suivi qui semble si lent, si flou. Tout ce que je sais, c’est que je risque d’être convoqué pour avoir proféré des menaces envers des policiers. Je n’ai menacé personne. Mon avocat a demandé que les images de caméra de surveillance des lieux soient reprises pour qu’on puisse attester que je suis victime dans cette affaire, et non auteur d’une infraction. Il s’agit de traitements inhumains et dégradants impropres à notre police“, insiste le jeune avocat qui revient sur cette “première et douloureuse expérience policière”.

“Je vais te coffrer, petit avocat”

Le 14 juin, il est 17 h 15 lorsque Sami et son épouse prennent la route direction Incourt. Pour rejoindre leur domicile situé dans cette commune du Brabant wallon, le couple emprunte une petite route à Oud-Heverlee, dans le Brabant flamand. Chemin habituel et qu’ils savent sans encombres. Mais ce jour-là, une voiture se braque soudainement et se retrouve au milieu de la chaussée, leur bloquant le passage. Pour éviter un choc frontal, l’épouse de Sami – qui est au volant – va se déporter sur le côté. Sonné, le couple descend du véhicule.

Nous étions véritablement sous le choc, on a vu notre vie défiler devant nous. Le monsieur s’est excusé, expliquant qu’il n’avait fait qu’obtempérer à un ordre de police. Nous avons donc demandé à voir les policiers pour des explications et c’est là que notre calvaire a commencé“, poursuit Sami. Le jeune homme assure que le policier l’a sommé de “dégager“. Mais l’avocat a répliqué, expliquant que le choc ne permettait pas à son épouse de reprendre le volant, que lui n’avait pas de permis de conduire, et qu’ils souhaitaient des explications.

Et des soins. “Ils se sont moqués de nous. Lorsque j’ai insisté sur le fait que les dégâts psychologiques n’étaient pas des choses anodines, précisant que j’étais avocat, la réponse n’a été que plus moqueuse encore. Puis vulgaire puisque l’un des policiers a dit ‘pars où je te coffre’, ajoutant que je pouvais être maintenu au poste douze heures. Lorsque j’ai répondu qu’il s’agissait d’abus inacceptables, j’ai eu droit à un contrôle également. Mon épouse et moi avons obtempéré, insistant également sur le fait que nous ne parlions pas néerlandais, ce qui semblait fâcher ces policiers. En approchant vers mon véhicule pour prendre les papiers demandés, l’un des agents s’est avancé pour m’écraser le pied. Et m’a glissé ‘je vais te coffrer petit avocat de mes c***’. À nouveau, j’ai répondu, calmement, qu’il s’agissait d’abus. Je crois que mon calme et ma réponse n’ont pas plu.”

Deux gifles et de l’eau

Sami explique que la suite sera moins verbale et plus physique. “Après cet échange très court avec l’un des policiers, d’autres agents sont venus et ma femme a été mise sur le côté. Puis un policier m’a poussé contre mon véhicule, sans raison. Quelques secondes plus tard, je me suis retrouvé menotté et plaqué au sol, genou contre ma tempe. Je n’ai plus rien dit. Je n’ai pas résisté, je me suis laissé faire parce que j’avais peur que le moindre mouvement me soit fatal, j’avais peur d’y rester.”

Mais Sami finira par appeler les autres policiers à l’aide. Il dit n’avoir reçu aucune réponse mais entendra son épouse éclater en sanglots. “J’ai demandé qu’on puisse l’aider, qu’on ne la laisse pas dans un tel état. Elle s’est uriné dessus tant elle avait peur. Puis elle s’est évanouie. Vous savez comment elle a été réveillée ? Avec deux gifles et une bouteille d’eau qu’on lui verse sur le visage. Je crois sincèrement que ces policiers ne croient pas avoir fait quelque chose de mal, mais il s’agit de traitements inhumains et dégradants. Les séquelles sont physiques et psychologiques.”

Emmené au poste de police, le jeune homme réclamera des soins, demandera à voir un avocat, et qu’on puisse contacter le bâtonnier de Bruxelles, Maurice Krings. Aucune des demandes ne lui sera octroyée. “Je voulais que mon ordre sache ce qui venait de m’arriver et je voulais qu’un avocat soit présent pour tout ce que nous venions de subir. Aucune de nos demandes n’a été entendue. Nous nous sommes rendus par nos propres moyens à l’hôpital où les lésions ont été confirmées. J’ai porté plainte et nous nous sommes constitués partie civile. J’ai le soutien du bâtonnier, et j’espère que avocats.be va se joindre à cette plainte. Puisque cela semble manifeste que le fait d’être avocat et qui plus est francophone posait problème.”

Et de conclure : “Jamais personne ne doit subir pareille horreur. Je vais me battre jusqu’au bout pour que cette injustice soit reconnue.”

La Libre