Bernard Lugan : « C’est la fabrique du crétin, c’est le métro à six heures du soir qui rentre à l’université »

Le célèbre historien et africaniste répond aux « décoloniaux » et aux « islamo-gauchistes »

Bernard Lugan est incontestablement, dans le monde, l’historien qui connaît le mieux l’Afrique. Il rappelle que les « décoloniaux » ont entrepris de déconstruire la France au moyen d’un terrorisme médiatique et intellectuel sans précédent : « Le but des « décoloniaux » est d’invertir la France pour ensuite la soumettre en lui imposant des normes raciales, philosophiques, culturelles, sociales, politiques, historiques, alimentaires, vestimentaires, artistiques, sexuelles et religieuses qui, toutes, vont à l’encontre de sa nature profonde. » Bernard Lugan publie sa réponse sans langue de bois dans un livre choc qu’il nous présente.

Extraits de l’entretien

Kernews : Vous rappelez que la colonisation est une création de la gauche : alors, pourquoi celle-ci rejette-t-elle ce passé avec autant de violence ?

Bernard Lugan : Parmi les racines de l’idéologie décoloniale, il y a un élément important : c’est l’universalisme colonial de la gauche coloniale. Vers 1880, c’est la gauche qui a lancé l’entreprise coloniale dont la France est sortie, soixante ans plus tard, épuisée, ruinée, et divisée avec aujourd’hui une conséquence beaucoup plus grave : la colonisation à rebours par ses anciens colonisés. La gauche a une responsabilité abyssale dans cette entreprise coloniale. Le paradoxe, c’est qu’après 1945, subitement, la gauche est passée d’un universalisme colonial à un universalisme anticolonial. À partir de 1960, elle est passée à un autre universalisme, celui de l’antiracisme et de l’immigration. Cette gauche a toujours été prégnante dans l’idéologie universaliste qui a aujourd’hui des conséquences dramatiques sur notre pays. À l’époque, la droite, dans les années 1880, était opposée au mouvement colonial. D’abord, parce qu’elle considérait que c’était une perte de temps et d’énergie, et que le seul combat qui valait la peine d’être mené était celui de la récupération des provinces perdues d’Alsace et de Lorraine. Ensuite, la droite contre-révolutionnaire et monarchiste, qui était quand même majoritaire en France, avait compris que la colonisation était le moyen, pour la gauche, héritière de la Révolution de 1789, d’élargir les idées des Lumières. La droite va finalement se rallier au mouvement colonial très tardivement, sous l’impulsion du cardinal Lavigerie, qui porte une responsabilité abyssale dans le ralliement des monarchistes à la République et dans le mouvement colonial. C’était un ami d’Adolphe Crémieux qui va prendre les décrets qui vont détruire les affaires indigènes et l’emprise militaire sur l’Algérie, permettant ainsi de remplacer l’administration militaire de l’Algérie par une administration civile, à l’image de ce qui se faisait en France. Donc, il va tuer l’Algérie française. Quand on nous dit que la colonisation était au départ un moyen économique et quand Jules Ferry disait que l’empire serait une bonne affaire, c’était un vœu pieux. En 1880, la France n’avait pas besoin de colonies. La France n’avait pas besoin d’esclaves, puisque l’abolition avait été décidée depuis longtemps. La France n’avait pas besoin de sucre, puisqu’elle avait remplacé la canne à sucre par la betterave sucrière. Elle n’avait pas besoin d’épices, parce que les épices abondaient sur le marché et il était beaucoup plus intéressant de les acheter aux Hollandais, que d’envisager de les produire dans des colonies à conquérir, à pacifier, à administrer, à organiser, à peupler, à équiper et à défendre. Quant aux matières premières, elles n’avaient pas été découvertes. L’industrie française n’avait pas besoin de domaine réservé, puisque les débouchés européens étaient largement suffisants. Ce n’est pas l’économie qui a fait que la France s’est lancée dans la conquête coloniale, mais c’est par la dimension idéologique et morale, la notion de colonisation émancipatrice : la colonisation est légitime, puisqu’elle est porteuse du message des ancêtres de 1789.

Cette instrumentalisation s’est infiltrée progressivement dans l’université. Maintenant, c’est à Sciences Po que les étudiants apprennent cette idéologie comme une vérité : n’y a-t-il pas un risque que les professeurs et les journalistes de demain annoncent comme vrai ce qui est faux ?

Je consacre un chapitre entier à la responsabilité des universitaires. J’ai quitté l’université il y a dix ans, parce que c’était absolument insupportable dans le domaine des études africaines. Le reste des sciences humaines n’était pas encore touché. Dans mon domaine, j’ai eu contre moi la totalité de mes collègues qui, aujourd’hui, se sont divisés en deux camps, avec certains qui ne comprennent pas ce qui leur arrive. Mais ils ont sapé complètement les fondements de l’histoire de la colonisation ou de l’histoire africaine. Ce sont ces membres du CNRS qui, depuis les années 1960, ont colonisé les départements d’histoire africaine.

Je suis entré dans l’enseignement supérieur en 1973 en Afrique et, lorsque je suis rentré en France en 1983, j’ai été nommé à Lyon. Dans toutes les universités, les départements d’histoire africaine étaient tenus par ces marxistes. Je disais que la colonisation avait coûté plus cher à la France que ce qu’elle lui avait rapporté, c’était une horreur. Je disais que les problèmes africains étaient avant tout des problèmes ethniques, c’était une horreur, parce que l’ethnie n’existe pas et parler d’ethnie signifierait que les Africains sont à un stade pré-évolutif. Tout ce qui était en référence à l’ethnie était considéré comme du racisme.

L’idée qui dominait était que les ethnies étaient créées par la colonisation et je disais à mes collègues :  Vous dites que l’ethnie était créée par la colonisation, cela veut donc dire qu’il n’y avait pas d’individualisation culturelle en Afrique avant l’arrivée des colons ? C’était une masse informe sans structure ?  Ils étaient très embêtés face à cela ! Donc, lorsque nous sommes arrivés en Côte d’Ivoire, il n’y avait pas de Baoulé, de Sénoufo ou de Gouro ? Sur ces idées de culpabilisation, vont petit à petit se créer des courants décoloniaux, qui vont échapper à leurs maîtres, et vous avez une partie de ce corps enseignant qui voit ses propres valeurs attaquées par ses propres décoloniaux…

En effet, ces décoloniaux disent : « Certes vous êtes de gauche, mais vous êtes coupables parce que vous êtes blancs ! » Ces gens sont pris dans une impasse et, pour se défendre, il ne leur reste plus que les Droits de l’homme et l’universalisme, que rejettent précisément les décoloniaux.

Imaginons un jeune journaliste de 25 ans qui vient d’être recruté et qui se retrouve en face d’une chanteuse comme Yseult qui a déclaré récemment sur un plateau de télévision qu’elle faisait partie des personnes racisées : « On ne voit pas ce que l’on nous a pris à nous, les Africains, et on ne doit rien à la France ! » Même si le journaliste sait que c’est faux, il baissera la tête et il ne dira rien, par crainte de se faire virer…

C’est exactement le livre « Soumission » de Houellebecq ! J’ai des jeunes collègues qui sont restés à l’université et qui sont obligés de se taire. Ce sont des amphis avec 1500 étudiants. Il suffit qu’il y ait deux ou trois guignols qui se mettent à hurler en traitant le professeur de raciste, et c’est fini, l’émeute est partie. Je ne pourrais plus faire les cours comme il y a une dizaine d’années. Maintenant, pour tenir un amphi, il faudrait mettre des caporaux-chefs de la Légion étrangère ! En plus, on est dans la crétinisation du monde universitaire puisque, comme tout le monde a le bac, tout le monde rentre à l’université. Je parle des sciences humaines uniquement, car ce n’est pas tout à fait la même chose en droit et en sciences pures.

À mon époque, il y avait l’examen d’entrée en sixième, puis le BEPC en troisième, et ceux qui rataient le BEPC partaient dans l’enseignement professionnel. Ensuite, il y avait le premier bac qui était un véritable barrage, puis le deuxième bac et, ensuite, deux ans de propédeutique à l’université… Il y avait de l’écrémage ! Maintenant, c’est la fabrique du crétin, c’est le métro à six heures du soir qui entre à l’université. Nous sommes dans la dhimmitude ! On accepte tout et n’importe quoi pour sauvegarder son existence. Regardez : aujourd’hui, avec les mesures de cette dictature sanitaire, les gens acceptent tout. Nous avons l’illustration parfaite de l’entrée en soumission. La résilience est extraordinaire. C’est un magnifique exemple pour les dictatures de demain.

Comment envisagez-vous cette évolution ?

Je vois le bon côté des choses : ce mouvement est en train de tuer des entreprises de subversion qui, depuis des dizaines d’années, empoisonnaient nos esprits… Par exemple, ils ont tué Sciences Po et c’est une très bonne chose ! Un diplôme de Sciences Po n’a plus aucune valeur et il n’est plus reconnu dans le vrai monde du travail, sauf dans la fonction publique, après tout ce qui s’est passé dans les écoles de Sciences Po. Ensuite, on se rend compte que l’université ne sert plus à rien et nous allons nous retrouver dans une situation, comme aux États-Unis, avec des universités qui ne servent à rien, dans lesquelles des dizaines de milliers d’étudiants reçoivent des peaux de lapin qui ne servent à rien et, pendant ce temps, se développent à côté des institutions avec sélection qui vont donner des diplômes qui seront recherchés sur le marché du travail. Nous en arrivons au terme du processus égalitaire : trop d’égalité a tué l’égalité.

Nous sommes dans la phase intermédiaire, qui est un peu difficile, mais de ce chaos vont sortir un certain nombre d’éléments de référence. Je vois se créer un peu partout des écoles privées et l’on assiste à la fin du monopole de l’Éducation nationale. Il y a vingt ans, on nous a attaqués à Lyon 3, parce que nous avions vingt ans d’avance et nous voulions faire des universités véritablement autonomes. On nous a cassés au nom de ce jacobinisme français. La nature ayant horreur du vide, l’Éducation nationale n’existe plus, les universités sont mortes et l’on voit se développer petit à petit des institutions privées ou étatiques dans lesquelles les règles de fonctionnement ne sont pas celles de la massification. Par exemple, les facultés de droit ne sont pas touchées, parce qu’il y a quand même une sélection qui ne dit pas son nom, alors qu’en lettres il n’y a pas de sélection.

Ce que vous dites, c’est ce que m’a déclaré en privé le PDG d’une grande banque nationale : « Les diplômes ne valent plus rien et l’on va revenir dans des circuits parallèles avec, malheureusement, le retour de la cooptation, du piston et des grandes familles… »

Nous allons revenir à la situation d’avant 1914, quand il y avait 100 000 personnes de très haut niveau culturel en France. Il y a une coupure complète à cause de la massification et de l’universalisme. Dans ces circuits parallèles, il va y avoir une véritable endogamie. Les derniers groupes cultivés vont se retrouver dans la situation des brahmanes en Inde : c’est-à-dire un petit groupe de gens qui vont continuer de travailler à l’ancienne, en donnant à leurs enfants une ouverture culturelle et des racines. Ensuite, vous aurez la masse… Les décoloniaux et les islamo-gauchistes se développent sur ce terreau de l’incompétence et de la nullité.

Cette exagération ne va-t-elle pas se retourner contre eux ?

C’est un peu le supplice de la grenouille : quand elle se rend compte que l’eau est trop chaude, elle est morte. Les éléments de survie et de résistance vont se retrouver dans des noyaux culturels relativement réduits. Quand on pense que la responsable de l’UNEF (Union nationale des étudiants de France), Madame Hafsa Askar, a déclaré le jour de l’incendie de Notre-Dame : « Je m’en fiche de Notre-Dame de Paris car je m’en fiche de l’histoire de France, Wallah, on s’en balek, objectivement c’est votre délire de petits blancs ! » C’est le principal syndicat étudiant et, quand vous voyez cela, il n’est même plus minuit moins cinq, on est passé de l’autre côté du cadran !

Vous avez été récemment au cœur d’une polémique à l’Assemblée nationale. Que s’est-il passé ?

La commission parlementaire de la Défense nationale m’a auditionné à propos de l’opération Barkhane car les parlementaires voulaient avoir une vision historique. Les députés voulaient savoir comment les conflits actuels s’inscrivaient peut-être dans un continuum, parce que certains avaient lu mes livres. La commission de la Défense annonce mon audition et le groupe de la France Insoumise proteste, en demandant que je ne sois pas auditionné ! C’est extraordinaire. J’ai quand même été auditionné.

Cela montre bien à quel niveau se situe cette dictature en France et cette absence de liberté de penser. Les députés du groupe de la France Insoumise ont fait une lettre à la présidente de la commission de la Défense, Madame Françoise Dumas, députée de La République en Marche du Gard, pour dire qu’il était inadmissible que l’on auditionne quelqu’un qui a des idées qui sont les miennes.

Certes, mais ils n’ont pas été suivis…

Oui, parce que la députée Françoise Dumas a été ferme, droite dans ses bottes. Et mon audition s’est très bien passée.