« Black Far West » : En 1875, à peine affranchis de l’esclavage, 25% des garçons-vachers étaient noirs, les “afro-cow-boys”, ces oubliés de l’histoire

En mettant en scène exclusivement des cow-boys blancs, Hollywood a passé sous silence une vérité historique : les Africains-Américains ont aussi participé à la conquête de l’Ouest. Cécile Denjean explore les raisons de leur invisibilité dans un documentaire éclairant.

C’est un imaginaire de grands espaces poussiéreux, de diligences et de saloons. Un paysage de plaines et d’horizons où galopent John Wayne et Clint Eastwood. De Hollywood à la Dernière Séance, les westerns ont imprimé leur iconographie de cow-boys blancs et de tribus peaux-rouges, le récit immuable d’une conquête de l’Ouest en version bicolore.

Grandie elle aussi avec ces mythiques chromos du Far West, Cécile Denjean a dû déchirer un peu le poster après avoir consacré un documentaire à la masculinité, en 2019. Beaucoup d’hommes qu’elle avait interrogés pour ce film citaient la figure du cow-boy comme « emblème de la virilité ». De quoi l’inciter à se pencher sur le fameux « imaginaire du Far West ». « Là, raconte-t-elle, je suis tombée sur cette donnée absolument indiscutable d’un point de vue historique mais méconnue du grand public : il y eut là-bas des Africains-Américains. Il y en a même eu beaucoup puisqu’un quart des cow-boys étaient noirs. Mais ils ont été effacés de l’Histoire. »

Intriguée, la réalisatrice se lance sur la piste de ces oubliés de la conquête de l’Ouest. Pour la plupart, d’anciens esclaves partis vers les grandes plaines de l’Oklahoma, du Kansas ou du Nebraska, en quête de liberté et d’une vie meilleure. Elle découvre les destins romanesques du marshal Bass Reeves, cauchemar des hors-la-loi ; du trappeur James Beckwourth, adopté par une tribu indienne ; du cow-boy Nat Love, né dans une plantation du Tennessee et devenu champion de rodéo à 22 ans, ou de Mary Fields, robuste conductrice de diligence qui fume le cigare et cache une carabine Smith & Wesson sous son tablier. Certains ont écrit leurs Mémoires, rédigé leur autobiographie. Et la photo, apparue dans ces années-là, a conservé leurs visages.”

“Les gens des Studios se sont dit : si on choisit un héros noir, cela n’attirera pas le public”

« L’idée d’un film était née, explique-t-elle. Je voulais parler de ces personnages bien réels qui appartiennent à l’Histoire américaine. Et décortiquer ce qui a rendu impossible la figure du héros noir, comment cet imaginaire du Far West s’est construit sur la seule figure du héros blanc. Déjà à l’époque, dans les dime novels (romans à deux sous) qui relataient la vie des trappeurs, lorsqu’il s’agissait d’un Noir, l’histoire n’était pas prise au sérieux. »

Plus tard, Hollywood et ses westerns ont à leur tour effacé de l’affiche les Afro-Américains. « Les historiens racontent qu’au moment de tourner les premiers films les gens des Studios se sont dit : si on choisit un héros noir, cela n’attirera pas le public, tout le monde se fiche des Noirs et personne n’y croira. Il fallait des héros blancs. C’était presque une question économique, de marketing. »

Mary Fields, une conductrice de diligence qui savait se défendre.

Mary Fields, une conductrice de diligence qui savait se défendre

« Cette idée que la peau noire vous interdit d’être un héros demeure un sentiment très douloureux pour les Africains-Américains », note la réalisatrice. Elle se souvient avoir entendu Art Burton, éminent spécialiste de la conquête de l’Ouest, lui expliquer à quel point, depuis son enfance, il ne se retrouvait pas dans ces films peuplés de Blancs et d’Indiens. « “En tant qu’Africain-Américain, je ne sais pas où est ma place”, m’a-t-il avoué. Malheureusement, en 2022, c’est toujours une réalité. » L’historiena lui-même fait face à une vague d’incrédulité lorsqu’il a publié une biographie de Bass Reeves en 2006. Cette histoire d’ancien esclave de l’Arkansas, devenu le premier US Marshal afro-américain et la meilleure gâchette de tout l’Ouest, faisait alors figure de blague. Un shérif noir, ça ne pouvait exister que dans les comédies de Mel Brooks – le fameux Shérif est en prison, sorti sur les écrans en 1974…

Mais les temps changent, et les figures oubliées du Far West commencent à se frayer un passage dans la lumière. « Black Lives Matter est passé par là, on est maintenant capable d’écouter ces histoires, se réjouit Cécile Denjean. Même si les premiers films qui ont mis en scène des cow-boys noirs ont été accusés de faire du politiquement correct, il y a eu depuis Django Unchained, de Tarantino, qui fait la jonction entre le film sur l’esclavage et le western. Jusqu’alors, dans l’imaginaire européen, il y avait d’un côté Autant en emporte le vent et de l’autre Sergio Leone et Clint Eastwood. On n’avait pas forcément compris qu’il s’agissait des mêmes personnes, aux mêmes endroits, à la même époque. Aujourd’hui, on fait cette jonction-là. En acceptant qu’il y ait évidemment des héros noirs. »

Bass Reeves (1838-1910), premier shérif adjoint noir à l’ouest du Mississippi, dans une scène reconstituée du documentaire de Cécile Denjean

Depuis plus d’un siècle, le face-à-face entre cow-boys et Indiens est présent dans l’inconscient collectif. Mais comme l’histoire du Far Westa été fabriquée, réécrite et, de fait, blanchie par Hollywood, les Afro-Américains n’y ont qu’une place infime, alors qu’ils ont été partie intégrante de cette histoire.”

“À chaque génération, on raconte l’histoire de manière différente. Et ce récit évolue en fonction de ce que les mentalités sont prêtes à entendre.”

Récemment, on a ainsi vu sur Netflix le néo-western The Harder They Fall (2021), de Jeymes Samuel, mettant en avant les figures de Mary Fields ou de Nat Love — « mais avec beaucoup d’erreurs, et une Mary Fields transformée en tenancière de bordel », regrette Cécile Denjean. Et même Lucky Luke s’est mis aux couleurs du Black Far West dans ses dernières aventures — Un cow-boy dans le coton (2020), où l’homme qui tire plus vite que son ombre fait équipe avec le fameux Bass Reeves…

Dans les écoles américaines aussi, ces pages effacées du roman national sont peu à peu exhumées grâce au Black History Month, un mois pendant lequel est évoquée la « contribution des Africains-Américains à l’histoire nationale ». « À chaque génération, on raconte l’histoire de manière différente, souligne la réalisatrice. Et ce récit évolue en fonction de ce que les mentalités sont prêtes à entendre. Dans le cas du Far West, il y a eu le récit initial selon lequel les Blancs avaient conquis un continent vide. Puis une deuxième phase du récit a été : les Blancs sont venus et ont massacré les Indiens. On en arrive maintenant à une troisième étape. Celle qui rappelle qu’au milieu des Blancs et des Indiens, il y avait aussi des Africains-Américains. »

Black Far West, une contre-histoire de l’Ouest, samedi 15 octobre à 20h50, sur Arte.