Bonaparte à la conquête de l’Orient

À l’occasion du bicentenaire de la mort de l’empereur, « L’Orient-Le Jour » revient sur ses relations complexes avec le monde musulman.

Bonaparte devant le Sphinx, de Jean-Léon Gérôme (1886). Photo Wikipedia

Goethe le qualifia de « Mahomet universel » en 1806 ; Victor Hugo le décrivit comme un « Mahomet d’Occident » dans Les Orientales, et Napoléon Bonaparte lui-même semblait percevoir dans le prophète de l’islam un modèle : comme lui, conquérant ; comme lui, grand législateur. Est-ce là le sens de sa condamnation sans appel de la pièce de théâtre de Voltaire Mahomet ou le fanatisme ? « Voltaire, disait l’empereur, avait ici manqué à l’histoire et au cœur humain. Il prostituait le grand caractère de Mahomet par les intrigues les plus basses. Il faisait agir un grand homme qui avait changé la face du monde, comme le plus vil scélérat, digne au plus du gibet », écrit Emmanuel de Las Cases dans le Mémorial de Sainte-Hélène, récit dans lequel il recueille les mémoires de l’empereur exilé. « J’aime mieux la religion de Mahomet, elle est moins ridicule que la nôtre », alla jusqu’à confier Napoléon, à la fin de sa vie, à un autre compagnon d’exil, Gaspard Gourgaud.

A posteriori, le regard positif que portait Napoléon Bonaparte sur la religion musulmane a de quoi étonner : de l’autre côté de la Méditerranée, les débats font rage depuis déjà plusieurs mois sur la commémoration du bicentenaire de la mort du plus illustre des chefs d’État français, stratège militaire de génie et père des institutions nationales. Pour ses admirateurs, il est l’un des fondateurs de la « France éternelle » et l’incarnation suprême de l’idéal méritocratique français. Pour ses pourfendeurs, il aura d’abord été en son temps le « boucher de l’Europe », celui qui a rétabli le statut colonial et l’esclavage – abolis pendant la Révolution française – et inscrit l’infériorité juridique des femmes dans le code civil. Vu du Moyen-Orient, son nom se confond surtout avec l’expédition d’Égypte (1798-1801) qui annonce les grandes conquêtes coloniales du XIXe siècle. Bonaparte comme Napoléon exacerbent assurément les passions, souvent à l’aune de querelles contemporaines, telles que les relations de l’Europe avec le monde arabo-musulman. Au point de faire oublier les liens aussi complexes que nuancés qu’entretenait le personnage avec l’islam. « Pour bien comprendre Bonaparte, il y a deux expressions qu’il utilise pour se définir lui-même : la chaleur de l’imagination et la froideur des calculs. Or en général, ceux qui travaillent sur lui s’appuient uniquement sur l’un ou sur l’autre », commente Henry Laurens, titulaire de la chaire « Histoire contemporaine du monde arabe » au Collège de France.

Empereur d’Orient

C’est sur les bords du Nil que s’est forgée la légende orientale de Bonaparte, au rythme de l’expédition d’Égypte lancée en 1798. Fort des succès militaires remportés en Italie et de la signature du traité de paix de Campo-Formio avec l’Autriche en octobre 1797, partisan de la proposition de Talleyrand pour qui – à défaut de pouvoir attaquer l’Angleterre directement – il est possible de prendre le contrôle de la Méditerranée et de bloquer la route des Indes à l’ennemi, Bonaparte est désigné pour prendre la tête de la campagne. Pour le directoire, le régime en place depuis fin 1795 sous la Première République, c’est aussi un moyen tacite d’éloigner un général populaire à l’insatiable ambition et dans un contexte interne d’instabilité politique et de complots. Les desseins de Bonaparte en Égypte sont d’abord à mettre sur le compte de la rivalité franco-britannique, une lutte d’idéologies et d’influences dans le sillage de la Révolution française. « Jusqu’en 1808, la préoccupation la plus importante, c’est la possibilité ou non d’envoyer une armée française en Inde. C’est un projet napoléonien qui n’a pas eu de véritable exécution bien qu’il ait été étudié. Après 1808, les conditions de sa réalisation n’étaient plus réunies, à cause de la guerre d’Espagne qui a affaibli l’armée », explique Henry Laurens. Mais l’intérêt pour l’Orient du futur empereur français – sacré en 1804 après avoir été premier consul dans le sillage du coup d’État du 18 Brumaire (novembre 1799) – précède de loin la campagne. En témoignent ses lectures de jeunesse et les annotations qu’il en a faites. Parmi les ouvrages que dévore le jeune Bonaparte, on compte notamment les Mémoires du baron de Tott sur les Turcs et les Tartares ou encore l’Histoire des Arabes de Marigny. Il exprime également une certaine fascination pour les destins de Mahomet et de Genghis Khan et semble attentif au poids de la religion dans la législation ottomane, aux lois civiles qui sont tirées du Coran. Vers 19 ans, Bonaparte écrit même un conte oriental – Le Masque prophète – texte inspiré de la tradition musulmane dans lequel il fait le récit d’un homme pieux qui soulève les peuples. Il est bien entendu au fait des livres en vogue à l’époque, les Lettres sur l’Égypte de Savary et Le voyage en Syrie et en Égypte du philosophe et orientaliste Volney, avec qui il tissera des liens à partir de 1791. Il se met aussi à lire le Coran dans la traduction de Savary, dont la préface présente Mahomet comme « un de ces hommes extraordinaires qui, nés avec des talents supérieurs, paraissent de loin en loin sur la scène du monde pour en changer la face et pour enchaîner les mortels à leur char ». En posant un pied à Alexandrie, Bonaparte s’imaginait-il en nouveau prophète de l’islam ou en futur Alexandre ? À Sainte-Hélène, Napoléon aurait déclaré à Gourgaud : « Ce n’est pas là un joli séjour. J’aurais mieux fait de rester en Égypte ; je serais à présent empereur de tout l’Orient. » Des propos qui résonnent avec ceux qu’il aurait confié en 1797 au diplomate Bourienne dont il était proche : « L’Europe est une taupinière. Il n’y a jamais eu de grands empires et de grandes révolutions qu’en Orient où vivent six cents millions d’hommes. » « En Égypte, il a probablement cru pendant quelques semaines ou quelques mois qu’il pouvait être une espèce d’empereur de l’Orient, de l’islam. C’était son projet, il l’a envisagé, et puis, après la défaite d’Acre en mai 1799, il est passé à autre chose », analyse Henry Laurens.

La statue de Napoléon Ier à cheval, par le sculpteur Charles-Pierre-Victor Pajol (1812-1896), construite en 1867 à la mémoire de la bataille de Montereau, est vue à Montereau-Fault-Yonne, France, le 20 avril 2021. Photo prise le 20 avril 2021. REUTERS / Sarah Meyssonnier

Fils des Lumières

Campagne militaire, l’expédition d’Égypte se veut aussi culturelle et scientifique. Bonaparte est un fils de son temps, qui se pose en héritier – quoiqu’au gré de ses intérêts – des idéaux des Lumières et de la Révolution française, en défenseur de la « mission civilisatrice » de la France. Il faut en somme émanciper les Égyptiens de leurs despotes tout en leur permettant de renouer avec la grandeur de ce passé, qui tout au long du XVIIIe siècle suscite la fascination des élites européennes, des savants et des artistes, puisant dans ses racines antiques et bibliques une source infinie d’inspiration, illustrée entre autres par ce goût prononcé pour les obélisques et cet attrait pour les hiéroglyphes.

Le débarquement à Alexandrie, le 2 juillet 1798, ne rencontre pas de résistance et, d’emblée, le général se présente en libérateur d’un peuple opprimé par les mamelouks tout autant qu’en ami du sultan ottoman afin d’éviter que celui-ci n’entre en guerre contre son pays. En jouant des divisions entre les deux autorités concurrentes, Bonaparte parvient au départ à s’imposer, à plus forte raison du fait qu’il multiplie les déclarations d’estime et de respect pour l’islam, et s’érige en protecteur de la foi des fidèles, non sans excès de zèle. « Il tente constamment d’avoir recours à un vocabulaire qu’il pense d’une certaine manière musulman, au point de se déclarer dans l’une de ses proclamations, comme le Mahdi », note Henry Laurens. Tantôt il écrit une lettre à un cheikh d’Alexandrie pour lui affirmer que l’islam est la meilleure religion du monde, tantôt il fait état devant les populations locales de sa profession de foi : « Il n’y a pas d’autre dieu que Dieu et Mahomet est son prophète ! » Si le geste semble par trop démonstratif, c’est qu’il relève plus de l’opportunisme que de la conviction. « De la charlatanerie », selon ses propres mots. « Ce qui est extraordinaire chez lui, c’est ce mélange permanent de cynisme et en même temps de grande estime envers l’islam. Il a les deux à la fois. Mais c’est la même chose concernant le catholicisme ou encore la Révolution française. Il a une puissance telle qu’il se place à la fois à l’extérieur des Lumières, du catholicisme et de l’islam tout en essayant de les capter à son service », explique Henry Laurens. Après la prise d’Alexandrie, la bataille des Pyramides le 21 juillet lui offre une première grande victoire qui lui permet de repousser les mamelouks. Quant au Caire, la plus grande ville d’Égypte, il réussit à s’en emparer sans coup férir : ceux qui n’ont pas fui se rendent pour éviter des combats meurtriers. Mais les Anglais veillent au grain. Après avoir découvert la rade d’Aboukir, ils la détruisent, infligeant une cuisante défaite navale à la flotte française le 1er août 1798 : quatre vaisseaux sont coulés et neuf lui sont ravis. La conquête scientifique en revanche bat son plein. À l’image de l’Institut national de France, un institut d’Égypte est fondé le 22 août, riche de quatre sections consacrées respectivement aux mathématiques, à la physique, à l’économie politique ainsi qu’aux arts et à la littérature. Deux journaux sont dorénavant publiés : la Décade égyptienne et le Courrier de l’Égypte. Dans le même temps, Bonaparte souhaite s’atteler à la modernisation du Caire, à travers notamment la mise en place d’un Diwan composé de notables égyptiens de tout le pays, chargés des affaires administratives. À l’orée de l’année suivante, c’est une nouvelle étape de l’épopée orientale qui commence. Bonaparte a eu vent de la prise du fort d’el-Arich – à quelques kilomètres de la frontière égyptienne – par le pacha de Syrie vers laquelle marche à présent le général. La situation se complexifie. Lui qui avait cru pouvoir ménager la Sublime porte doit désormais l’affronter. Le 9 septembre, elle lui déclare la guerre. La ville de Jaffa est conquise en deux jours, après un bain de sang. Là-bas aussi, Bonaparte met en place un Diwan. Auréolé de ce nouveau succès, il tente ensuite d’aller à l’assaut de Saint-Jean d’Acre, essuyant cette fois-ci un véritable camouflet. Les Français essayent de briser la résistance de la ville, tenue par Jazzar Pacha. Ce sera chose faite mais les Britanniques viennent à la rescousse des Ottomans et Bonaparte retourne en Égypte, préférant s’épargner une guerre aux contours trop imprévisibles. Les aventures du petit caporal en Terre Sainte font en parallèle l’objet d’étranges rumeurs en Europe. On murmure ici et là qu’il aurait lancé une proclamation d’établissement d’un État juif en Palestine ottomane. « Bonaparte a fait publier une proclamation dans laquelle il invite tous les juifs de l’Asie et de l’Afrique à venir se ranger sous ses drapeaux pour rétablir l’ancienne Jérusalem. Il en a déjà armé un grand nombre et leurs bataillons menacent Alep », peut-on lire le 2 mai 1799 dans le Moniteur universel, journal officiel de la République. En réalité, aucune trace du document d’origine n’a été retrouvée. « La seule chose que l’on a, ce sont quelques articles de journaux français, comme la Gazette de Hambourg ou encore un texte venant d’un courant apocalyptique messianique juif qu’on appelle frankiste, rassemblant les disciples de Jacob Frank (NDLR : l’un des faux messies les plus connus) » , affirme Henry Laurens.

Détail de Bonaparte haranguant l’armée avant la bataille des Pyramides, le 21 juillet 1798, d’Antoine-Jean Gros (1810). Photo Wikipedia

Le grand bouleversement

Aboukir, à nouveau. Mais cette fois-ci, la bataille aura lieu sur terre et non sur mer. Après y avoir battu les Anglais le 25 juillet 1799, Bonaparte prend la décision de quitter l’Égypte en secret, dans la nuit du 22 au 23 août, en compagnie du mathématicien Monge, du chimiste Berthollet et du graveur Vivan Denon ainsi que de ses meilleurs généraux. C’est à Kléber que revient dès lors le commandement en chef de l’armée d’Orient. Bonaparte, lui, s’impatiente de devenir Napoléon et espère exploiter l’instabilité en France sous le Directoire à son profit.

L’expédition de 1798 deviendra par la suite une arme de propagande impériale importante, à travers notamment La Description de l’Égypte, première encyclopédie consacrée uniquement au pays et publiée entre 1809 et 1829. La première édition est riche de neuf volumes de textes, de 13 volumes de planches et propose un inventaire de l’Égypte au début du siècle. Côté français, on célèbre l’aventure ; on nourrit la légende. Côté égyptien, en revanche, c’est une autre histoire. Le rapport forcé entre une France en partie sécularisée – ou du moins, dont les citoyens affirment leur libre-arbitre – à une société égyptienne dont les deux référents majeurs sont Dieu et la communauté bouleverse profondément l’univers mental des habitants. « En 1798, en Égypte, nous sommes dans une vision théocentrique du monde. Dans ce cadre-là, l’être humain n’a pas d’emprise sur sa propre vie, n’a pas d’autonomie subjective », explique Mahmoud Hussein, politologue et auteur, entre autres, de l’ouvrage Les révoltés du Nil. Une autre histoire de l’Égypte moderne (2018 – Ed. Grasset). « L’autorité politique suprême, le sultan, le prince arabe, l’émir local, est perçue comme la clé de voûte de l’édifice établi par Dieu. S’il est proprement impensable de se rebeller contre le souverain, c’est que cela revient à se rebeller contre Dieu lui-même. On pouvait se révolter, mais pour rétablir l’ordre du monde – celui de Dieu – et non pas pour le changer. » En s’emparant de l’Égypte, Bonaparte prend la population au dépourvu, provoque un profond sentiment d’incompréhension. La bataille des Pyramides le couvre de gloire. En face, on compte près de 2 000 morts, soldats des troupes noyés dans le Nil. Dans un premier temps, les options sont réduites : si le cataclysme a eu lieu, c’est qu’il relève de la volonté divine. L’obéissance naguère naturelle au gouvernant devient un paradoxe : il est inimaginable de se soumettre à des infidèles qui ignorent Dieu ; il est inconcevable de ne pas se soumettre à ceux qui possèdent la puissance des armes. Plus le temps passe, plus le poids des réformes françaises se fait lourd – à commencer par l’imposition – et plus le fossé culturel s’accroît. Au point que le 21 octobre 1798, une révolte éclate au Caire, première d’une série de transgressions qui font progressivement entrer le pays dans une nouvelle ère. « C’est une révolte à laquelle ont appelé les petits ulémas mais pas les grands. Les grands, très logiquement, sont soumis à l’autorité de la nouvelle puissance. Ils ne comprennent pas très bien ce qui se passe mais enfin leur rôle c’est d’être les intermédiaires entre les habitants et les gouvernants », explique Mahmoud Hussein. « Bonaparte a d’ailleurs besoin d’eux pour comprendre la population, ce que permet ou pas la religion. » La réponse du général est d’une implacable férocité. Il isole les quartiers rebelles puis intervient quartier par quartier, maison par maison, pour tuer les rebelles. Surtout, il n’hésite pas à pilonner la mosquée al-Azhar, jusqu’à la capitulation des révoltés, parmi lesquels plus de 5 000 personnes sont tombées.

Le célèbre chroniqueur Abd al-Rahman al-Jabarti aura ces mots terribles : « Ce soir-là, l’armée de Dieu avait cédé sa place aux armées de Satan. » 1798 semble toutefois inaugurer un nouveau chapitre, celui d’une lente autonomisation individuelle et collective. « Dieu semble s’éloigner du théâtre du monde. Au-delà du traumatisme métaphysique qui en découle, c’est le rapport au pouvoir qui est fondamentalement bouleversé. Ceux qui le détiennent sont désormais des infidèles, donc ils n’ont plus de légitimité. Face à eux, c’est la soumission qui devient sacrilège et la révolte un devoir », dit Mahmoud Hussein. « La pratique de la révolte va se poursuivre contre l’occupant. Elle est arrimée à un univers religieux évident, mais elle introduit un principe de subversion qui de proche en proche va dynamiter le système de valeurs traditionnelles fondées sur la soumission à l’ordre des choses. Elle va secouer des forces d’inertie séculaire, soulever des questions interdites, ébranler de grandes certitudes ». Si en 1801, c’est à nouveau l’envahisseur français qui est dans le collimateur des révoltés, la fin de l’expédition d’Égypte ne rime pas avec un retour au monde d’avant. Et en 1804, Mehmet Ali – qui est, par ailleurs, né la même année que Napoléon Bonaparte – renverse l’ordre turco-mamelouk, avant de devenir pacha d’Égypte le 18 juin 1805, prélude à une nouvelle ère, celle de la modernisation de l’État. De l’autre côté de la Méditerranée, Bonaparte est devenu Napoléon et se prépare désormais à mettre l’Europe à ses pieds.

Pour en savoir plus :

Henry Laurens, « Orientales I. Autour de l’expédition d’Égypte » 175, Paris, CNRS Éditions (Coll. Moyen-Orient), 2004 Hussein Mahmoud, « Les révoltés du Nil : une autre histoire de l’Égypte moderne », Paris, Grasset, 2018