Bondy (93) : Un engrenage de catastrophes sociales et humaines, « L’individualisme, c’est un truc de Gaulois » résume le curé avec son sens étonnant des formules

Dans cette ville de Seine-Saint-Denis parmi les plus pauvres de France, la pandémie de Covid-19 aura de graves répercussions, bien au-delà du seul bilan.

Le père Patrice Gaudin, curé de la paroisse du Christ-ressuscité, fait visiter le quartier de Bondy-Nord où son église est installée, bâtiment moderne, portes grandes ouvertes sur la cité, une des plus difficiles d’Ile-de-France. De tous les côtés, jeunes, vieux, on l’interpelle, on lui demande des nouvelles. Dans le groupe d’adolescents et de jeunes majeurs qui le saluent en l’appelant « PP » (« C’est mon blaze »), autour d’un barbecue improvisé, personne ne porte de masque. « Si on doit mourir, on mourra », résume l’un d’eux, signe de fatalisme plus que de provocation.

« Il n’y a plus de ressort, les gens sont tétanisés, comme en léthargie, note le père Patrice. Le chômage partiel payé à 80 % a des conséquences. Ici, avec 50 euros, on fait des choses. Quand ces 50 euros disparaissent, cela fait beaucoup de choses qu’on ne peut plus faire. » Le travail au noir s’est tari. Les chauffeurs Uber ont perdu une bonne part de leur activité. La solidarité compense en partie.

L’individualisme, c’est un truc de Gaulois, résume le curé avec son sens étonnant des formules. Ici, grâce à Dieu, vous ne crèverez pas de faim, vous ne dormirez pas dehors comme on peut le voir à Paris. Il y aura toujours quelqu’un pour vous donner quelque chose. Mais cela tient sur un fil tellement fragile. »

Liliane Bienvenu aura 80 ans dans six mois. Cette femme pétille d’énergie, d’amour et d’humour, et on lui donnerait facilement dix années de moins. Quand on lui fait la remarque, elle mime des pas de danse devant ses copines, hilares. C’est une militante du quotidien, pilier de l’amicale des locataires de l’immeuble des Potagers, un bâtiment de neuf étages dressé le long d’une des autoroutes qui polluent la ville de Bondy, au cœur de la Seine-Saint-Denis. Habituellement, elle distribue des kilos de crêpes à qui veut. Aujourd’hui, on vient volontiers l’embrasser ou la serrer dans ses bras, tant pis pour le virus.

Les Potagers, ce sont environ 200 logements, 600 habitants officiellement, sans doute davantage si on en croit les noms ajoutés sur les boîtes à lettres. Les conséquences sociales de la crise ? « Terrible, terrible, terrible. » Liliane a beau être une optimiste indécrottable, elle secoue la tête. Il y a les impayés qui s’accumulent à l’office HLM. Il y a surtout les élèves qui décrochent des apprentissages, et rien ne l’inquiète plus. « Habituellement, on a une trentaine d’enfants tous les soirs pour le soutien scolaire. Avec le virus, on ne peut plus s’en occuper. On les tenait, on les aidait, on ne les tient plus. C’est un drame. »

Les fissures sont là, et elles courent, s’amplifient, se rejoignent. Ce ne sont pas les immeubles qui se désagrègent, ce sont les hommes et les femmes qui n’en peuvent plus. A quel instant saisit-on qu’une société craque ? A quel moment l’épuisement d’un corps social devient-il irréversible ? Bondy, cette petite France en version pauvre, prend de plein fouet les crises du Covid-19. Sanitaire, bien sûr, mais aussi éducative, générationnelle, politique. Comme le tic-tac lent d’un engrenage de catastrophes sociales et humaines.

« Un ennemi invisible »

Les contaminations explosent, atteignant des records. « On est sur le front. Cette vague est pire que la première », se désole Jean-Louis Guy, médecin généraliste installé ici depuis 1981. Le taux d’incidence a dépassé les 1.000 cas testés positifs pour 100.000. « On a organisé une campagne de tests et on avait 30 % de positifs », raconte le patron de la pharmacie centrale de Bondy-Nord, Hamza Ben Ali.

Sur les bandeaux des chaînes d’information, qui tournent en boucle dans les appartements et dans les têtes, le décompte des morts défile en continu. Mais ces décès semblent éloignés, inconnus, anonymes, et le chiffre de 100.000 est tellement énorme et si souvent répété, qu’il en est devenu inconcevable.

C’est le paradoxe de cette crise où les décès apparaissent sur des courbes alarmantes, et demeurent invisibles dans l’expérience sociale réelle des habitants. En 2020, la mairie a comptabilisé 350 morts sur la commune, trente de plus que la moyenne des cinq années précédentes. Les habitants citent le cas d’un professeur du lycée Jean-Renoir ou celui d’un employé municipal emporté pendant la première vague. Mais beaucoup ne connaissent pas de victimes directes. « C’est un ennemi invisible, confirme Vincent Duguet, président d’une association de locataires dans le quartier de La Noue-Caillet. Les malades sont confinés, donc on ne les voit pas. »

Les cas les plus graves sont à l’hôpital, et on ne les voit pas non plus. Quant à la mort, elle ne se voit pas depuis longtemps. N’oublions pas que personne ne s’était rendu compte immédiatement des dizaines de milliers de morts de la grippe de Hongkong en 1969 [ plus de 30.000 morts en France].

A Bondy, la grande faucheuse des inégalités inquiète presque autant sinon plus que le virus. « Une crise économique provoque des morts différés. La différence est qu’on ne les montre pas en réanimation », résume le docteur Guy à l’issue d’une semaine de 70 heures de travail. Cela fait des décennies que la misère tue à Bondy aussi sûrement qu’un coronavirus. L’espérance de vie y est plus faible qu’ailleurs (78,9 ans pour les hommes, 84,3 ans pour les femmes, presque deux ans de moins en moyenne qu’à Paris).

Certaines maladies chroniques y sont plus fréquentes. Le diabète, par exemple, avec un nombre de prises en charge 50 % plus élevé que dans le reste de la région. Ou le tabac, cette drogue légale d’abord consommée par les pauvres, qui fait en moyenne 35 morts par an sur la commune, selon les chiffres de l’Observatoire régional de la santé (ORS).

Les pathologies liées à l’alcool représentent, elles, douze morts par an en moyenne − et encore, une large partie de la population est musulmane et ne boit pas d’alcool.

« La rentrée de septembre sera terrible »

Dans le centre-ville, et plus encore dans le quartier populaire de Bondy-Nord, enclave très pauvre dans une ville pauvre, le relâchement des gestes barrières est impressionnant. « Le masque n’est pas une obligation à Bondy », ironise tristement Malek Lamri, un infirmier qui ne compte pas son énergie pour soigner dans tous les quartiers. « Le couvre-feu n’est pas respecté. A 20 heures, il y a plein de monde », dit un agent immobilier, encore plus marri de constater que les transactions sont au point mort. La perspective du ramadan, mi-avril, des cours à distance puis des vacances scolaires pendant quinze jours ajoute une angoisse supplémentaire.

Dans la ville, on compte 5.000 filles et garçons entre 11 et 17 ans. Un chiffre considérable pour 53 000 habitants. A quoi vont-ils occuper leurs journées alors que beaucoup de parents ne peuvent pas les accompagner et que plus aucune activité, ou presque, n’est possible ? Ils iront dehors, dans la rue, pour beaucoup, soit très exactement tout ce que les éducateurs essaient d’éviter depuis des années. « J’ai une vraie inquiétude pour les semaines à venir. Comment juguler l’appel d’air des jeunes qui voudront sortir et se regrouper ? », s’interroge le maire (LR), Stephen Hervé, élu en juin 2020 mais sous la menace de l’annulation du scrutin par le conseil d’Etat après une campagne électorale particulièrement tendue.

Le premier confinement avait été globalement respecté malgré la surpopulation dans les logements. Depuis, la lassitude, l’épuisement, le découragement ont fait vaciller les volontés.

Les gens sont perdus, ils vivent au jour le jour, ils en ont marre, ils sont à fleur de peau, ils sont plus agressifs » (Cherif Sadi-Haddad, gérant d’un magasin de photo).

« Cela fait des mois qu’on vit avec l’attente de la sentence suivante, on se retrouve tous à attendre, attendre, attendre » (Tahar Rachedi, patron du Harry’s café, 49 salariés). « La rentrée de septembre sera terrible. Il y aura tellement de décrocheurs parmi les enfants dans les familles qui ne peuvent pas faire l’école » (Clarisse Lascaud, infirmière libérale sur Bondy). « Certaines personnes âgées restent cloîtrées chez elles, elles n’osent plus sortir, je ne sais pas comment on fera » (Catherine Journot, amicale des locataires de Saint-Blaise).

Nassera Dif, coiffeuse installée depuis vingt ans rue Jules-Guesde, raconte que deux clientes ont pleuré le matin même, dans son salon : « Elles disent qu’elles n’ont plus aucun loisir, plus de liberté, et le sentiment de se faire presser comme des citrons au boulot. » Elle-même rêve de pouvoir s’échapper de la ville pour prendre l’air. Souffler, oublier. Survivre. « C’est comme si on vivait tous avec un bracelet électronique et un périmètre à ne pas dépasser. » Derrière elle, une jeune femme se fait couper les cheveux avec son ordinateur sur les genoux pour ne pas interrompre son télétravail − le Covid-19 n’a pas mis fin aux réunions auxquelles on fait semblant de participer.

Profonde colère

« Mensonges », « manipulations ». La défiance envers les autorités se mesure dans la sévérité des mots − ceux des enseignants, des soignants, des commerçants.

Une puissance comme la France et on a l’impression de faire partie du tiers-monde », s’agace Cherif Sadi-Haddad, pourtant calme et mesuré.

La colère est très profonde, très impressionnante. Les discours contradictoires sur les masques, les ratés sur les tests, puis sur les vaccins ont fait perdre confiance, comme si c’étaient les mots des gouvernants et des administrations qui relevaient désormais d’une vérité alternative.

S’ajoute une incompréhension des règles, fluctuantes, parfois kafkaïennes, à la fin inapplicables. « J’ai arrêté de remplir les fichiers qui ne servent à rien alors qu’on ne demande qu’une chose : des vaccins, des vaccins ! », s’agace Hamza Ben Ali, le pharmacien. « Les élèves acceptent les règles s’ils les comprennent et les trouvent justes. C’est vrai aussi pour les adultes », souligne Philippe Gauthier, professeur de mathématiques au collège Brossolette, membre du Syndicat national de l’enseignement secondaire (SNES).

« Tsunami de gens perdus »

L’arrêt des activités sportives est un désastre social et humain dont la société paiera les conséquences longtemps. Le président de l’AS Bondy s’appelle Nour-Eddine Ziane. Son club compte 3.500 adhérents et une centaine d’éducateurs dans tous les sports. Contrairement à d’autres structures, l’association est solide, elle survivra, mais les adolescents inquiètent Nour-Eddine Ziane : « C’est un tsunami de gens perdus. Une classe d’âge complète. Le sport leur donnait un planning, un cadre, avec deux ou trois entraînements par semaine, et un match le week-end. Tout est à refaire. Surtout pour les 15 ans et plus. Comment les faire revenir ? » L’ancien maire socialiste, Gilbert Roger, une figure respectée, repense aux émeutes urbaines de 2005, au travail effectué et au gâchis en cours : « L’éducation sportive se meurt, on perd cette discipline qui s’apprend sur les terrains de foot ou de basket. On constate la même chose avec l’éducation culturelle. »

Il n’existe pas de compteur des enfants en perdition ou des élèves en décrochage, comme pour les personnes hospitalisées ou celles placées en réanimation. Le taux d’incidence de l’échec scolaire n’est pas affiché chaque jour à l’échelle nationale. La réalité est pourtant grave. « La capacité d’enseigner est très dégradée, on a parfois le sentiment que le gouvernement préfère présenter une fiction plutôt que reconnaître la réalité », se désole Frédérique Blot, professeure des écoles et militante du Syndicat national unitaire des instituteurs, professeurs d’école et professeurs de collège (SNUipp).

Comment ne pas être saisi par la peur et le découragement de ceux qui croient en l’éducation et voient l’ampleur du gouffre ? « Terrible, terrible, terrible », répète Liliane Bienvenu devant sa salle de soutien scolaire, décorée de dessins d’enfants, mais vide depuis plus d’un an.

Le Monde