Bordeaux (33) : L’école supérieure des Beaux-Arts dans les méandres d’une accusation de racisme

Une œuvre d’un étudiant aux Beaux-Arts de Bordeaux, jugée raciste, a mis la direction de l’école entre deux feux de critiques. D’un côté un collectif anonyme dénonce “le racisme structurel qui continue à s’y développer”. D’un autre côté, et après la suppression de l’œuvre des réseaux sociaux, l’Observatoire de la liberté de création “s’élève contre cette censure et contre cette demande de censure“.

Le directeur de l’école, Dominique Pasqualini, évoque des “enjeux narcissiques” alors que l’étudiant s’étonne de ne pas avoir été invité à s’expliquer. Ce dernier assure que sa démarche vise au contraire à lutter contre le racisme. […]

Le vendredi 6 novembre 2020, nous avons pris connaissance avec plusieurs diplômé·e·s et ancien·ne·s étudiant·e·s de l’École supérieure des beaux-arts de Bordeaux, via le compte Instagram de l’école, du travail d’un étudiant en 5ème année à l’école. Une story présentait son tableau en cours intitulé : Sunflower Fantasia, avec le commentaire « nous on adore ».

Ce tableau représente Sunflower, un personnage raciste inventé par Disney dans les années 1940 qui fut retiré du film Fantasia en 1969, car il perpétuait un stéréotype raciste, reprenant les codes caricaturaux/humoristiques de l’époque esclavagiste.

Suite au dialogue engagé par l’une d’entre nous avec la responsable Communication de l’école, et ayant pris conscience du caractère discriminatoire du travail et de la violence de la story en question, cette dernière a retiré la publication et s’en est excusée. Nous ne voulons pas en rester là : nous pensons que des peintures racistes n’ont pas leur place dans une école d’art aujourd’hui.

Nous voulons également interpeller l’EBABX sur le racisme ordinaire qui a permis aux provocations de cet étudiant de rester sans réponse, et même, comme ici, d’êtres mises en avant et de lui valoir d’être diplômé en 2019. Rappelons d’abord l’évidence : de telles images, pour les afro-descendant·e·s, sont d’une brutalité insoutenable.

Raviver les stéréotypes de l’époque coloniale et de l’esclavagisme ne peut constituer en aucune façon une posture anti-raciste. Reconnaître l’humanité des personnes noires implique d’apprendre à voir la violence que contient l’imagerie raciste : jouer avec, s’en amuser pour choquer, témoigne d’un confort à l’endroit de la violence indicible des crimes de l’esclavage et de la colonisation, qui n’a d’autre nom que la suprématie blanche.

L’EBABX a failli à sa mission et son engagement en laissant un étudiant développer une thématique raciste dans ses peintures pendant plusieurs années, comme en témoigne son admission au DNA avec les félicitations du jury alors qu’il présentait une peinture raciste (comportant l’inscription « NEGRO », à l’envers sur fond noir et accompagné de dents blanches – les dents suggérant, dans l’imagerie coloniale, le cannibalisme des Noir·e·s).

Si ce travail artistique est problématique, le plus grave selon nous est l’aveuglement collectif et le racisme ordinaire qui lui ont permis d’aller jusqu’en cinquième année sans qu’aucun·e membre de l’équipe pédagogique ne confronte cet étudiant au racisme de ses peintures. C’est précisément le rôle du dialogue entre enseignant·e·s et étudiant·e·s de permettre que se développe dans le travail de chacun·e un esprit critique, une sensibilité au monde actuel dans lequel il·elle vit.

L’école n’est pas en droit d’ignorer la question, d’autant plus qu’elle est tenue de respecter l’esprit de la « Charte contre les discriminations » de l’ANdÉA de mars 2015, que nous rappelons : « Comme le monde de l’art contemporain, nos écoles ont depuis longtemps ouvert leurs portes aux sciences politiques et sociales qui traitent de ces questions, notamment les gender studies et les postcolonial studies qui sont largement actives dans les pratiques des artistes et designers.

Ce creuset tout autant théorique que pratique doit nous permettre d’être exemplaires dans nos méthodologies, dans nos projets et dans la vie de nos établissements. » « Les écoles supérieures d’art s’engagent à : Reconnaître le rôle déterminant de la direction d’établissement comme garant de […] la lutte contre les stéréotypes et contre toutes les discriminations. »

Cinq années après la rédaction de cette charte, la « marche Adama Traoré » du 13 juin 2020 laisse penser que le combat contre le racisme est aujourd’hui à un tournant historique, alors même qu’en parallèle les attitudes réactionnaires et racistes se montrent de plus en plus décomplexées.

Nous attendons donc de l’EBABX, école publique et financée par les impôts de tou·te·s, y compris de personnes racisé·e·s, qu’elle prenne parti et s’engage contre le racisme, au nom du respect de tou·te·s. Nous demandons donc à l’École supérieure des beaux-arts de Bordeaux :

– De cesser de diffuser des contenus racistes sur ses réseaux ;

– De ne pas accorder la diplomabilité aux étudiant·e·s dont le travail est raciste, sexiste et qui véhicule tout autre discrimination ;

– D’organiser des formations d’éducation à la question du racisme et à l’histoire de l’esclavage et de la colonisation ;

– De retirer l’étudiant susmentionné de son poste de représentant étudiant ;

– D’ajouter à l’enseignement de l’anglais et de l’espagnol une troisième langue, parmi celles des communautés subissant du racisme dans l’établissement (créole, chinois, arabe…) ;

– De recruter des professeur·e·s racisé·e·s, qualifié·e·s sur les questions d’anti-racismes et des pensées décoloniales ;

– De créer un rayon donnant accès abondamment à des ouvrages portant sur les écoles de pensées décoloniales, subaltern studies, cultural studies, black studies, gender et queer studies et des luttes afro-féministes en France et à l’international au sein de la bibliothèque ;

– D’incorporer dans le cours d’histoire de l’art les questions de discriminations et de lutte contre celles-ci (racisme, sexisme, transphobie, etc) et de visibiliser des travaux d’artistes minoritaires à savoir: noir·e·s, racisé·e·s, minorités de genre, queer ;

– De mettre en place plus de conférences, workshops autour de ces questions essentielles au fonctionnement égalitaire de notre société dont notre école se veut la représentante à l’échelle internationale ; – De proposer un espace d’écoute pour les étudiant·e·s victimes d’agressions discriminatoires au sein de l’école ;

– De faire part publiquement, par les moyens à sa disposition, des engagements qu’elle prend contre le racisme qui existe au sein de l’établissement.

Rue89

3 thoughts on “Bordeaux (33) : L’école supérieure des Beaux-Arts dans les méandres d’une accusation de racisme

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    “De recruter des professeur·e·s racisé·e·s, qualifié·e·s sur les questions d’anti-racismes et des pensées décoloniales”.
    Je pensais naïvement qu’une École des Beaux-Arts, c’était pour apprendre à dessiner…

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    Ce collectif peut s’autoportraiturer en huîtres, c’est le même QI.

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    Bon on passera sur la qualité du dessin. Chacun ses goûts. Maintenant je constate que la connerie est toujours active dans ce pays. Qu’est-ce qu’il y a de raciste là-dedans ? L’œuvre représente une africaine en tenue de soirée. Quel est le problème ?

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