Brésil : L’ascension des “narco-pentecôtistes” dans les favelas de Rio

L’un des plus célèbres chefs de gang qui contrôlent la vente de drogue dans la deuxième ville du Brésil se revendique de ce mouvement évangélique. Il aurait même été ordonné pasteur. Le nom de son organisation ? L’Armée du Dieu vivant.

Dans le Coran et la Bible hébraïque, Aaron est le frère aîné de Moïse et prophète de Yahvé, le dieu d’Israël. C’était bien plus d’un millénaire avant Jésus-Christ. Dans le Rio de Janeiro de 2021, Aaron est le surnom d’Álvaro Malaquias Santa Rosa, 33 ans, le trafiquant qui règne sur le Complexo de Israel, un ensemble de favelas regroupant plus de 130.000 personnes et situé dans la zone nord de la capitale de l’État de Rio.

Il est l’un des principaux chefs du gang Terceiro Comando Puro (Troisième commandement pur, TCP) et a sous ses ordres des centaines de “martyrs” armés de fusils d’assaut prêts à tuer ou mourir pour défendre les points de vente de drogue dans les favelas de Parada de Lucas, Citade Alta, Vigário Geral, Pica-Pau et Cinco Bocas. Ce n’est pas sa seule fonction : cet Aaron moderne de la criminalité organisée a été ordonné pasteur d’une Église évangélique, selon les investigations de la police.

Bunker sous-terrain

Le trafiquant, qui répond également au nom de Peixão [gros poisson] – allusion à l’antique symbole du christianisme –, a fait hisser des drapeaux d’Israël en divers points des territoires sous son contrôle. L’étoile de David, le plus grand symbole du judaïsme, est également présente sur les murs des rues et ruelles du Complexo de Israel – on peut en apercevoir une depuis l’Avenida Brasil, l’une des principales de Rio.

Le trafiquant prend au sérieux ses études religieuses. Les policiers ont découvert lors d’un raid dans le secteur un petit bunker sous-terrain où étaient dissimulés des gilets pare-balles, des munitions et un exemplaire de la Torah.

Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’un trafiquant évangélique recoure à la symbolique de l’État d’Israël : pour certaines Églises néo-pentecôtistes, la création de celui-ci est le signe du retour de Jésus-Christ et la confirmation des promesses bibliques de l’Ancien Testament et doit donc être célébrée. Edir Macedo lui-même, l’évêque [millionnaire] de l’Église universelle du royaume de Dieu, célèbre certains cultes en portant la kippa, le couvre-chef juif traditionnel, et utilise des vêtements et des ornements traditionnels israéliens.Les références religieuses ne s’arrêtent pas là.

L’organisation de Peixão se fait aussi appeler Exército do Deus Vivo [Armée du Dieu vivant], Tropa d’Aron [Troupe d’Aaron] ou Bonde da Cabala [Bande de la Kabbale] (référence à une ancienne tradition mystique juive). Le trafiquant a choisi comme symbole personnel le Peixonauta [poissonaute], un personnage de dessin animé qui est un poisson portant une combinaison d’astronaute.Les graffitis représentant ce héros inhabituel figurent aussi les murs du Complexode Israel.

Cette ferveur religieuse et cette symbolique puérile ne se traduisent cependant pas par une gestion pacifique : en cavale depuis près de dix ans, Peixão a au moins vingt procès en attente, pour des accusations allant du trafic de drogue à l’homicide.Certains des assassinats commis par son armée se caractérisent par une cruauté raffinée, des corps démembrés et carbonisés.Peixão parle de la situation des communautés qu’il contrôle dans un document audio qui circule dans les groupes WhatsApp d’habitants du Complexo.

Il y explique : “Si tu parles avec des gens du CV (Comando Vermelho – Commandement rouge – le rival du TCP), y te diront qu’on est juste mauvais. Mais si tu parles avec quelqu’un qui t’aime, y va te dire ce qu’on fait de bien ici. Union cool, peuple content. Y a encore beaucoup à faire mais c’est d’jà très différent de c’que c’était.C’que je peux te dire, c’est qu’ici on est purs, on ferme la porte à personne. Si tu as le cœur pur et transparent et que tu veux vivre ici, je peux même t’armer, te donner du poids.Mais tu vas être un mec parmi des centaines de mecs armés.

Une référence à l’Armée du Dieu vivant.L’histoire du Complexo de Israel, qui s’est consolidée en 2020 au milieu de la pandémie de Covid-19, a commencé avant Peixão. Le premier signe de la naissance d’un nouveau mouvement, le narco-pentecôtisme, au sein de la criminalité organisée de Rio est apparu en 2013 avec le Bonde de Jesus, la Bande à Jésus.

Rio, bastion évangélique

Sous la direction de Fernando Gomes de Freitas, dit Fernandinho Guarabu, tué par la police en 2019, les trafiquants ont vandalisé des terreiros de candomblé et d’umbanda de l’ensemble de favelas Morro du Dendê. Les pères et mères de saint [chefs et prêtres de ces deux cultes] ont été expulsés – ce qui continue à se produire dans le Complexo. Les guides religieux et les vêtements blancs ont été interdits.Ce phénomène s’est étendu à diverses communautés contrôlées par le TCP. AprèsGuarabu, une partie des chefs s’est convertie au néo-pentecôtisme, pendant que certains purgeaient une peine dans les prisons de l’État.

Rio de Janeiro est un bastion évangélique au Brésil, 29,4 % de la population de la ville se déclaraient adeptes de cette religion lors du dernier recensement, en 2010.Le TCP a pour principal ennemi le Comando Vermelho, avec qui il se dispute des territoires situés en divers points de la ville de Rio de Janeiro. Il a conquis par la force une partie du Complexo de Israel, qui était jadis sous le contrôle du CV.Le TCP dispose d’un grand allié pour assurer son expansion et réussir à faire front à son rival, dont les effectifs sont plus importants : les milices, avec lesquelles il entretient des relations encore récentes mais prometteuses.

En décembre 2020, trois policiers militaires ont été arrêtés car soupçonnés d’avoir des liens avec l’organisation de Peixão. Les enquêteurs ont relevé que trafiquants et milices –des gangs d’anciens policiers et de policiers passés du côté de la criminalité organisée –avaient conclu un accord dans une des favelas du Complexo de Israel. Le TCP contrôle le trafic de drogue et les milices se chargent des raccordements illicites à la télévision par câble, de la fourniture de gaz à prix excessif et du racket des commerces,leurs activités classiques. La situation n’est cependant pas complètement pacifiée car certains policiers ayant rejoint la milice locale sont opposés à cette alliance avec les trafiquants.

Trois gangs contrôlent 15 % de la ville

Quoi qu’il en soit, tous deux ont le même ennemi : le CV. Même s’il a perdu des territoires ces dernières années, il demeure le plus grand gang de l’État de Rio de Janeiro et une force qu’il faut affronter si on veut régner sur la criminalité organisée de Rio.Les trois principales organisations de trafic de drogue] Comando Vermelho, Terceiro Comando et Amigos dos Amigos [Amis des amis] – règnent à eux trois sur 34,2 % des quartiers et 15,4 % du territoire de la ville de Rio.

El País Brasil