Brésil : Le groupe Carrefour se transforme en fer de lance de la lutte contre le racisme qui déchire le pays

Après la mort violente de João Alberto Silveira Freitas, un client noir tabassé par des agents de la sécurité dans l’un de ses hypermarchés le 19 novembre, Carrefour a rapidement assumé ses responsabilités. L’entreprise tente de restaurer sa réputation.

Présent depuis quarante-cinq ans au Brésil, son plus grand marché hors de France,Carrefour se retrouve accusé de tous les maux depuis le meurtre de « Beto » Freitas. Au-delà des mesures immédiates, le distributeur a lancé une série d’actions pour lutter contre le racisme dans le pays. Il ambitionne de jouer un rôle moteur dans la transformation de la société brésilienne elle-même. La gestion de cette crise, qui a sensibilisé de nombreux patrons, pourrait avoir valeur de cas d’école. Si, pour le moment, le groupe est parvenu à éteindre l’incendie, son combat s’inscrit sur le long terme.

[…] La scène, qui s’est déroulée à la mi-novembre, n’est pas sans rappeler le « I can’t breathe » de George Floyd, aux États-Unis. Carrefour est depuis accusé de tous les maux. La communauté noire a organisé des manifestations dans plusieurs villes devant les magasins du groupe. Elle le traite de récidiviste. Il y a une dizaine d’années, un autre client noir avait été soupçonné de voler un SUV sur un parking d’un supermarché du groupe et passé à tabac par des gardiens. Vérification faite, le véhicule lui appartenait… Après la mort de « Beto » Freitas, des militants de la cause noire ont publié un logo de Carrefour en noir en blanc, et ont appelé à un « boycott national en raison de ses pratiques racistes ».

Depuis, c’est la descente aux enfers : Carrefour a non seulement été suspendu d’un collectif auquel le groupe appartenait baptisé « Initiative d’entreprises en faveur de l’égalité raciale ». Mais une dizaine de grands fournisseurs, dont Danone et L’Oréal, ont aussi pris leurs distances.

Enfin, mi-décembre, Carrefour Brésil a été exclu de l’indice ESG de la Bourse de São Paulo. Après quarante-cinq ans de présence au Brésil, son plus grand marché hors de France, Carrefours e retrouve ainsi cloué au pilori. Comment se remettre d’un tel choc ? D’emblée, Carrefour a assumé ses responsabilités sans tergiverser, même si les vigiles travaillaient pour un sous-traitant.

L’entreprise a reconnu également l’existence d’une « faille » dans le modèle d’inclusion et de diversité en vigueur. « Il faut tout reconstruire. Reconstruire ce qui a été détruit », résume Stéphane Engelhard, vice-président de la filiale chargée de la gestion des crises. Au-delà des mesures immédiates (fermeture du magasin, rupture du contrat avec la société de gardiennage), Carrefour a lancé une série d’actions pour lutter contre le racisme au Brésil. Il s’agit d’un racisme profondément ancré dans la société brésilienne, souvent inconscient, et qui génère des com-portements méprisants, agressifs,voire meurtriers.

Carrefour a publié ainsi une sorte de manifeste pour illustrer sa nouvelle « politique de tolérance zéro ». Sécurité, main-d’œuvre, fournisseurs, tout doit être revu à la lumière de la nouvelle donne… Carrefour s’engage également à adopter une politique de discrimination positive à l’embauche et dans la promotion de ses employés.L’entreprise a créé un comité indépendant de personnalités brésiliennes (noires et blanches) afin de l’orienter dans sa lutte contre le racisme.

Les initiatives prises par ce conseil seront financées grâce à un fonds de 25 millions de reals (environ 6 millions d’euros), auxquels s’ajouteront les bénéfices de trois jours de ventes de la filiale. « Le racisme structurel est un problème de société, pas seulement un problème de Carrefour », explique Stéphane Engelhard.

La gestion de cette crise pourrait avoir valeur de cas d’école. Le distributeur ambitionne ainsi de jouer un rôle moteur dans la transformation de la société brésilienne elle-même, avec l’appui d’une partie de la communauté noire. « Il n’y a jamais eu une action d’une telle envergure, assure l’un de ses leaders. Le fait qu’une entreprise de la taille de Carrefour adopte un tel comportement doit provoquer un effet domino. Les autres entreprises ne pourront pas rester les bras croisés. » […]

Cette crise risque de coller à la peau du groupe Carrefour pendant un bon bout de temps, estime le conférencier spécialisé dans le thème de la gouvernance Guilherme Athia. « Chaque fois que Carrefour va participer à un débat sur le racisme, l’entreprise sera sujette à des questionnements gênants au sujet de ce qui s’est passé au Brésil », estime cet ancien directeur de Renault et de Nike au Brésil. Dans l’immédiat, Carrefour est parvenu à éteindre l’incendie. Mais le com-bat s’inscrit sur le long terme. Et les détracteurs du groupe français demeurent nombreux.

Les Échos