Brest (29) : « À cause du confinement », ils ont fait du trafic de stupéfiants

« J’espère qu’on est pas sur écoute là ! Parce qu’avec notre conversation là, ils ont toute l’histoire, wesh ! » L’auteure de cette remarque, dûment enregistrée, est la « nourrice ». Âgée de 24 ans, celle chez qui les dealers venaient se ravitailler avant de regagner le point de deal, dans le quartier du Bois du Château à Lorient (Morbihan). Plus de 10 kg de cannabis ont été trouvés chez elle : « C’était le confinement, je n’avais plus ni permis, ni boulot, j’ai voulu m’assurer un revenu », sera l’excuse de la nourrice, reprise par les autres prévenus.

L’enquête a duré trois mois, de mars à mai 2020. Elle a mené à l’arrestation d’une douzaine de personnes, entre Lorient, Hennebont, Carhaix, Concarneau, Plouhinec et Gourin, jusqu’à la cité des Mureaux en région parisienne. Tous semblent avoir participé au fonctionnement du « four » : ouvert tous les jours de midi à 22 h, le point de deal affichait un chiffre d’affaires quotidien entre 2.000 et 3.000 €, écoulait par jour 1,5 kg de cannabis pour environ 130 clients…

3.000 € par jour dans le four

Les écoutes téléphoniques, les conversations émaillées de « wallah », « wesh » et « go » ( » copine » en bambara, langue du Mali) laissent peu de place au doute. La géolocalisation des téléphones, le mouchard posé sur les voitures, dressent un tableau assez précis des rôles. La bagarre qui a opposé les nouveaux venus avec une « vieille « famille, pas ravie de se voir piquer son trafic, a été filmée. Tout comme leur altercation avec les habitants, excédés, du Bois du Château.

« Pour rendre service à mon chéri »

Au point de deal, il y avait le guetteur, le portier, le gars chargé de la sécurité, le vendeur, le ravitailleur, « tous payés dans les 600 € à la semaine ». Celui qui est surnommé Le Petit, âgé de 20 ans, est soupçonné d’en être le « gérant », secondé par trois autres jeunes. Tous venus des Mureaux, « on était dans la même classe ! » pour « se mettre au vert, prendre l’air », à Lorient.

À leurs côtés, deux jeunes femmes, de 25 et 23 ans. Leur implication débute « par une relation sentimentale ». L’une va louer la villa. Et cacher des enveloppes pleines de billets chez sa mère « pour rendre service » à son « chéri ». Ses activités d’escort lui ont donné « l’habitude de manipuler des paquets de fric ».

L’autre va faire de nombreux trajets, de Carhaix à Lorient, pour conduire Le Petit au point de deal. « Simple consommatrice », elle ne réalise pas que son copain puisse dealer, même « s’il ramène souvent de quoi fumer ».

Comme « c’était le confinement », encore, une partie de la bande de Lorient s’est retrouvée, « au lieu de rester dans un appart pourri », à Plouhinec, dans une villa avec piscine, à 1.500 € la semaine. Juste « pour faire la fête ». Mais la surveillance de la villa révèle qu’ils partaient en « missions », jusqu’au Mans, pour récupérer les produits…

« Pourquoi aviez-vous autant de téléphones ? » « Pourquoi avez-vous aussi payé les avocats des autres ? » Le président Xavier Jublin, le dossier bien en main, ne lâche rien, mettant les prévenus face à leurs contradictions : « Vous vous souvenez que vous avez fait l’objet d’écoutes ? »

« Je préfère garder le silence »

3 fois, 3 semaines, 3 voyages… chacun minimise son implication : « J’ai déposé des paquets d’un point A à un point B, c’est tout. » À cause du pétard, ils ont de sérieux problèmes de mémoire : « Cette mauvaise excuse, je l’ai entendue 500 fois, prévient le président. Des mensonges, il peut y en avoir des milliers. Par contre, il n’y a qu’une vérité . »

Dans le collimateur, Le Petit « préfère garder le silence ». Son avocate, Amina Saadaoui, du barreau de Rennes, vient à la rescousse : « Le Petit est vite monté en grade. Mais il n’est pas le chef. Quand on est un jeune de la cité des Mureaux, c’est compliqué de résister aux pressions, à l’argent facile. »

Le Petit se tait par « peur des représailles ». C’est lui qui a perdu, à Carhaix, dans un accident de voiture, le sac à dos : il contenait 50 grammes d’héroïne, une carte de Bretagne avec des annotations du genre « Ici, je veux mettre un petit » ou « Ici, il faut tout reprendre », et les téléphones qui ont mené aux nombreuses arrestations dans tout le Finistère.

Ouest-France