Brigitte Granville : « Une petite oligarchie parisienne est aveugle face à la ghettoïsation de la société française »

L’aveuglement des élites face à l’aggravation des fractures territoriales et générationnelles, et la « ghettoïsation » rampante, à la fois géographique et intellectuelle, de la société française, fait l’objet d’un essai décapant de l’économiste Brigitte Granville. Cinglant et parfois schématique, mais révélateur sur l’image de la France vue de l’extérieur.

Pour Brigitte Granville, la pandémie a déjà eu un « effet cathartique » révélateur en libérant les aspirations et les frustrations sur le rôle de l'Etat et la place de la nation en Europe.
Pour Brigitte Granville, la pandémie a déjà eu un « effet cathartique » révélateur en libérant les aspirations et les frustrations sur le rôle de l’Etat et la place de la nation en Europe.

A la fin de son roman « La Carte et le Territoire » (publié en 2010), Michel Houellebecq décrit une France qui a changé en profondeur. Une France où les habitants des zones rurales auraient pratiquement disparu. « De nouveaux arrivants, venus des zones urbaines, les avaient remplacés, animés d’un vif appétit d’entreprise et parfois de convictions écologiques modérées, commercialisables… »

Une sorte de cauchemar doucereux où la France rurale serait progressivement colonisée par des Chinois et des Russes prospères qui dépensent sans compter. On en est encore loin. Mais dans un récent essai décapant, « What Ails France » [« Ce qui mine la France », NDLR], remarqué par le « Financial Times », l’économiste Brigitte Granville, qui enseigne à Queen Mary University of London, conseille à Emmanuel Macron et ses soutiens de relire urgemment Michel Houellebecq, à moins d’un an de l’élection présidentielle.

Pour cette spécialiste de l’inflation, qui vit depuis plusieurs années à Londres, l’auteur de « Soumission » est l’un de ceux qui ont le mieux pressenti la dérive de l’Etat-nation et l’aveuglement d’une « petite oligarchie parisienne » face à « ghettoïsation » de la société française.

« Centrisme terne »

« On assiste en France à une ghettoïsation spatiale en ce que les populations d’invisibles sont confinées dans les banlieues et des régions périphériques et à une ghettoïsation intellectuelle qui consiste à louer ceux avec des idées correctes et à reléguer à la marge tous ceux qui défendent des idées incorrectes » – Brigitte Granville.

En revanche, pour elle, la justesse des observations d’un écrivain comme Michel Houellebecq, notamment à travers son roman « Soumission » (2015), tranche avec la « lâche passivité » des élites et leur complicité tacite avec les médias face à l’aggravation des fractures territoriales et générationnelles qui minent le « mythe de l’Etat-nation ». Qualifié par le « Financial Times » d’« appel cinglant et raisonné » au renouvellement de la pensée des élites françaises , le réquisitoire de Brigitte Granville est particulièrement sévère pour le bilan d’Emmanuel Macron qu’elle juge factice et décevant (1).

Après avoir promis « un antidote aux schémas idéologiques conventionnels en se faisant le champion de la transparence, de l’ouverture et de l’optimisme », le macronisme, prisonnier d’un système technocratique et d’un « Etat monarchique » qu’il n’a pas sur réformer en cinq ans, finit par ressembler, à ses yeux, à un ersatz de « centrisme terne ». Pis : en minimisant les racines de la révolte des « gilets jaunes », en partie anesthésiée par l’avènement de la pandémie, et malgré les effets de manche d’un « grand débat » largement rhétorique, la classe gouvernante aurait perdu l’occasion d’un sursaut de lucidité salutaire.

Le secteur public était devenu la seule source significative d’emploi pour les gens qui vivent dans la France périphérique.” – Brigitte Granville

Si le diagnostic est particulièrement rude et parfois schématique, l’analyse de la « République des technocrates » vaut surtout par ce qu’elle trahit de l’image de la France à l’étranger. Pour l’historien britannique, Niall Ferguson (Hoover Institution), ce livre révèle « les pathologies de la France moderne : pas seulement sa technocratie surpuissante et non élue – les 6.000 énarques qui gouvernent réellement le pays -, mais aussi les structures oligarchiques des entreprises et des médias »…

Même si ses conclusions sur les effets pervers de l’euro peuvent surprendre, – l’auteure se définit comme une économiste européenne « dissidente », sceptique sur la monnaie unique -, force est de constater que son analyse détaillée de la « République des technocrates » et de la fameuse « fracture territoriale » fait souvent mouche.

Risque de déclassement

« Le secteur public était devenu la seule source significative d’emploi pour les gens qui vivent dans la France périphérique ; mais depuis le début du siècle, de plus en plus de services publics ont été interrompus dans les zones rurales, avec des pertes d’emplois conséquentes. Des milliers de villages français dépeuplés ont été réduits à des déserts ruraux », estime l’économiste.

En s’appuyant sur les travaux de l’historien Pierre Vermeren et de l’essayiste et géographe, Christophe Guilluy, auteur de « La France périphérique » (2014), elle voit dans l’aggravation de la fracture territoriale et les effets pervers de la « métropolisation » l’un des principaux stigmates du « mal français » et une des causes majeures de la fragilité de l’offre d’Emmanuel Macron, à quelques mois de la présidentielle.

Nous sommes en train de créer un véritable lumpenprolétariat de la mondialisation.” – Niels Planel. Dans la revue « Le Débat »

Elle n’est pas la seule, ni la première, à s’inquiéter de l’appauvrissement de la France périphérique et de son impact potentiel sur l’aggravation de la fracture entre générations accentuée par la pandémie, un thème au centre des dernières Rencontre économiques d’Aix-en-Provence. Dans un article remarqué, publié par la revue « Le Débat », en 2019, l’essayiste Niels Planel, s’appuyant notamment sur les travaux du spécialiste américain des inégalités, Branko Milanović, avait déjà tiré la sonnette d’alarme sur la paupérisation accélérée de certains territoires (Normandie, Bourgogne-Franche-Comté, Massif central…) marqués par la désindustrialisation en France (2).

« Dans nos banlieues et nos territoires ruraux, nous sommes en train de créer un véritable lumpenprolétariat de la mondialisation, triste ‘masse errante, fluctuante’ qui vivote entre ces territoires et les mégalopoles connectées, ces ‘white trash’ [population blanche pauvre, NDLR], ‘punks à chien’ ou jeunes minorités vivant dans des quartiers frappés par plus de 40 % de chômage […] » Trois ans plus tard, le risque de déclassement du pays et l’aggravation des « inégalités éducatives » restent en tête des priorités des économistes.

Précarisation des périphéries

Tout n’est pas noir dans le livre de Brigitte Granville. Pour elle, la pandémie a déjà eu un « effet cathartique » révélateur en libérant les aspirations et les frustrations sur le rôle de l’Etat et la place de la nation en Europe. Des milliers de Parisiens ont, temporairement, redécouvert les charmes, et les failles, de la province à la faveur du confinement. Elle reconnaît même l’effet d’entraînement emblématique d’un entrepreneur tel que Xavier Niel (le patron de Free), avec son école 42, et ses campus régionaux, qui a essaimé à l’international.

Même Emmanuel Macron s’est déclaré relativement confiant sur l’avenir de la Seine-Saint-Denis, le département le plus pauvre de métropole, dans son entretien à la revue « Zadig », en faisant preuve d’un volontarisme sans faille. « Il ne lui manque que la mer pour en faire la Californie », a-t-il lancé. Plus récemment, les travaux de l’économiste Laurent Davezies sur le « mythe » de l’abandon des territoires sont venus relativiser l’idée d’un décrochage massif de la périphérie en soulignant l’importance des transferts en faveur des régions.

Mais l’image que la France donne à l’extérieur compte autant que les statistiques. Seul un état des lieux complet et solide permettra de mieux conjurer le spectre d’une précarisation des périphéries où prospère l’abstentionnisme… Et de contrecarrer le « storytelling » rampant sur la « France qui tombe » en démêlant la fiction de la réalité.

(1) « What Ails France », Brigitte Granvile, McGill-Queen’s University Press, 296 pages, 2021.

(2) Niels Planel, « La Fracture territoriale », revue « Le Débat », Ed Gallimard, Numéro 206 2019/4.

Les Echos