Bulgarie : Pourquoi le pays est-il aussi sale ?

Rues, parcs, forêts et arrière-cours envahis de détritus… L’anthropologue Ivaylo Ditchev déplore la saleté de la Bulgarie, symptôme, selon lui, d’un problème moral bien plus profond : celui de la corruption et de l’incompétence de la classe dirigeante d’un pays considéré comme le plus pauvre de l’Union européenne.

Tous les médecins vous le diront : l’un des symptômes les plus visibles de la dépression est le renoncement à l’hygiène. Or, regardons autour de nous : la Bulgarie est sale. Ses rues, ses parcs, ses forêts et ses arrière-cours : tout est envahi par les détritus et la saleté. Celui qui aura la mauvaise idée de visiter notre pays aura l’impression de pénétrer dans la chambre d’hôpital d’un dépressif, avec son lit défait, son petit-déjeuner en train de moisir sur le rebord de la fenêtre et des mouches bourdonnant au-dessus de son pot de chambre.

Pourquoi vivons-nous dans un pays si sale ? Si vous êtes comme moi, obligé de promener votre chien, vous avez certainement remarqué tous ces os et autres reliefs alimentaires qui envahissent les rues de Sofia – mon fidèle compagnon doit certainement penser que je l’emmène tous les jours au restaurant. D’ailleurs, les promeneurs de chien ne ramassent pas les excréments de leur animal de compagnie. Si vous leur en demandez la raison, ils vous expliqueront qu’en raison de la présence des chiens errants le résultat collectif de leurs efforts serait à peine visible.

Poubelles pleines à ras bord

Les feuilles mortes pourrissent tranquillement sur les trottoirs et, si quelqu’un décide de s’occuper de la pelouse en bas de chez lui, il le fera uniquement sous son propre balcon. La crise du Covid-19 n’a fait qu’aggraver cette situation. Les restaurants ne proposent désormais que des plats à emporter, du coup les boîtes en carton et les sacs en plastique vides s’entassent dans les buissons et autour des bennes à ordures déjà pleines à ras bord.

La Bulgarie a aussi inventé une méthode bien à elle pour venir à bout des tags et autres gribouillages insultants sur les murs des immeubles : ne jamais les nettoyer, les laisser proliférer et se superposer jusqu’à devenir illisibles, ce qui fait que leurs auteurs finissent par renoncer à une activité qui aura perdu son sens. J’habite dans une petite rue d’un quartier du centre-ville de Sofia. Cela va faire maintenant près de dix ans qu’elle n’a jamais été lavée. Dans mon enfance, je me rappelle pourtant le manège d’hommes en combinaisons orange armés de gros tuyaux en caoutchouc.

Les herbes folles y prolifèrent, bénéficiant peut-être d’une nouvelle directive européenne sur la protection de la flore sauvage. C’est vrai qu’à l’époque communiste on nous obligeait à entretenir les espaces verts, et nous en avons gardé un souvenir plus que déplaisant.

Maintenant que nous vivons en démocratie, nous sommes libres de faire ce que nous voulons, y compris exiger des autorités qu’elles s’occupent correctement de la voirie. Or, nous ne le faisons pas. Les uns diront qu’ils ont mieux à faire ; d’autres avanceront le peu de moyens des mairies. Mais il y a aussi ce sentiment, que je crois prépondérant, à savoir la conviction que nous nous enfonçons lentement dans la saleté et que de toute façon il n’y a rien à faire.

“C’est biodégradable, non ?”

Notre pays croule littéralement sous les déchets. On les ensevelit d’un côté, ils réapparaissent de l’autre. Il suffit de faire un tour dans la campagne bulgare, où les lits des rivières sont transformés en dépotoirs par les villageois. Et on s’étonne après que telle ou telle usine chimique y déverse ses poisons ! L’autre jour, je me disputais avec un voisin qui jetait des branches mortes par-dessus sa haie dans le parc. “C’est biodégradable, non ?”

Si l’on considère les parcs des villes comme des décharges, que dire des plages, des montagnes et des lacs ? Faites une recherche avec le terme “eaux-vannes” et vous verrez l’ampleur du phénomène. À chaque inondation, nous sommes envahis par les eaux fécales, que cela soit à Varna,au bord de la mer Noire, ou dans les quartiers chics de Sofia. Un tiers des Bulgares n’a pas accès au tout-à-l’égout.

Avec la Roumanie, nous occupons la première place au sein de l’Union européenne concernant le nombre de ce qu’on appelle pudiquement “toilettes extérieures” (quasiment inconnues dans l’ouest du continent), à savoir ces cabanes puantes et envahies de mouches au fond de la cour dans lesquelles on fait ses besoins.

Si vous parlez à des personnes d’un certain âge, vous apprendrez avec stupéfaction que ces WC extérieurs sont pour eux une garantie d’hygiène: les saletés doivent rester en dehors de la maison, même si la fosse septique déborde régulièrement. Et que dire des toilettes publiques ? Plutôt que de construire des installations dignes de ce nom, reliées au tout-à-l’égout, les autorités ont trouvé un équivalent aux vieilles toilettes extérieures en installant des toilettes chimiques. Elles sont si puantes que nos compatriotes préfèrent faire leurs besoins dans la nature. Pourquoi personne ne s’en émeut ? Parce que, après tout, si vous êtes du genre à faire des chichis, vous pouvez toujours aller dans un café où,contre rémunération, vous pourriez utiliser les toilettes.

Portail rouillé, SUV rutilant

Regardons maintenant un peu nos façades. Les grandes villes bulgares ressemblent de plus en plus aux tableaux abstraits d’un Mondrian, grâce notamment à la campagne pour la “rénovation énergétique” des vieilles HLM du gouvernement actuel. Résultat : un étage peint en rose, l’autre en blanc, les deux autres restent comme si l’immeuble avait été la cible d’un bombardement… Pourtant, à l’intérieur, les Bulgares s’appliquent à garder leur appartement propre et bien rangé ; souvent, devant le portail rouillé de leur résidence,trône un SUV rutilant pour mieux naviguer entre les nids-de-poule des rues.

Comment expliquer ce contraste ? En fait, ils se fichent royalement de l’aspect de leur maison de l’extérieur, parce qu’ils considèrent que, de toute façon, “ce pays est fichu”. Et ils tolèrent la saleté des rues parce qu’elle n’est que la métaphore d’un problème moral bien plus profond, celui d’un pays qui croule sous les mensonges, la corruption et l’incompétence de ses dirigeants. Après quelques rares moments d’espoir, lorsque la colère populaire envahit les rues comme lors des manifestations de l’été dernier, le Bulgare semble de nouveau plonger dans sa dépression habituelle et, d’un régime politique à l’autre, le pays reste identique à lui-même.

L’entropie suit son inexorable cours et, si on en croit la loi de Newton, si le facteur humain abdique, tout finit par se transformer en déchet. Si nous voulons vaincre cette dépression collective et faire revenir l’espoir, je propose pour commencer que nous sortions nos pinceaux et que nous repeignons le portail de notre maison.

ДHeBHиk