Calais (62) : Des graveurs sur bois commémorent le nom des migrants morts en tentant de gagner l’Angleterre

C’est ici, à l’atelier gravure de la Maison du doyenné de Calais, que le père Philippe Demeestère, qui habite juste à côté, a rencontré Anaïs Vogel et Ludovic Holbein, avec lesquels il a initié, depuis, une grève de la faim. Les deux trentenaires ont contribué à lancer ce projet commémoratif de gravure sur bois des noms des exilés décédés depuis 1999 en tentant de gagner l’Angleterre.

À Calais, faire mémoire des exilés morts à la frontière

De nombreux bénévoles et services civiques inscrivent les noms des migrants disparus sur les plaques.

« Le devoir de mémoire, c’est très important », confie Sophie, professeure d’histoire-géographie dans un collège de Boulogne-sur-Mer. Appliquée devant sa petite planche de bois clair, l’enseignante, qui fait régulièrement la route de Boulogne à Calais le samedi après-midi pour participer à ce travail collaboratif, commence à bien maîtriser le stylo-graveur.

Depuis le lancement du projet fin août, des dizaines de personnes, bénévoles associatifs ou simples citoyens, venus de Calais mais aussi de plus loin, se relaient pour graver les noms des 305 exilés dont le décès a été recensé depuis 1999.

Car aux morts recensées s’ajoutent celles qui n’ont pu l’être. Par manque de sources ou par oubli tout simplement. Pour constituer la frise de noms qui habille un des murs de la salle, les initiateurs de ce projet se sont appuyés sur l’enquête d’un militant associatif, Maël Galisson du GISTI, le Groupe d’information et de soutien des immigrés, qui effectue ce travail de fourmi depuis des années, renseignant aussi, quand c’est possible, l’histoire de la personne décédée et les circonstances du décès.

À Calais, faire mémoire des exilés morts à la frontière

Sophie, professeure d’histoire-géographie dans un collège de Boulogne-sur-Mer, fait régulièrement la route de Boulogne à Calais pour participer à ce travail collaboratif.

Mettre un nom sur leurs tombes

Sheila, 26 ans, actuellement en service civique au Secours catholique, grave sa 2e plaque : « C’est dur confie la jeune femme originaire d’Équateur, car j’ai lu la manière dont ils sont morts… Il ne faut pas les oublier. » La majorité des décès sont liés aux tentatives de passage : le long de la frontière franco-britannique, les exilés meurent principalement noyés ou après avoir été percutés par un train sur le site d’Eurotunnel, renversés par un véhicule près d’un point de passage ou écrasés par un poids lourd. Ce projet de gravure sur bois complète le travail d’un groupe de bénévoles associatifs qui cherchent à retrouver l’identité et la famille de ces morts afin de mettre un nom sur leurs tombes.

Initié fin août, l’atelier compte de nombreux habitués comme Sophie ou Suhail, un jeune Soudanais hébergé juste à côté avec d’autres exilés, et qui ne sait pas dire exactement combien de plaques il a déjà gravées, une vingtaine au moins… À 23 ans, lui ne rêve plus de traverser la Manche mais souhaite rester en France. À leurs côtés, en ce samedi après-midi, se trouvent également Sheila et Diego, un Colombien engagé comme bon nombre de citoyens calaisiens dans cette œuvre collaborative.

À Calais, faire mémoire des exilés morts à la frontière

La liste des personnes à qui la frontière a ôté la vie.

Tous ces apprentis graveurs sont désireux de rendre visibles ces personnes que la frontière a rendues invisibles et à qui elle a même ôté la vie. Leur travail sera peaufiné par Marie, une artiste parisienne qui peindra ensuite les creux pour faire ressortir les inscriptions. Que deviendront ces plaques commémoratives ? « C’est encore en discussion, pour l’instant il faut terminer toutes les plaques », répond Anaïs Vogel, l’une des trois grévistes de la faim qui a contribué à lancer le projet. La réflexion se fera collectivement mais les plaques rassemblées resteront sans aucun doute à Calais.

Une petite centaine de noms à graver

« Finalement, ce n’est pas tant la finalité du projet que la démarche qui compte, et le temps qu’on y passe », note Sophie qui a eu l’occasion de parler de cet atelier à ses élèves, informés par les médias des nombreuses tentatives de traversées. Passer quelques minutes ou plusieurs heures à repasser les lettres et les chiffres sur la feuille de carbone, puis les graver avec application sans un mot, dans le bruit du stylo électrique. Penser, derrière le nom ou l’absence de nom, à la personne décédée et à son rêve avorté.

Comme pour le petit Artin, 15 mois, dont le corps a été retrouvé peu après ceux des membres de sa famille il y a tout juste un an : « Mardi 27 octobre 2020, sept personnes sont mortes en tentant de franchir la mer du Nord à bord d’une embarcation. Peu de temps après le départ, le bateau, qui transportait au moins 18 personnes, a fait naufrage au large de Loon-Plage. Parmi les victimes recensées se trouve une famille originaire du Kurdistan iranien, un couple, Rasul Iran Nezhad et Shiva Mohammad Panahi et leurs trois enfants, Anita, Armin et Artin », peut-on lire sur le registre documenté, disposé à l’entrée de la pièce.

Ces ateliers se poursuivront tant qu’il y aura des noms à graver et il en reste encore une petite centaine. Prochain atelier ce mardi 2 novembre à partir de 14 heures.

Rendez-vous les mardis et samedis après-midi entre 14 heures et 17 heures à la Maison du doyenné, rue de Croy à Calais.

La Croix