Calais (62) : Les migrants dans la spirale des évacuations incessantes

À Calais, des évacuations ont lieu tous les deux jours pour éviter que les personnes exilées s’installent. Le 15 janvier, La Croix a suivi une équipe associative chargée d’observer ces opérations. En trois heures, sept démantèlements ont été réalisés.

La veille, une pluie gelée, épaissie par quelques flocons de neige, a plongé Calais dans une humidité glacée. Ce vendredi 15 janvier à 8 h 30 du matin, la brume s’est levée mais le paysage, gorgé d’eau, est encore transi par le froid. La petite voiture bleue de Sarah et Isabella, le duo de bénévoles du jour d’Human Rights Observers (HRO), emprunte la rocade de la ville, fortifiée par des palissades surmontées de rouleaux de barbelés.Direction le stade, où le convoi des forces de l’ordre est garé, et autour duquel les gendarmes ont déjà déployé un large périmètre de sécurité.

« Habituellement, il y a une quinzaine de tentes là-bas, principalement des exilés venus d’Érythrée et du Soudan, mais aujourd’hui, on ne voit pas grand-chose », explique Sarah, la conductrice, tandis qu’Isabella observe, au loin, quelques saisies de sacs de couchage, qu’elle photographie avec son téléphone.

Depuis le démantèlement de la Jungle, fin 2016, les autorités ont donné pour consigne d’empêcher tout « point de fixation » de migrants autour de Calais, où vivent toujours environ 700 migrants, selon les associations. Depuis deux ans, les choses se sont intensifiées.

Outre les évacuations de campement de plusieurs centaines de personnes, « on assiste à des expulsions toutes les 48 heures » de campements plus petits, « qui consistent, par une politique de harcèlement, à épuiser psychologiquement et physiquement les personnes exilées avec l’espoir de les dissuader de venir sur Calais », détaille Isabella.

Il s’agit d’« éviter la reconstitution de campements insalubres qui deviendraient en peu de temps des bidonvilles, affirme de son côté la préfecture. Ces opérations sont fondées sur la base juridique de la flagrance », qui autorise le procureur de la République à faire cesser, après plainte du propriétaire, toute occupation illicite d’un terrain depuis moins de 48 heures.

Une organisation bien huilée

En 2020, les associations ont compté 973 expulsions de ce type, y compris pendant le confinement et la trêve hivernale. La préfecture, elle, en recense 346. Le plus souvent pistées par l’association HRO, créée il y a trois ans par l’association Auberge des migrants pour « observer et documenter les violations des droits humains ».

L’organisation de ces évacuations tous les deux jours est désormais bien huilée. Après le stade, le convoi, composé d’un véhicule de la police, de plusieurs fourgons de gendarmerie, d’une voiture de la police aux frontières et deux bennes d’une entreprise de nettoyage, se dirige vers le complexe sportif Calypso, où sont visés des exilés qui se mettaient à l’abri du froid entre deux arcades de pierre.

Moins de trente minutes plus tard, le cortège met le cap vers une zone où des Érythréens sont priés de partir. Puis vers un vaste terrain vague près d’une voie de chemin de fer où vivent des Afghans. En tout, en moins de trois heures, pas moins de sept lieux de vie seront ainsi évacués dans la matinée du 15 janvier. En raison des conditions météorologiques ce jour-là, la préfecture a indiqué ouvrir un hangar pour un hébergement d’urgence des migrants durant quelques jours.

Des situations absurdes

Avec quelle efficacité ? « C’est complètement vain car les exilés, qui n’ont de toute façon nulle part où aller, reviennent tout de suite après », estime Sarah. Ou partent avant même que les forces de l’ordre arrivent, habitués à ces évacuations rituelles. Ce jeu du chat et de la souris confine parfois à l’absurde, comme ce matin-là, où des jeunes Érythréens ont déplacé eux-mêmes leur tentes à l’arrivée des policiers, pour mieux les remettre dans le périmètre expulsable sitôt ceux-ci partis.Mais les choses ne se passent pas toujours aussi facilement.

Sur le site où vivent près de 25 Afghans, les gendarmes saisissent tentes et couvertures. À la vue de la benne, remplie avec leurs affaires, le ton monte. Les adolescents réclament un interprète, censé être présent sur les lieux, mais qui semble absent. Un jeune homme tente de passer derrière un homme en bleu, provoquant l’arrivée de ses collègues qui se mettent en ligne, ordonnant à tous de reculer. Sans s’interposer, Sarah et Isabella filment. Les choses en resteront là.

Des tentes lacérées en plein hiver

Mais, sur la plupart des lieux d’expulsion, les gendarmes mettent en place un périmètre de sécurité, qui maintient les observatrices à distance, les empêchant de documenter ce qui s’y passe. Isabella a déjà observé des « arrestations arbitraires ». Des exilés se sont déjà plaints d’avoir été molestés. Le 11 décembre, un migrant avait filmé un policier refusant à un exilé la possibilité de récupérer sa veste. Le 29 décembre, le photojournaliste Louis Witter avait, lui, pris, une série d’images, montrant un salarié de l’entreprise de nettoyage lacérant des tentes.

« Aucun bien n’est saisi au cours des opérations quotidiennes visant à mettre fin aux occupations illicites », indique pourtant la préfecture qui précise que « les migrants présents peuvent prendre leurs affaires, y compris les tentes et les duvets ». La société de nettoyage récupère ensuite ce qui est laissé sur place. Le matériel en bon état est « à la disposition des associations qui peuvent les récupérer ».

Ce matin-là, pas moins de 23 tentes et 34 couvertures ou sacs de couchage ont été saisis, selon HRO. Le tout, emmené à la Ressourcerie de Calais, est censé pouvoir être récupéré par les migrants entre 10 heures et midi. Mais, ce jour-là, comme souvent, la benne arrive à 11 h 30, et le matériel, parfois traîné au sol, souvent abîmé, n’est déversé dans le container de récupération qu’à 11 h 55. Et il faut beaucoup de persuasion aux bénévoles de HRO pour obtenir du responsable de la Ressourcerie qu’il laisse un peu plus de temps aux exilés venus sur place pour reprendre leurs affaires.

La Croix