Calais (62) : Louis-Emmanuel Meyer, un prêtre transformé au contact des migrants

À l’occasion de la Journée du migrant, célébrée dimanche 25 septembre, le père Louis-Emmanuel Meyer revient sur ses six années passées à Calais. Il y a découvert, au contact des exilés, une réalité humanitaire qui a changé son regard sur la question migratoire.

Issu d’un milieu classique et membre d’une Société de prêtres dédiée au renouveau du sacerdoce plus qu’aux questions sociales, le père Louis-Emmanuel Meyer n’avait jamais rencontré un migrant avant d’arriver à Calais. En repartant de la paroisse Saint-Pierre, où il a passé six années, il mesure la profonde transformation qu’a amorcée en lui la proximité de ces hommes et ces femmes exilés, auxquels l’Église consacre une journée de prière, le dernier dimanche de septembre.

Quand on est à Calais, les belles prières universelles paraissent soudain curieuses si, derrière, il ne se passe rien », estime le prêtre, marqué par l’engagement des bénévoles laïcs aux côtés des migrants.

À son arrivée à Calais, en octobre 2016, Louis-Emmanuel Meyer vient d’avoir 28 ans et découvre une ville en état d’alerte. Un mois plus tôt, le gouvernement a annoncé le démantèlement de la « jungle », ce campement de fortune près des dunes qui n’a cessé de grossir pour accueillir, alors, près de 10.000 migrants.

Dans la ville, « balayée incessamment par des fourgons de CRS et de gendarmes mobiles », où il rejoint le curé Pierre Poidevin, le jeune prêtre ressent très vite un « malaise ». Celui d’habiter sous un toit, tout en ayant conscience que, dans la rue, « des grappes de réfugiés errent ici et là ». Cette première prise de conscience grandit au gré des maraudes auxquelles il participe. « Donner de la nourriture aux exilés, discuter autant qu’on peut avec eux, a changé mon regard. »

À cette époque, il se rend très régulièrement à Paris, où il poursuit sa formation. Naît en lui un sentiment d’agacement face aux discours de certains confrères sur la politique migratoire, lui qui vient pourtant d’un milieu « politiquement conservateur », où les idées sur le sujet sont « tranchées ». « Je suis alors pris dans cette ambivalence entre, d’un côté, mes a priori politiques et, de l’autre, cette réalité humanitaire qui vous saute au visage », résume-t-il.

Une amertume qui grandit

Il se souvient particulièrement de cette soirée de novembre 2021, quelques jours après un énième naufrage dans la Manche, dans lequel 27 exilés ont trouvé la mort. « Lors des marches blanches dans les villes, il y a souvent des milliers de personnes. Ce soir-là, nous étions 250, 300 tout au plus… Je me suis dit “le monde entier s’en fout”. »

Il reconnaît volontiers cette « amertume » qui grandit en lui, face à l’État qui « resserre l’étau », « invisibilise » et « étouffe ». C’est dans ce contexte tendu que germe l’idée d’accueillir dans son église, en octobre 2021, trois grévistes de la faim, dont le jésuite Philippe Demeestere. Une manière de « mettre la problématique des exilés au cœur de la paroisse ».

Pourtant, son discours ne se veut pas politique. « Le Christ ne fait pas de nous des partisans mais des disciples qui essaient de vivre l’Évangile », martèle-t-il, conscient malgré tout d’être « récupéré à gauche ou à droite ». Il regrette aussi que, lors de la dernière campagne présidentielle, plusieurs de ses confrères se soient positionnés publiquement en faveur de candidats hostiles à l’accueil des exilés. « Pour des idées politiques, certains délaissent le secours aux réfugiés », fustige-t-il.

Une action « plus intellectuelle que pratique »

Des oppositions sont venues « de l’extérieur » de la paroisse. Un matin, en entrant dans la chapelle, le père Meyer découvre au sol des messages griffonnés sur des bouts de papier : « les nôtres avant les autres », « remigration », « des prêtres pas des traîtres ». Il s’insurge contre un tel procédé « lâche » et « malhonnête ». « Pour nous, il s’agissait de ne pas laisser des gens dormir dehors pendant la trêve hivernale, et ces petits papiers mélangeaient une fois de plus politique migratoire et aide humanitaire. »

S’il estime avoir pris part « de manière plus intellectuelle que pratique » aux actions de terrain, ses paroissiens ne l’ont pas perçu de la même manière. « Il était investi dans l’accueil de l’autre, sans distinction, témoigne Julia Boulanger, 37 ans. Lui aussi nous a fait évoluer. »

Stéphane Delassus, investi à l’Auberge des migrants et dans l’équipe d’animation pastorale, salue ses homélies qui « remuaient les paroissiens ». Une ferveur qu’il continue de partager sur les réseaux sociaux, depuis le séminaire de la Société Jean-Marie-Vianney à Ars-en-Formans (Ain), où il est désormais installé, loin de l’actualité migratoire de Calais.

La Journée mondiale du migrant et du réfugié

Depuis 1914, chaque dernier dimanche de septembre, a lieu une Journée mondiale de prière pour les femmes et hommes ayant quitté leur foyer. « Construire l’avenir avec les migrants et les réfugiés » est le thème retenu par le pape François cette année, pour la 108e édition. « La construction du Royaume de Dieu se fait avec eux, car sans eux, ce ne serait pas le Royaume que Dieu veut. L’inclusion des plus vulnérables est une condition nécessaire pour y obtenir la pleine citoyenneté. (…) Construire l’avenir avec les migrants et les réfugiés signifie également reconnaître et valoriser ce que chacun d’entre eux peut apporter au processus de construction », avait invité le pape, le 9 mai dernier, pour annoncer le thème de la journée.

La Croix