Calais (62) : Parmi les migrants du bois Dubrulle, un photographe “en terrain hostile”

Temps de lecture : 4 minutes

Parti à la rencontre des migrants qui cherchent à tout prix à traverser la Manche, un photographe britannique raconte son passage par le bois Dubrulle. Il témoigne de leurs peurs et de l’ambiance lourde et hostile. 

Je connais cette odeur. Cette odeur de feu de bois, de sueur et de vêtements sales que j’ai sentie dans tous les camps de réfugiés du monde. Je ne suis pas dans quelque pays oublié au bout du monde, mais dans un petit bois des faubourgs de Calais, où des migrants venus d’Afrique et d’Asie ont installé leur campement de fortune. Nous ne sommes qu’à un peu plus de 170 kilomètres de là où je vis, dans le Surrey.

Je suis là, avec l’écrivain Richard Ford, parce qu’une nouvelle vague de migrants vient d’arriver, déterminée à entamer la périlleuse traversée de la Manche jusqu’au Royaume-Uni. À notre arrivée vient de prendre fin une opération d’évacuation menée par la police pour chasser d’une zone industrielle près du port un grand nombre d’exilés, qui se sont alors réinstallés dans ce que l’on appelle le bois Dubrulle.

Des hommes vont et viennent en groupe dans les rues bordées de coquets pavillons, où sont garés des fourgons de CRS. Sur leur passage, des habitants sont sortis devant leur porte regarder défiler cet afflux soudain d’hommes, apparemment indifférents à leurs regards hostiles.

Des ennemis à leurs yeux

En observant leur va-et-vient, nous découvrons leurs installations sanitaires, un unique robinet et quelques cabines de WC mobiles qui empestent. Je me présente et annonce que je suis là pour faire des photos. Certains s’éloignent, d’autres haussent les épaules et m’ignorent.

Mon travail consiste à photographier ces vies, et c’est parfois tout le problème. Les migrants sont très sensibles aux médias. Ils sont convaincus que si leur photo sort dans la presse britannique, ils perdront toute chance d’obtenir l’asile politique, car le cliché prouvera qu’ils sont passés par Calais et n’ont pas demandé l’asile dans le premier pays sûr qu’ils ont atteint.

Je sais aussi qu’en voyant un appareil photo braqué sur eux, certains peuvent devenir violents. Je suis bien placé pour le savoir, pour l’avoir vécu.

Avancer en terrain hostile est une expérience perturbante. Les appareils photo que je transporte nous identifient sans doute possible comme des représentants des médias et donc, à leurs yeux, comme des ennemis.

Nous tombons sur un grand camp de tentes occupé par des Soudanais. En petits groupes, ces hommes s’affairent à préparer leur déjeuner sur des feux de bois. Nous en approchons quelques-uns pour leur demander si nous pouvons leur parler, mais ils nous chassent d’un geste mécontent. “Pourquoi vous aider, si vous ne nous aidez pas ?”, expliquent certains.

Une vive discussion éclate

Il est délicat de chercher à discuter avec un groupe visiblement hostile, mais nous persévérons et, bientôt, Richard sort son carnet et commence à prendre des notes. Il y a d’excellentes photos à faire, je le sens, mais je sais aussi que si je touche à mon appareil l’ambiance changera instantanément.

Je ne tiens pas longtemps. “Écoutez, commencé-je. Vous le voyez, je suis
photographe. J’ai besoin de pouvoir prendre des photos de la façon dont vous vivez.

Une vive discussion éclate entre plusieurs d’entre eux. Certains s’éloignent, mais l’un d’eux me laisse le prendre en photo au milieu des tentes.

Formidable, j’ai quelque chose. Nous nous approchons d’un autre groupe, et là encore l’écrivain peut sortir son carnet, entouré de Soudanais qui lui parlent à toute vitesse, en anglais et dans leur langue.

C’est là que je commets une erreur. À peine ai-je esquissé mon geste que je sais que ça va mal tourner. Alors que Richard échange avec les migrants, je remarque que la lumière a changé sous les arbres. C’est un réflexe chez moi : quand je perçois un changement de lumière, je vérifie sur le capteur dans le viseur de mon appareil. J’approche mon appareil photo de mes yeux.

Ne me prends pas en photo !

Immédiatement, une main se pose pour boucher mon objectif. “Ne me prends pas en photo !”, me crie un migrant. Je comprends mon erreur : “Je n’ai rien fait !” Il se met à me hurler dessus, sa colère est visible. Il a les yeux exorbités, des postillons m’éclaboussent le visage. “Je t’ai vu !”, continue-t-il en tendant la main pour s’emparer de mon appareil. Je le lui reprends pour lui montrer sur l’écran à l’arrière que je n’ai pas pris de photo.

Notre altercation fait venir d’autres hommes et je suis maintenant encerclé.
Certains affirment que je les ai aussi pris en photo, à tort évidemment. Je vois les regards que nous jette Richard, en pleine conversation avec un autre groupe. Alors que quelqu’un tente d’arracher l’appareil photo suspendu à mon épaule, je le lui reprends d’un coup sec. Trois ou quatre hommes commencent à me bousculer, la situation est en train de déraper. Je lui ai “manqué de respect”, crie l’un d’eux.

Je retourne vers Richard : “Allez, on s’en va.” Nous quittons à pas pressés le camp des Soudanais. Je suis en colère, et déçu de ne pas avoir pu faire les images que je voulais.

Conversation heurtée

Visiblement, nous n’arriverons à rien avec les Soudanais. Il y a beaucoup d’Iraniens parmi les nouveaux arrivants, nous décidons de tenter de les rencontrer. Je me présente comme étant un photographe du quotidien The Times ; quelques minutes plus tard, me voilà assis sur un seau renversé pendant qu’ils allument un feu pour me préparer un chai.

La conversation est heurtée. Nous discutons tant bien que mal, et assez vite ils se masquent le visage pour me permettre de les photographier. Quand un autre groupe d’hommes arrive sur le camp, l’air moins bien disposé à mon égard, je me dis qu’il est temps de partir. J’ai eu mon compte.

Alors que nous sortons du couvert des arbres, je remarque une équipe de
Médecins du monde en train d’installer ce qui ressemble à un dispensaire.

Une habitante interpelle leur chef tandis que la police observe la scène.
S’il y a des migrants, avance-t-elle, c’est parce que Médecins du monde est là, alors s’ils partent, les migrants partiront aussi. La femme s’emporte de plus en plus et finit par être éloignée par des policiers.

Tout à coup surgit des bois un groupe de femmes et d’enfants étrangers, derrière des travailleurs du Secours catholique. Jusque-là, je n’avais vu ni femme ni enfant par ici. L’association les conduit à un endroit où ils auront un peu d’intimité pour faire leur toilette. Cela se fait régulièrement, me dit-on. Ces femmes et ces enfants passent devant un petit attroupement d’habitants qui leur jettent des regards noirs. Ici, l’hostilité est presque palpable.

The Times

1 Commentaire

  1. Photographe couillon qui se demande pourquoi les riverains sont mefiants alors que lui même a failli se faire massacrer…

Les commentaires sont fermés.