Calais (62) : Des associations rendent leur identité aux migrants décédés

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Depuis janvier 2020, alors que les traversées par la mer se multiplient, dix migrants sont morts ou portés disparus dans le nord de la France en voulant rejoindre l’Angleterre. À Calais et Grande-Synthe, une équipe de bénévoles œuvre pour identifier les exilés décédés et organiser leurs obsèques.

Il y a, au milieu du cimetière nord de Calais, un carré de tombes nues. Ce sont de tristes monticules de terre sablonneuse avec en guise de stèles de simples écriteaux en bois où sont inscrits les noms, prénoms et dates du défunt. Certains ne comportent qu’un nom et une date, d’autres seulement un nom. D’autres encore, rien qu’un numéro.

C’est ici que repose Behzad Bagheri-Parvin, né en 1988 en Iran et retrouvé mort le 18 octobre 2020 sur la plage de Sangatte (Pas-de-Calais) après avoir tenté de rejoindre l’Angleterre en canot. Mais ce dimanche 18 octobre, lorsque la presse locale titre sur son décès, il n’est encore qu’un migrant “d’apparence iranienne âgé d’entre 20 et 40 ans”. Son identité exacte demeure inconnue. Ceux qui tentent la traversée ont rarement des papiers sur eux.

À Calais, le “groupe décès”, comme il s’est baptisé lui-même, se réunit en urgence. Formellement constitué en 2017, il regroupe une vingtaine de bénévoles de plusieurs associations : le Secours catholique, Utopia 56, l’Auberge des migrants, la Croix-Rouge, Médecins du monde et Refugee Women’s Centre; ainsi que des citoyens militants. En tout, une vingtaine de personnes.

Sa mission : identifier les exilés morts à Calais, contacter leur famille afin de permettre leur rapatriement ou, s’il est impossible, leur offrir des funérailles dans le respect de leurs traditions. Soit redonner une identité à des personnes que des conditions de vie indignes avaient rendues invisibles. “Face aux décès qui se multiplient, cela représente un travail très complexe et délicat, observe Juliette Delaplace, coordinatrice au Secours catholique. Il fallait donc s’organiser avec plusieurs associations.” Mais aussi gagner en efficacité en centralisant les démarches.

“Inspecteur Columbo”

Deux équipes sont formées. Une militante calaisienne se charge de prendre contact avec les autorités, tandis qu’un binôme s’occupe des proches à Calais et de la famille. Encore faut-il les trouver. Car pour identifier l’homme découvert sur la plage de Sangatte, le “groupe décès” ne dispose que d’une photo publiée dans la presse où l’on ne distingue que ses cheveux et un bref descriptif fourni par la police : grand, brun, typé. Maigres indices. Et il y a environ 800 migrants éparpillés dans la ville. “L’errance, l’invisibilisation des exilés compliquent notre travail”, déplore Mariam Guerey, volontaire au Secours catholique et membre historique du “groupe décès”. “C’était comme chercher une aiguille dans une botte de foin (…) J’avais l’impression d’être l’inspecteur Columbo”.

Le temps presse. L’officier de police en charge de l’affaire s’apprête à partir en vacances. Il aimerait bien que l’enquête soit bouclée avant. Dans le cas contraire, le “groupe décès” redoute un enterrement sous X. “C’est ce qu’on veut empêcher, pour ne pas qu’ils meurent dans l’oubli”, s’émeut Siloé Medriane, coordinatrice à Utopia 56. Il faut aussi agir avant que de fausses informations ne se propagent sur les réseaux sociaux, quant à l’identité de la victime notamment.

Les nouvelles vont vite et des familles pourraient s’inquiéter inutilement. Deux mois plus tôt, après le décès d’un migrant soudanais, lui aussi mort noyé en voulant gagner l’Angleterre, la ministre déléguée à l’Intérieur Marlène Schiappa avait évoqué sur Twitter “un mineur de 16 ans” et promis de redoubler les efforts contre les passeurs. “Mais Abdulfatah n’était pas mineur. Et son ami et lui étaient partis sans l’aide de passeurs”, proteste Juliette Delaplace. […]