Canada : Comment contrer le racisme anti-Noirs dans l’industrie de la construction

Du racisme systémique subtil dans l’attribution des contrats, aux incidents purement haineux sur les chantiers, une nouvelle association de constructeurs noirs veut sensibiliser et jeter les bases d’une industrie de la construction plus juste.

Quand Sephton Spence de l’entreprise Kubbie Construction a vu des graffitis racistes ainsi que des nœuds coulants sur le chantier de l’hôpital Michael Garron cet été à Toronto, cela l’a conduit à accélérer la création de l’Afro Canadian Contractors Association (ACCA), soit l’Association des entrepreneurs afro-canadiens en français.

C’est perturbant, mais ce n’est pas rare, confie le chef d’entreprise. Ce sont des moments difficiles à vivre. C’est une continuité, vous savez, mais nous continuons le combat.

L’ACCA s’est mise sur pied durant l’automne, mais son lancement officiel a lieu lundi, date marquant le début du Mois de l’histoire des Noirs.

Le groupe espère aider à faire tomber les barrières auxquelles les entrepreneurs noirs sont confrontés pour se lancer dans l’industrie et, s’ils sont déjà établis, les aider à décrocher des contrats plus lucratifs pour des projets plus importants.

Approvisionnement social

Sephton Spence, qui occupe le poste de vice-président à l’ACCA, s’est par ailleurs rendu compte qu’il y a peu de développeurs noirs. Et il a eu une piqure de rappel récemment, alors qu’il soumissionnait un contrat d’envergure.Un homme noir portant un masque donne une entrevue télévisée en extérieur.

Sephton Spence est le vice-président de l’Association des entrepreneurs afro-canadiens

Le PDG est arrivé et a lancé à sa secrétaire : “Est-ce que M. Spence est là?” Et j’étais assis là depuis une demi-heure déjà. Mais ils ne comprennent pas que c’est moi, se souvient-il.

Il y a une sorte d’assomption qu’à un certain niveau, c’est forcément un gentleman blanc qui prend toutes ces décisions et construit tous ces endroits fabuleux.Sephton Spence, vice-président de l’ACCA

Cependant, il pourrait y avoir plus d’opportunités pour les entrepreneurs noirs, selon M. Spence, car les grandes entreprises, les institutions et les municipalités utilisent désormais l’approvisionnement social. Il s’agit d’un processus d’achat de biens et de services d’une organisation pour atteindre des objectifs stratégiques de développement social, économique et de main-d’œuvre.

L’Université York, par exemple, a de grands projets et a déjà mis de côté un certain montant de financement pour la communauté noire, explique-t-il.

Un racisme de longue date

Stephen Callender, président de l’ACCA, convient que le racisme anti-noir dans l’industrie de la construction n’est pas nouveau. Mais cet été, les manifestations mondiales faisant suite à la mort de George Floyd et de Breonna Taylor aux mains de la police, ont déclenché une réaction de la part des racistes, enhardis par un climat politique de division.

Le racisme dans la construction, il a toujours été là. Mais il était en grande partie caché, jusqu’à ce que les gens sentent qu’ils peuvent en parler au grand jour.Stephen Callender, président de l’ACCA

Selon M. Callender, il y a un long historique de racisme, de pratiques d’embauche déloyales et d’exclusion flagrante des entrepreneurs noirs dans l’industrie canadienne de la construction, qui s’élève à 453 milliards de dollars.Capture d'écran d'une entrevue en vidéoconférence de Stephen Callender.

Selon Stephen Callender, président de l’ACCA, l’établissement de relations et de contacts professionnels est primordial pour obtenir des contrats.

Vous essayez d’obtenir des contrats, vous essayez de vous impliquer dans le système, mais vous êtes constamment défait, avance-t-il.

D’abord, vous vous dites : “D’accord, c’est juste mon expérience.” Mais au bout d’un moment, vous commencez à remarquer que ce n’est pas une question d’expérience. Il se passe quelque chose.Stephen Callender, président de l’ACCA

Il dit que les nœuds trouvés sur les chantiers de construction ne sont que la dernière manifestation de racisme tolérée sur les chantiers depuis des décennies.

L’entreprise EllisDon Corporation, qui gère le chantier de construction de l’hôpital Michael Garron, a condamné les symboles de haine qui s’y trouvent.

Tisser des relations

L’industrie canadienne de la construction n’a pas d’autre choix que d’admettre qu’il existe un problème sérieux en matière de racisme systémique contre les Noirs, en plus des actes haineux qui ciblent les Noirs dans l’industrie depuis bien plus longtemps que ce qui a récemment été révélé, a souligné pour sa part Richard Whyte, chef estimateur de la division torontoise d’EllisDon.Capture d'écran d'une entrevue par vidéoconférence de Richard Whyte.

Richard Whyte, chef estimateur de la division civile torontoise d’EllisDon

La société soutient la création d’une solution centralisée par laquelle l’industrie peut tisser des relations d’affaires avec des entreprises de construction appartenant à des Noirs et augmenter la représentation des Noirs dans les divers métiers de l’industrie.

Selon M. Callender, il est important d’encourager les relations d’affaires pour briser les barrières raciales persistantes. C’est censé être un appel d’offres ouvert, mais certains contrats reposent sur des relations. Dans toute entreprise, les relations sont très importantes, souligne-t-il.

Et le développement de ces relations sera au cœur de l’ACCA, soutient le président, qu’il s’agisse d’aider un réseau de constructeurs établi pour le contrat de niveau supérieur, ou de mentorat de nouveaux jeunes entrepreneurs noirs à la recherche de leur premier emploi.

Si vous ne pouvez pas établir de relations, cela vous empêchera d’obtenir un gros contrat, rappelle-t-il.

Radio-Canada