Canada : Une enseignante dénoncée publiquement après avoir employé le mot “nègre” lors d’un cours

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La suspension d’une enseignante de l’université d’Ottawa qui a utilisé le mot nègre dans le cadre d’un cours a déclenché un vif débat au Canada sur la liberté académique et la censure. Au point de faire réagir les gouvernements canadien et québécois de façon diamétralement opposée.

“Il y a une exagération du côté de la rectitude, comme si, pour corriger des problèmes, on en fait trop, et là on a dépassé les limites”, a déclaré le Premier ministre du Québec, François Legault. 

Verushka Lieutenant-Duval a été suspendue temporairement de ses fonctions de professeure du département des arts visuels de l’université d’Ottawa, fin septembre, pour avoir utilisé le mot  nigger en classe. Dans un mail adressé au journal de l’université, Fulcrum, Mme Lieutenant-Duval raconte la scène, qui s’est déroulée durant un cours sur l’art et le genre : 

“‘Je précisais que le terme ‘queer’ était d’abord une insulte, puis a été redéfini en tant que marqueur puissant d’une identité. J’ai donné deux autres exemples de cette redéfinition subversive, dont le mot en ‘n’, que s’est réapproprié la communauté noire.”

L’affaire divise la société canadienne

Après que l’enseignante s’est excusée d’avoir utilisé ce mot, une étudiante, outrée, a publié le 1er octobre un tweet contenant une capture d’écran de ces excuses ainsi que le nom et les coordonnées de la professeure. Au “lendemain de cette dénonciation publique, Mme Lieutenant-Duval n’a reçu aucun soutien de l’université d’Ottawa. Ce jour-là, tout ce qu’elle a reçu, c’est une lettre lui annonçant sa suspension”, qui a pris fin le 16 octobre.

Le recteur de l’université d’Ottawa, Jacques Frémont, a évoqué une“microagression” envers ses étudiants noirs. Le syndicat étudiant de l’établissement lui a demandé de prendre publiquement position contre les 34 professeurs qui ont signé une lettre de soutien à Mme Lieutenant-Duval et exigé des sanctions contre elle dans une pétition en ligne signée par des milliers d’internautes.

Le réseau CBC rapporte par ailleurs que le groupe des professeurs et libraires autochtones et de couleur de l’université a émis un communiqué et une pétition “condamnant l’usage du mot quel que soit le contexte”, évoquant une “insulte raciste”. De leur côté, près de 600 professeurs d’universités et collèges canadiens ont signé une lettre demandant à l’université d’Ottawa de se démarquer “publiquement [de] ce grave précédent, qui attaque de front la liberté d’enseignement”.

Un membre de la Ligue des droits et libertés, Philippe Néméh-Nombré, confie que cette liberté d’enseignement est brandie “comme une manière de ne pas se poser de questions. C’est une feinte à la discussion plutôt que le début d’une conversation.”

Dérive ou racisme ?

La presse canadienne réagit aussi vivement à cette affaire. “Le débat sur la liberté académique déborde à l’université d’Ottawa”,clame le Toronto Star.

La police des mots est à l’œuvre dans les universités”, déplore Le Devoir. Le Journal de Montréal parle d’une “décapitation de la pensée” en faisant référence à la tragédie de Conflans-Sainte-Honorine et affirme que “la France paie le prix le plus élevé pour perpétuer sa tradition de liberté d’expression”.

Le Droit demande: “Est-ce le triomphe de la rectitude politique, voire de la censure ? D’où provient cette interdiction absolue de prononcer le mot maudit, en tout lieu et en tout temps, peu importe le contexte ?

Le quotidien d’Ottawa conclut : “Il y a dans cette histoire une dérive qui fait peur.” Ottawa prend résolument la défense de ceux qui se sont sentis offensés par les propos de Verushka Lieutenant-Duval : “Notre gouvernement reste sans équivoque”, a déclaré la vice-Première ministre canadienne, Chrystia Freeland. “Le racisme anti-Noirs est à la fois odieux et illégal.

La Presse & Le Journal de Montréal

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