« Cancel culture, ou comment discréditer l’indignation légitime »

Existe-t-il un bloc homogène, uni par le décolonialisme, le « wokisme » et la cancel culture ? Dans un court libelle, Laure Murat récuse cette vision de manière nuancée.

De quoi est-il réellement question sous l’expression cancel culture ? De mise en cause de la liberté d’expression, comme cela est régulièrement déploré dans les médias conservateurs, ou, comme l’écrit Jodie Foster, interrogée par Télérama, de réparer des injustices flagrantes a posteriori ? On doit certes se préoccuper des atteintes à la libre circulation des idées, mais encore faut-il en avoir une juste estimation. Or, rien ne vient étayer la thèse selon laquelle se mettrait en place une sorte d’orthopédie mentale qui devrait être assimilée à la censure. Pour prendre une juste mesure du phénomène, la lecture du « Libelle » de l’historienne Laure Murat, professeur à Los Angeles (UCLA), est indispensable.

L’autrice rappelle que cancel culture recouvre de nombreuses pratiques, dont la plus répandue est de retirer son soutien, via les réseaux sociaux, à des personnalités ou des institutions s’étant fait remarquer par des opinions ou des comportements jugés racistes, misogynes ou offensants. Les mouvements #MeToo et Black Lives Matter ont souvent recours à la cancel culture, pour dénoncer des situations iniques et exiger des institutions qu’elles prennent leurs responsabilités en cessant d’honorer les personnes accusées d’actes racistes ou d’agressions sexuelles.

Plutôt que sur la dénonciation, il conviendrait d’insister sur la responsabilité, puisqu’il s’agit d’inviter ceux qui sont incriminés à assumer leurs propos, à se justifier, ce qui relève en définitive de la prise de conscience éthique. La cancel culture n’est donc souvent que le seul moyen, pour ceux et celles qui n’ont aucun pouvoir, d’exprimer leur indignation en attirant l’attention sur certains dysfonctionnements dont la société s’accommode si volontiers.”

On cherche pourtant à persuader l’opinion de l’existence d’un bloc homogène, uni par le décolonialisme, le « wokisme » et la cancel culture, autant de termes dont la fonction est avant tout de disqualifier ceux qui en font usage. On n’a de cesse d’alerter sur la multiplication d’incidents qui exprimeraient l’essence même de l’idéologie « woke » et témoigneraient de la volonté de détruire les bases de notre civilisation, comme l’ont proclamé les organisateurs (l’Observatoire du décolonialisme et le Collège de philosophie) d’un colloque à la Sorbonne les 7 et 8 janvier derniers.

C’est oublier que, selon la mise au point d’André Gunthert dans Mediapart, cancel culture est une « expression de la droite américaine adoptée par les néoconservateurs français pour mieux disqualifier les interpellations progressistes »   . Ainsi que le souligne Laure Murat, cette expression dénonce des actes qui expriment « un immense ras-le-bol d’une justice à deux vitesses, une immense fatigue de voir le racisme et le sexisme honorés, à travers des statues supposément inamovibles ou des artistes considérés au-dessus des lois, quand les Noir-es se font tuer à bout portant par la police »   .

Aux Etats-Unis, les déboulonnements de statues visent en priorité ce qui symbolise le pouvoir colonial, les suprématistes blancs, les confédérés et le racisme institutionnalisé. Dans le contexte européen, l’interpellation faite aux musées sur l’origine de leurs collections en majorité issues des conquêtes impérialistes, elle montre à quel point la cancel culture, loin de nier l’histoire ou de faire preuve d’une « inculture » systématique, attire souvent notre attention sur les contradictions d’une société qui prône officiellement l’antiracisme et célèbre partout la violence des colons dans l’espace public. Et, citant Guerre aux démolisseurs de Victor Hugo, Laure Murat rappelle que, « c’est l’Etat qui, le premier, “annule” ou détruit … car il détient seul le pouvoir de censure et de contrôle »   . Elle poursuit ainsi en soulignant que l’histoire se fait en érigeant des monuments tout autantqu’en les faisant tomber.

Appropriation culturelle ou assignation culturelle ?

La question majeure soulevée par ces remises en cause est celle de la possibilité de concilier la liberté de création et la juste représentation des minorités. Cette question renvoie à une autre, celle de la portée à accorder à la notion d’« appropriation culturelle », par laquelle des groupes ethno-culturels « subalternes » refusent aux groupes « dominants » le droit de se saisir de traditions culturelles dont ils revendiquent la propriété exclusive : concrètement, un Phénicien peut-il être joué par un acteur blanc ? Ou encore, une pièce sur l’esclavage peut-elle être mise en scène par un artiste issu d’ancêtres européens ? Cette notion revêt un sens accusatoire car elle est enracinée dans le passé douloureux des groupes minoritaires.

Elle est néanmoins à manier avec précaution. Dans un livre à paraître, Monique Jeudy-Ballini souligne qu’elle comporte une pente dangereuse en « assimilant une culture à une propriété dont les membres détiendraient des droits exclusifs sur des éléments refusés en libre accès aux étrangers »   . Or, l’idée qu’il existerait des cultures distinctes les unes des autres comme autant de totalités étanches, reconduisant sur la durée des systèmes invariables d’actions et de représentations, relève d’une fiction primitiviste. On exagère ainsi l’unité interne des cultures, on solidifie des différences qui sont en réalité bien plus fluides. Et, plus ennuyeux encore, on contraint à un régime d’authenticité ceux qui sont décrits comme les membres d’un groupe culturel minoritaire ; ce qui revient à les assigner à leurs origines, et à leur refuser la possibilité de traverser les frontières culturelles, de se définir et de se redéfinir eux-mêmes.

Peut-être alors, pour éviter ces inconvénients majeurs, faut-il s’inspirer, comme nous y invite Michel Guerrin dans Le Monde   , de Neil MacGregor, lequel, dans A monde nouveau, nouveaux musées, se demande comment les musées peuvent se réinventer à l’aune des bouleversements identitaires et trouver une « nouvelle voie » entre culture et identité. Une voie qui interrogerait l’histoire officielle jusque dans ses dénis et ses rémanences, afin, comme conclut Laure Murat, « de comprendre de quoi hier, et demain, seront faits ». Cela passe sans doute par un nouveau rapport entre le passé et le présent, un rapport qui serait fondé sur le fait que leur relation n’est ni stable, ni fixe car, ainsi que l’écrit l’historienne américaine Kristin Ross, « le passé est tout à fait imprévisible ».

Avec Qui annule quoi ?, Laure Murat livre ainsi un « libelle » aussi élégant dans l’écriture que nécessaire pour s’aventurer dans la pensée, pour, à l’instar d’Hannah Arendt, penser dans le monde.

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