Cannabis : ces millions de Français qui alimentent le trafic

La France est leader de la consommation de résine de cannabis en Europe. On fume dans tous les milieux et à tous les âges. A l’autre bout de la chaîne, le business dopé par cette demande est florissant mais aussi mortifère.

A man smokes a cannabis joint during the “CannaParade”, a demonstration in favour of the legalisation of cannabis use in Paris on May 29, 2021. (Photo by GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP)

Peu habituée aux podiums dans les différents classements européens, la France se passerait sans doute de cette place de leader : nous caracolons en effet en tête du classement des consommateurs de résine de cannabis. Une France qui fume, donc. Beaucoup. À tous les âges et dans tous les milieux. Qu’on soit chômeur, étudiant, cadre supérieur, ouvrier, policier, gendarme ou journaliste, qu’on habite dans le XVIe à Paris ou dans un village de l’Aisne, le joint est partout. Près d’un million de consommateurs quotidiens de cannabis et 18 millions qui ont déjà expérimenté.

Ces chiffres font ainsi gonfler la demande. Et à l’autre bout de la chaîne, le business de l’offre tourne à plein régime. Les « fours » des cités de Marseille ou de Seine-Saint-Denis affichent des chiffres d’affaires quotidiens vertigineux et toutes les villes moyennes ont aussi leurs PME ou même de petites multinationales du shit.

carte Europe consommation cannabis

Les autorités tentent de juguler le trafic. Des tonnes sont saisies chaque année, 86 l’année dernière, des réseaux tombent tous les jours mais ils renaissent aussitôt pour servir ces consommateurs. La concurrence est rude, impitoyable et les entrepreneurs du cannabis ne règlent pas leur contentieux devant le tribunal de commerce. Les kalachnikov crachent leurs balles et on peut être fauché à 17 ans par une rafale ou carbonisé dans un coffre de voiture pour une histoire de territoire et de zone de chalandise.

De l’avis de tous les spécialistes, la guerre contre le trafic est perdue. Constat terrible. « On vide l’océan à la petite cuillère depuis des années, soupire un patron de la lutte antidrogue. Il est vain d’agir sur l’offre, sur ses tonnes produites à ciel ouvert et en parfaite connaissance de cause au Maroc, si on ne fait rien sur la demande. »

Depuis le 1er septembre 2020 ont été lancées les amendes forfaitaires délictuelles, les « AFD ». Elles visent à réprimer les consommateurs. Le tarif, c’est 200 euros, ramené à 150 euros si le paiement intervient rapidement. D’après des chiffres fournis par le ministère de l’Intérieur, il y a eu 100 000 AFD adressées en un an, soit 270 par jour. Rien que depuis le 1er janvier 2021, nous sommes à 60 000 AFD dressées. Place Beauvau, le bilan est jugé « considérable », d’autant plus que 40 % de ces amendes sont payées « rubis sur l’ongle ».

« Il faut continuer à s’attaquer au portefeuille des consommateurs, réagit un ex-officier des stups du « 36 » . L’amende doit être calculée en fonction de la quantité de marchandise et des récidives. » Un commissaire divisionnaire qui a opéré dans le sud de la France renchérit : « Il faut savoir ce que l’on veut. Les cités ne doivent pas être des supermarchés de la drogue. C’est nous qui devons mettre en place à l’entrée des cités des check-points, et non pas les dealers. On connaît les horaires des consommateurs, des acheteurs : 15-17 heures. Ils vont acheter leurs barrettes dans la cité comme ils vont acheter leurs baguettes à la boulangerie. Si on agit ainsi, on empêche le gros de la vente. Il faut sécuriser les cités comme on le fait pour les résidences privées. »

Certains plaident aussi pour une augmentation significative de l’amende : « Aujourd’hui c’est à peine plus qu’une prune de stationnement, s’agace un officier des stups. Il faut taper plus fort aussi parce qu’il existe une totale impunité chez les consommateurs. Ils viennent acheter quelques grammes comme ça. Ça prend 5 minutes. Et encore, quand ils ne se font pas livrer à domicile comme on commande des burgers ou des sushis. Pendant ce temps, des quartiers vivent sous coupe réglée et des mômes de 14 ans font les choufs plutôt que d’aller à l’école. Réprimander les consommateurs, c’est leur ouvrir les yeux sur la réalité des conséquences de leurs achats. »

« On nous dit que le cannabis tue moins que le tabac et l’alcool qui sont en vente libre, mais les ravages sont devant nous »

Un haut fonctionnaire du Ministère de l’Intérieur

En plus d’alimenter un business criminel, la consommation massive de cannabis en France pose aussi des problèmes sociaux, éducatifs et sanitaires. Un haut fonctionnaire estime ainsi qu’il faudrait mettre en place « des tests salivaires dans les lycées pour les élèves et pourquoi pas pour les profs. Si les parents apprennent que leurs enfants sont positifs au cannabis quand ils vont à l’école le matin, peut-être qu’ils agiront. » Depuis plusieurs années, le shit fumé en France est de surcroît beaucoup plus fort, surdosé en THC, la molécule active du cannabis. « On nous dit que le cannabis tue moins que le tabac et l’alcool qui sont en vente libre, mais les ravages sont devant nous », estime ce même haut fonctionnaire du ministère de l’Intérieur.

Tant qu’il y aura des fumeurs, il y aura des vendeurs. Cette tautologie impose donc d’agir des deux côtés de la chaîne. Longtemps étiqueté comme « drogue douce et récréative », le cannabis reste un produit interdit en France. Son trafic continue de gangrener des quartiers et des villes. Alors faudra-t-il le légaliser ? Le débat existe depuis des années. Sa répression est en tout cas un échec évident. Et cette France leader européen de la consommation de cannabis sa preuve implacable.

Le Parisien