Cannabis : Un milliard d’euros de chiffre d’affaires, 200.000 “employés”… Pourquoi légaliser brutalement risque de provoquer un chaos social

Selon une estimation de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), les recettes de la vente de cannabis se sont élevées à 1,2 milliard d’euros en 2017.

Légaliser ? Dépénaliser ? Réprimer ? En France, le cannabis fait partie de ces sujets qui, à intervalles réguliers, et de préférence à l’approche d’élections majeures, embrasent le débat public. Quelques jours, quelques semaines à s’écharper sur les bienfaits de l’une ou l’autre option avant de refermer bien vite la parenthèse. Fin mai encore, une quinzaine de députés de tous bords ont déposé une proposition de loi prônant une légalisation sous contrôle. Pas question pour Emmanuel Macron, ni pour son ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, engagé dans une médiatique chasse aux “points de deal”. 

Dans un camp comme dans l’autre, les arguments tournent toujours autour des mêmes thèmes : santé publique, lutte contre les trafics, mobilisation des forces de l’ordre… Mais il est une question qui n’est presque jamais abordée. Une question taboue mais cruciale, que les politiques ont bien en tête : le cannabis emploie aujourd’hui des dizaines de milliers de “salariés” sur tout le territoire français. Comment éviter un chaos social – et les troubles qui iraient avec – si on légalise la substance ? 

Ignorer cet enjeu, c’est s’enfermer dans une impasse tant le phénomène est massif. “L’interprofession du chichon” est devenue “l’un des premiers employeurs de France”, note Jérôme Fourquet, de l’Ifop, dans L’Archipel français (Seuil, 2019). Reprenant les données de Nacer Lalam, directeur de la recherche et de la prospective au ministère de l’Intérieur, il estime entre 150.000 et 200.000 le nombre de personnes vivant du cannabis. Soit presque autant que d’employés à la SNCF et un peu plus que dans des grands groupes comme EdF (160.000) ou Intermarché (130.000). “Bien que la vente de produits stupéfiants demeure illégale, la loi du marché a abouti à la structuration d’une véritable filière professionnelle”, poursuit-il.  

1,2 milliard d’euros de chiffre d’affaires

Le secteur a ses grands chefs et ses petits soldats. Tous ne roulent pas sur l’or, mais le chiffre d’affaires est tel qu’il fait vivre des quartiers, voire des communes entières. Et pas seulement en région parisienne ou dans les périphéries des grandes agglomérations. Selon une estimation de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), les recettes de la vente de cannabis se sont élevées à 1,2 milliard d’euros en 2017. Retirer brutalement cet argent en légalisant le cannabis risquerait de déstabiliser, voire d’embraser des quartiers entiers. “Les pouvoirs publics ont très peur de ce que deviendront les réseaux actuels si on assèche l’argent du trafic”, confirmait Jean-Baptiste Moreau, député LREM de la Creuse signataire de la récente proposition de loi, dans Libération en février.

S’ils sont encore peu nombreux à vouloir lever ce tabou, certains suggèrent d’ores et déjà des pistes pour résoudre cette difficile équation. Jean-Baptiste Moreau propose une amnistie pour un certain nombre de trafiquants afin d’éviter de “lâcher une allumette dans une poudrière”. D’autres, à l’instar d’Eric Coquerel de La France insoumise dans une tribune du JDD le 22 mai, suggèrent d’intégrer une “préoccupation en matière de […] réinsertion sociale d’une partie de ceux vivant du trafic, tant il est impossible d’ignorer les retombées du commerce illicite dans des quartiers où le chômage et la déscolarisation sont le dramatique terreau de ces comportements délinquants”. Vœu pieux mâtiné d’angélisme ? Peut-être. Mais il faudra bien, tôt ou tard, se confronter à la question. Ne pas le faire, c’est décider sciemment de laisser prospérer un trafic aux ramifications toujours plus profondes. Et prendre le risque d’une fragmentation irréparable de la société.

L’Express