Canteleu (76) : Une ville normande tenue depuis le Maroc par les Meziani, une famille de narcotrafiquants

Deux ans d’investigation en Seine-Saint-Denis et en Seine-Maritime, 150 policiers mobilisés, dont des colonnes du RAID, de la BRI de Rouen et 60 enquêteurs de la sûreté départemental pour un butin énorme : la saisie d’un million d’euros – dont 375.000 euros en liquide –, de 15 kg d’héroïne, de véhicules, d’ armes de type militaire… Deux ans durant, la police a enquêté sur un vaste trafic de drogue ayant généré près de 100 millions d’euros de bénéfice.

Ces chiffres témoignent d’une opération hors normes quelque peu éclipsée par la garde à vue de Mélanie Boulanger, la maire PS – EELV de Canteleu (Seine-Maritime). Tout comme son adjoint Hasbi Colak, en charge du développement économique, des commerces et de l’emploi. Tous deux ont été remis en liberté sans poursuite.

19 interpellations ont eu lieu. Parmi celles-ci, cinq frères et une sœur de la famille Meziani, fratrie considérée comme la tête du puissant et influent réseau, abreuvant en drogues, importées du Maroc et ayant transité par l’Espagne, de nombreux point de deal du département.

Les affaires sont gérées depuis le Maroc

Les deux élus étaient interrogés sur leurs liens réels avec la famille Meziani, des gros pontes du trafic de drogue à Rouen et sa région. “Les écoutes téléphoniques montrent que la maire de Canteleu était en contact régulier avec les principaux suspects” révèle une source judiciaire à France Bleu Normandie. La famille Meziani est présentée comme « incontournable dans le trafic de drogue de la région », rapporte une source judiciaire citée par Le Monde.  Cette opération a « sans doute décapité le plus important réseau de trafiquants de la région rouennaise, à la source de 75 % de l’approvisionnement de la métropole normande en stups ».

Historiquement implantée à Canteleu, cette famille a construit sa base arrière au Maroc et c’est depuis le royaume chérifien que les affaires sont gérées. Les têtes de réseau de cette famille y ont trouvé refuge. (Ils investissent notamment dans l’immobilier) . Avec leurs équipes, les Meziani sont capables d’importer indifféremment du cannabis, de la cocaïne et de l’héroïne, en les faisant transiter par l’Espagne. Go fast, cargaisons dans des bateaux, complicités multiples ? 

«En tout cas, ce réseau très structuré et très puissant aurait acheté la paix sociale à Canteleu par des menaces, influences et pression », affirme Actu76. Il est soupçonné d’avoir infiltré la sphère politique.

Infiltration de la sphère politique

Un rapport annuel sur la criminalité organisée en France soulignait ainsi : « le trafic de stupéfiants prospère, notamment dans la Seine-Maritime…La proximité du Benelux et de la région parisienne permet aux malfaiteurs de s’approvisionner régulièrement et de redistribuer tous types de produits vers le grand ouest de la France », notamment par les axes routiers que constituent l’A13 et l’A84.

Dans une note interne, l’Office antistupéfiants (Ofast) alertait il y a quelques mois sur ce risque de « corruption de la sphère politique ». Et mettait en garde : « Cette menace pourrait se manifester en France par des tentatives d’infiltration du milieu politique, en particulier au niveau local. Le financement des frais de campagne électorale, l’organisation du recueil de vote ou la candidature à une élection, directement ou en plaçant des hommes de paille, constituent autant de points de vulnérabilité. »

La puissante fratrie des « Mez »

Depuis des années, l’emprise des Meziani — les « Mez » — sur la capitale normande était un secret de polichinelle. Mais il a fallu un simple contrôle de la BAC, en septembre 2019 en Seine-Saint-Denis, pour commencer à en mesurer l’ampleur. Ce jour-là, deux individus sont interpellés dans un parking souterrain. L’acheteur, venu de Canteleu, s’apprête à acquérir deux kilos de cocaïne pour 50.000 euros, retrouvés sur lui en espèces.

Il a fait le trajet au volant du Citroën Berlingo de « Show kebab ». Cette enseigne bien connue de Canteleu appartient à Hasbi Colak, élu à la mairie de Canteleu, dont les policiers comprennent assez vite que les attributions sont un peu plus élargies que ne le voudrait son seul mandat électif. « On lui avait demandé son utilitaire pour un déménagement », plaide son avocat, Me Jérémy Kalfon.

Le téléphone de l’acheteur est mis sur écoute. Une instruction est ouverte à Bobigny. Au fil des semaines, l’organigramme précis du réseau se dessine, basé sur les liens du sang et une confiance forgée dans les amitiés d’école primaire. À sa tête, règne sans partage Aziz Meziani, dit le « U ». Il s’appuie sur une poignée d’adjoints, au premier rang desquels son frère Montacer — alias « Mentalo » — ainsi que son beau-frère Mohamed — dit « Coco » — et des affidés tels Camel ou Abderahim, plus connu sous le surnom de « Chucky ».

Cocaïne et héroïne

Le trafic, c’est encore « Coco » qui en parle le mieux. Marié à Fouzia Meziani, il est à la fois un associé de la fratrie, mais fonctionne aussi pour son propre compte, en « franchisé. » Il ne le sait bien évidemment pas, mais les murs de sa cuisine ont de grandes oreilles. Ils bruissent de toute la « bayda » et de la « khala » qui y transitent, la cocaïne et l’héroïne, dont il faut confectionner les « pochons » à la chaîne. Seuls les gargouillements d’une chicha ou le frottement de la presse hydraulique parasitent parfois les conversations, comme le constatent des enquêteurs parvenus aux premières loges du deal.

Coco s’épanche, et pas qu’un peu. Il est au four et au moulin. Il se plaint quand la drogue est de mauvaise qualité, gère les petits et fournit un « calibre » à son pote « kekette » lorsque celui-ci a un problème avec les « gouers », ces « blancs » qui ont des velléités de les concurrencer.

Non sans mal, Coco s’attelle à former Marouane, le fils que Fouzia a eu d’une première union. Le jeune homme ne semble pas mesurer les responsabilités qui découlent de sa lignée. Il se plaint d’être en bas de l’échelle. Alors, Coco doit lui rappeler qu’avant de grimper les échelons, lui-même a fait « quatre ans de four (point de deal) », quand Marouane n’en est qu’à six mois. Surtout, ce dernier prend trop de risques, à s’afficher avec « les 4 000 morpions » de leur « cité rose » qui n’en a que le nom. Et que dire de cette Clio RS4 dans laquelle il circule, dont Coco hurle qu’elle est un véritable appeau pour les « arnouchs », ces flics dont il a naturellement la hantise.

« 100 millions d’euros » de profits en dix ans

S’il prodigue ses conseils d’anciens, Coco compte aussi à haute voix. Et l’on comprend qu’il n’a pas le même rapport à l’argent que le Français lambda. Quand Chucky et lui doivent confier « 80 balles » à Mentalo ou en rassembler « 180 » pour aller acheter « 25 pièces (kilos) » en Belgique, c’est bien de 80 et 180 000 euros qu’il s’agit. C’est ainsi sur la foi de ses propos que les enquêteurs jaugent l’ampleur des profits.

En une seule année d’activité, Coco dit avoir redistribué 700 000 euros de bénéfices aux Meziani. Chaque mois, le réseau importe en moyenne 20 kg d’héroïne à 10 000 euros le kilo, et cinq kilos de cocaïne à 30 000 euros, soit 350 000 euros d’investissements. Les policiers ne prennent même pas la peine de détailler les tonnes de cannabis importées, des miettes qui ne semblent avoir d’autre utilité que de permettre d’investir dans la « blanche ».

Une fois la coupe effectuée, les Meziani produisent à l’année plus de dix millions d’euros de « bénéfices bruts », selon les enquêteurs. En partant du principe qu’ils opèrent depuis plus de dix ans, comme l’avance Coco, « le profit généré sur cette période dépasserait les 100 millions d’euros », calculent les policiers. Un chiffre qui résume à lui seul le poids de cette famille élargie.

L’argent blanchi au Maroc et sur place

Au-delà de la production de cash, blanchir le fruit de leur labeur est pour les Meziani une préoccupation permanente. Officiellement, les frères sont de modestes salariés de l’entreprise d’un proche, coquille vide qui ne résiste guère aux investigations. De longue date, ils ont compris que la meilleure des précautions est de ne pas avoir de biens à leurs noms, en tout cas sur le sol français. Via un financier occulte basé à Saint-Ouen, la fratrie change les euros de la drogue en dirhams marocains, qu’elle récupère dans son pays d’origine. Là, elle investit dans de luxueuses villas, dans le Rif ou à Marrakech.

À Canteleu plus qu’ailleurs, elle est aussi une véritable pieuvre. Les frères y ont pris des parts dans des commerces de proximité. Régulièrement, ils tentent également de mettre la main sur des sociétés pouvant intéresser leur juteux commerce, par exemple cette entreprise d’import-export basée à Elbeuf. Elle ferait une jolie façade pour la logistique du cannabis. Via un homme de paille, les Meziani souhaiteraient y injecter 30 000 à 40 000 euros.

Le principal associé rechigne. En audition, il confirme que cette poignée d’individus est venue le voir pour lui proposer d’importer des minéraux depuis le Maroc. Il s’est alors « douté que cela cachait quelque chose d’illégal ». Sa conviction est définitivement faite un jour où Camel vient lui exhiber une arme sous le nez. Il ne devra qu’au démantèlement du réseau de pouvoir sortir de ce « guêpier ».

« Tout le monde connaît cette famille »

Le 8 octobre 2021, vingt personnes sont arrêtées. Seul Aziz, alors au Maroc, échappe au coup de filet. Les enquêteurs passent aussi à côté de sa Mercedes C63S-AMG de plus de 100 000 euros, également envolée au Maroc, mais ils mettent la main sur 348 050 euros en cash, 598 000 euros sur des comptes bancaires et huit véhicules d’une valeur totale de 160 000 euros.

Les policiers saisissent aussi 12 kg d’héroïne, 76 kg de produits de coupe, 200 g de cocaïne, ainsi que dix armes de guerre dont des pistolets automatiques. Un arsenal qui permet de mieux apprécier les craintes des chefs d’entreprise ciblés. « Je ne savais plus comment me défaire d’eux, confiera celui-ci aux enquêteurs. J’avais peur pour moi et ma gamine de 20 ans. » […]

Le Bien Public