Carnaval : Les origines lointaines d’une fête symbolique

Depuis plusieurs semaines maintenant, les bénévoles des associations de quartiers, les membres des comités des fêtes d’un très grand nombre de communes de France s’activent aux préparatifs des festivités du carnaval. Nos concitoyens vont se déguiser, porter des masques, parader ainsi dans les rues des villes, chanter, danser. Et selon certaines coutumes régionales ou locales, des chars auront été préparés, fleuris, décorés de couleurs vives, certains portant des personnages de plusieurs mètres de haut, grimaçants, aux morphologies disproportionnées…

Bref nous sommes là dans une certaine forme de démesure, d’exubérance. Le comportement de chacun est inhabituel et le costume porté est très souvent aux antipodes de ses propres aspirations.Cette fête qui nous paraît aujourd’hui bon enfant a une origine lointaine et une symbolique très forte.

En choisissant de porter un masque, un déguisement, on choisit de changer de condition, on oublie ses origines sociales, on s’autorise, l’espace des festivités, un « changement de peau » : les hommes se déguisent en femmes, les femmes en hommes, les enfants s’octroient des droits d’adultes… Le choix du déguisement est révélateur de ce que nous portons en nous, ou ce à quoi l’on aspire, mais en même temps on se masque le visage.

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On révèle donc moins sa personnalité que l’on incarne une forme d’archétype socialement utile.Les Saturnales et les Lupercales de la Rome antique, de même que les fêtes dionysiaques en Grèce, relevaient d’une symbolique similaire qui consistait à inverser les rôles pendant quelques jours : les esclaves devenaient les maîtres, les maîtres devenant esclaves les servaient à table.Il faut cependant remonter encore davantage dans le temps pour comprendre la signification profonde du Carnaval, qui constitue l’une des plus anciennes traditions liées aux cycles des saisons.

L’année commençait en mars, début du renouveau de la nature, du réveil de la terre après la période hivernale. Or, pour les anciens, avant toute nouvelle création, le monde doit retourner au chaos primordial pour mieux se ressourcer. Ce chaos était représenté par une joute où s’affrontait deux camps, l’un représentant l’hiver (le passé), l’autre représentant le printemps (le futur). L’hiver vaincu cédait la place au printemps.

Progressivement, l’hiver est remplacé par un personnage unique porté en cortège (la parade) jusqu’à sa mise à mort symbolique afin que toute la communauté puisse se ranger du côté du printemps. Ce personnage était confectionné en bois ou en paille afin d’être brûlé lors de joyeuses ripailles. Nous le connaissons aujourd’hui sous la dénomination de « sa majesté carnaval », souvent représenté par un mannequin de grande taille, portant couronne et attributs royaux et transporté sur un char fleuri.

Quand l’Église christianisa le calendrier, les fêtes et rituels associés, elle s’appropria tout naturellement ce Carnaval qui marquait une transition entre la fin de la période hivernale où la cuisine était grasse (le Mardi gras) et le début de la période de jeûne qui conduisait jusqu’à Pâques. Ainsi, ces réjouissances, ces abus étaient les derniers avant le Carême. Étymologiquement d’ailleurs, carnaval viendrait du latin « carnelevare » qui signifie « s’abstenir de viande ».

La tradition découpant le temps en tranches de 40 jours, la célébration du Carnaval change chaque année puisqu’il est lié au dimanche de Pâques (40 jours après le mercredi des cendres), elle-même date « mobile » car fixée le premier dimanche après la pleine lune suivant le 21 mars.Le Carnaval comprend ainsi deux aspects fondamentaux :- c’est une fête annonciatrice du printemps ;- c’est une fête-exutoire réalisant l’inversion exceptionnelle de l’ordre social.Encore un signe des méfaits qu’amena la Révolution : le Carnaval fut interdit en 1790… et c’est sous le Consulat que l’on voit revenir « sa majesté Carnaval ». Bonaparte autorise à nouveau les bals de Carnaval, les mascarades populaires, les danses, les jeux, et les Français ne se firent pas prier pour les remettre rapidement à l’honneur. C’est aujourd’hui encore un grand moment de défoulement communautaire.Nous trouvons partout en France des Carnavals ; les plus connus, qui se distinguent par leur envergure ou leur originalité, sont ceux de Nice, de Dunkerque, de Granville, de Limoux, de Châlons-sur-Saône, d’Annecy, d’Albi, de Mandelieu. Beaucoup d’autres pays européens ne sont pas en reste comme l’Italie, la Belgique, la Suisse, l’Allemagne, la Bulgarie, le Portugal, l’Espagne ou encore la Slovénie.

– Charles Ledoux

Institut Iliade