Castillon-Debats (32) : « La migration est bénéfique pour tout le monde », le récit poignant de François Roméo Ntamag Elom, un Camerounais naturalisé il y a huit mois, qui se voit déjà en élu local

Dans son ouvrage paru fin mai et intitulé Mon chemin de migrant, François Roméo Ntamag revient sur son parcours de vie singulier, de son Cameroun natal jusqu’à l’obtention de la nationalité française, l’an dernier, neuf ans après s’être installé dans le Gers.

C’est un témoignage comme il en existe sans doute des milliers, à ceci près qu’il provient d’un migrant naturalisé français et résidant aujourd’hui dans le Gers, ce qui est nettement moins courant. À 34 ans, François Roméo Ntamag Elom a choisi de retracer son itinéraire dans un ouvrage publié le 28 mai et baptisé Mon chemin de migrant (éditions Privat). Pourquoi si jeune ? Car même à cet âge peu avancé, il a déjà vécu mille vies qu’il relate au fil des pages, de la mort de son père à 15 ans qui conditionnera son départ du Cameroun à son installation à Castillon-Debats, où il réside aujourd’hui avec sa famille.

François Roméo Ntamag est né à Yaoundé, au Cameroun, en 1988. Deuxième d’une fratrie de six garçons, il a connu une enfance saine, où il ne manquait de rien. Mais à 13 ans, sa vie bascule lorsque son père tombe gravement malade. « Je me suis mis à voler pour payer les médicaments et afin de nourrir mes frères », raconte-t-il. À 15 ans, il devient chef de famille sans le sou.

François Roméo Ntamag est très investi sur le plan associatif

L’option de devenir footballeur se présente par l’intermédiaire de son cousin, sur le point de partir au Bénin en quête de contrat de joueur. « Il fallait que je parte pour ne pas devenir un brigand. Si j’arrivais à être footballeur, je pourrais aider les miens », explique Roméo.

Il quitte alors son pays, après un dernier repas de Noël en famille en 2003. Il a failli mourir plusieurs fois lors de son parcours migratoire. Arrivé au Bénin, les choses ne se passent pas comme prévu. Après plusieurs nuits à dormir dans la rue, le jeune garçon rencontre l’entraîneur du club professionnel local. Il est alors engagé pour jouer et retrouve son cousin ainsi qu’un salaire de 150 €.

Puis, ils vont reprendre le voyage, en allant au Niger où ils disputent quelques matchs avec l’équipe locale. C’est là que Roméo croise des migrants refoulés d’Algérie et de Lybie. Quelques mois plus tard, ils atteignent l’Algérie, puis Oujda au Maroc où ils jouent dans le club de la ville. Sans passeport ni visa, il leur est impossible de signer un contrat.

Là on leur parle de la porte de l’Europe.

Abandonné en plein désert, battu à mort au pied des grillages de Melilla, enclave espagnole située au nord du Maroc, celui qui se rêvait footballeur professionnel a vécu l’enfer, la faim et la prison en Afrique et en Europe, sans jamais baisser les bras. Il se servira même de ses échecs pour monter sa première association au Mali, Aracem, spécialisée dans la protection et la défense des droits du migrant.

« Mon premier contact avec l’Europe, c’était le 4 août 2008, à Bruxelles. J’étais invité par une ONG pour évoquer la situation des migrants en transit au Mali », reprend Roméo. Depuis ce temps, il est régulièrement invité par des ONG internationales pour évoquer son expérience.

Un petit village du Gers

Lors d’un voyage en France il rencontre Xavier Bop, charpentier couvreur du Gers, amoureux du Mali et donateur de l’Association des refoulés d’Afrique Centrale au Mali (ARECEM), lui conseillant de se former pour l’exemple. Il l’a engagé comme apprenti.

Aujourd’hui, Roméo vit avec sa famille dans un petit village du Gers où il travaille. Il a créé l’association Botnem, qui signifie espoir en langue Bassa. Au gré des interventions dans les collèges et les réunions associatives, il répète l’évidence. Celle qu’il a vécue dans sa chair. « Rien ne peut arrêter les migrants qui fuient la misère. Ni les murs aux frontières, ni les barques fragiles sur la mer », conclut-il.

Charpentier puis chef d’équipe à l’usine Pierre Fabre

C’est d’ailleurs par le biais de cette association qu’il fera la connaissance de Xavier Bop, un charpentier installé à Aignan qui deviendra vite un ami. Ce dernier lui fera découvrir le Gers pendant les vacances de Pâques 2012, François Roméo Ntamag ne pouvant alors rentrer au Mali en raison d’un coup d’État militaire. Cette parenthèse gersoise sera une révélation. « Je me dis : si un jour je veux vivre en France, je vivrai là », sourit-il. Il n’attendra pas bien longtemps pour le prouver. Quelques mois plus tard, François Roméo Ntamag viendra s’y installer.

Installé avec sa famille à Castillon-Debats, François Roméo Ntamag se voit un jour en élu local.

Après avoir appris le métier de charpentier, François Roméo Ntamag occupe aujourd’hui le poste de chef d’équipe à l’usine Pierre Fabre d’Aignan. Il continue également de s’investir sur le plan associatif par le biais d’un projet de ferme agroécologique et pédagogique implanté dans son village natal de Mboui au Cameroun, « pour pouvoir former les gens qui sont sur place dans les zones rurales et insérer les migrants de retour. » Baptisée Botnem, qui signifie « espoir » en langue bassa, la ferme est aujourd’hui en pleine gestation.

Et comme cela ne semble pas lui suffire, l’hyperactif François Roméo Ntamag est aussi membre de la commission partenariat des migrations internationales au CCFD-Terre Solidaire et responsable départemental chargé de l’aide à la personne aux Restos du cœur 32. Naturalisé français en décembre dernier, il tient à travers son ouvrage à faire passer plusieurs messages, le premier étant adressé à sa défunte mère. « Je voulais écrire une lettre à ma mère et à d’autres parents pour leur faire comprendre que l’échec fait partie de la vie.

Dans le moment où j’étais le plus fragile, le moment où je sortais de prison, où j’étais mal, j’avais besoin parfois du soutien de ma famille mais lorsque j’appelais, la seule chose qui les intéressait, c’était de savoir dans quel pays j’étais et si je gagnais déjà assez. La personne humaine n’existait pas, c’était le gain derrière. Au-delà même des blessures physiques et autres qu’on a reçues, c’est cette partie psychologique qui m’a le plus marqué dans mon parcours », témoigne-t-il.

La deuxième chose, c’est de montrer aux jeunes qui partent que le chemin n’est pas facile, il est très difficile, poursuit-il. Parfois, il faut bien s’armer pour pouvoir le faire. Je veux aussi montrer à travers la personne que je suis devenue aujourd’hui, que la migration est bénéfique pour tout le monde, pour le pays d’accueil mais aussi pour le pays d’origine. »

Cet ouvrage est enfin pour François Roméo Ntamag l’occasion de remercier ceux qui lui ont « tendu la main » et lui ont permis de devenir à la fois citoyen du monde et Gersois d’adoption. « Pour rien au monde je ne partirai du Gers », clame d’ailleurs celui qui s’imagine plus tard en élu local. « Je pense que j’ai ma vision des choses à apporter », conclut-il. Au vu de son parcours, on ne saurait en douter.

La Dépêche