« Catastrophe démographique » dans toute l’Europe centrale et orientale ?

La spectaculaire chute démographique observée à Sofia et Zagreb pourrait préfigurer une tendance généralisée dans toute l’Europe centrale et orientale, région qui perd le plus d’habitants au monde. La Croatie a perdu près de 10 % de sa population en dix ans, selon les premiers résultats du recensement publiés le 14 janvier.

Près de 3,88 millions d’habitants contre 4,28 millions en 2011. Les premières données du recensement qui s’est déroulé fin 2021 en Croatie, publiées vendredi 14 janvier par l’Office des statistiques de Zagreb, sont sans appel : en l’espace de dix ans, la jeune république ex-yougoslave, indépendante depuis 1991, a perdu 400.000 citoyens, soit 9,25 % de sa population.

L’effondrement démographique est encore plus prononcé dans les régions rurales de la Slavonie, dans l’est du pays, ou dans les zones montagneuses de la Lika et du Gorski Kotar (dans le centre) : ici, il manque près d’un habitant sur cinq par rapport à 2011. « C’est une catastrophe », a commenté le démographe croate Stjepan Sterc, selon lequel le pays pourrait perdre à nouveau 500.000 habitants dans les dix prochaines années.

Corruption et clientélisme parmi les causes de l’émigration

Les causes de la chute démographique en Croatie sont nombreuses, mais les experts soulignent le faible taux de natalité, le manque d’immigration et surtout le très fort taux d’émigration, monté en flèche depuis que le pays a rejoint l’Union européenne en 2013. Chaque année, des milliers, voire des dizaines de milliers de Croates partent s’installer ailleurs dans l’UE et notamment en Allemagne, en Autriche ou en Irlande.

Plusieurs sondages réalisés auprès des émigrants montrent que les raisons principales du départ ne sont pas économiques, mais politiques. La « corruption », le « clientélisme » et le « manque de perspectives » figurent parmi les motivations les plus fréquentes.

Les résultats provoquent donc un âpre débat en Croatie, où l’opposition accuse le HDZ, le parti nationaliste au pouvoir de manière quasi ininterrompue depuis l’indépendance, d’être le principal responsable de la débâcle. « Nous avons 400 000 raisons pour changer de gouvernement », a lancé Ivica Puljak, le maire centriste de Split, deuxième ville du pays, tandis que, selon la députée de gauche Katarina Peovic, « il faut dire ouvertement que les gens ont été expulsés de ce pays ».

Des incitations financières au retour au pays

Du côté du gouvernement, le ton se veut mesuré. « Je ne dirais pas que la situation est catastrophique », a déclaré le ministre des affaires étrangères Gordan Grlic Radman, avant de plaider : « En Croatie, on vit bien ». Fin 2021, l’exécutif du premier ministre Andrej Plenkovic a introduit de nouvelles mesures pour convaincre les Croates partis à l’étranger de rentrer. Désormais, ces citoyens peuvent bénéficier d’une enveloppe d’environ 27.000 € pour démarrer une activité entrepreneuriale en Croatie.

L’initiative a suscité des réactions partagées dans le pays, où certains ont accusé le gouvernement de ne pas se concentrer assez sur les personnes qui sont restées, tandis que d’autres y ont vu une nouvelle tentative d’ubérisation de la société. Quoi qu’il en soit, les démographes prévoient que, sans une politique consacrée à la croissance de la population, les systèmes de retraite, d’éducation et de santé seront bientôt menacés en Croatie.

Selon les instituts de statistiques bulgares et croates, environ la moitié de la baisse démographique observée dans ces deux pays est due à l’émigration, le reste au déclin naturel d’une population vieillissante. En émigrant bien souvent à l’âge de procréer, les citoyens de ces pays ne font qu’aggraver le problème. « Nos enfants croates naissent en Irlande ou en Allemagne », résume ainsi le démographe Nikola Simunic, établi à Gospic, une des municipalités croates les plus menacées par le déclin. Il note qu’en dix ans la totalité des départements de son pays ont perdu des habitants. A Vukovar, dans le Nord-Est, la chute frôle même les 20 %. Le préfet local a d’ailleurs parlé de « chiffres dévastateurs ».

« Selon notre classification, sur les 556 communes du pays, 295 sont même menacées d’extinction parce qu’elles ont connu une chute de population supérieure à 12 % », explique M. Simunic. En Bulgarie, plusieurs départements affichent des pertes supérieures à 25 %. Il suffit d’ailleurs de sortir de Sofia pour se retrouver dans un désert ponctué de villages à moitié abandonnés, tandis qu’un million de Bulgares habite actuellement dans un autre pays de l’UE. Longtemps, les élites politiques locales ont laissé faire cette émigration qui permet à leurs citoyens de mieux vivre à peu de frais, mais l’angoisse de la disparition les pousse désormais à réagir.

Pénuries de main-d’œuvre

Et ce d’autant plus que la situation économique florissante de toute l’Europe entraîne désormais de sérieuses pénuries de main-d’œuvre jusque dans ces pays parmi les plus pauvres. A la fin de décembre, le gouvernement croate a, par exemple, présenté un plan pour offrir jusqu’à 200 000 kunas (26 500 euros) aux Croates de l’étranger qui se décideraient à revenir au pays pour ouvrir une entreprise. « C’est une mesure cosmétique, je ne pense pas que ça va convaincre beaucoup de monde », critique M. Simunic, en pointant d’autres facteurs, comme la corruption, dans les raisons qui poussent ses concitoyens au départ.

Face à un déclin d’une telle ampleur, « il n’y a pas de solution miracle », rappelle aussi M. Sobotka. Il note toutefois une amélioration dans la prise de conscience du phénomène : « Dans le passé, beaucoup de gouvernements de la région croyaient que la solution unique était d’augmenter le nombre de bébés. »

La question de l’immigration reste largement taboue, du moins officiellement. « Nous ne sommes pas encore dans une situation où la Croatie compense par l’immigration », a ainsi assuré le premier ministre, Andrej Plenkovic, en voulant se différencier « des pays de l’Ouest », où, selon lui, « le plus grand nombre de nouveau-nés sont des enfants d’immigrés ».

Pourtant, dans les faits, son pays a massivement augmenté ces dernières années le nombre de permis de travail délivrés aux étrangers pour satisfaire les besoins de l’industrie du tourisme. Depuis le début de 2021, la Croatie n’applique d’ailleurs plus aucun quota pour les entreprises souhaitant recruter des travailleurs non européens. Mais beaucoup de Croates semblent encore croire que ces travailleurs, venus notamment d’Asie, ne sont que des « invités », qui n’ont pas vocation à rester.

La Croix