Ce que les meurtres racontent de notre société

« Pourquoi les gens basculent ? » Cette question obsède la journaliste Elise Costa depuis qu’elle a mis un pied dans une cour d’assises. Depuis des années, elle écume les tribunaux de France pour raconter les procès criminels. Elle a publié un livre.

Il y a une passion pour les affaires judiciaires et les crimes en France. Après tout, le magazine Society ne fait-il pas depuis quelques étés un long sujet sur des histoires célèbres, comme Xavier Dupont de Ligonnès ou la tuerie de Chevaline. La musique de l’émission Faites entrer l’accusé est reconnaissable entre mille et la voix de Fabrice Drouelle est pour certaines personnes une sérénade lorsqu’ils s’endorment. Être dans la chronique judiciaire, c’est même « un métier qui fascine les gens », pose Elise Costa.

La journaliste qui travaille pour Slate.fr ou a réalisé le podcast Fenêtre sur cour sur Arte Radio en sait quelque chose. « Quand tu vas en soirée, que tu rencontres de nouvelles personnes, les gens sont très intrigués, notamment parce que c’est une matière qui est par essence très dure, très glauque », détaille-t-elle tranquillement en sirotant une citronnade à Paris, pas loin de la station de métro Jaurès. On lui a demandé de nombreuses fois : « Comment fais-tu pour dormir la nuit ? ». La question a abouti en un ouvrage, Les nuits que l’on choisit (éditions Marchialy), qui paraît ce 22 février. Entretien.

Tu commences à écrire des chroniques judiciaires avec le meurtre d’Eva Bourseau. Qu’est-ce qui t’a poussé spécialement dans cette affaire ?

C’est une affaire terrible qui survient à Toulouse. On découvre au dernier étage d’un immeuble du centre-ville une malle remplie d’acide avec à l’intérieur le corps d’une jeune étudiante de 23 ans, Eva Bourseau. Tout le monde ne parle que de ça. Et quand je discute avec une amie, qui a ses entrées au commissariat, elle m’apprend que la meilleure amie de cette femme a appelé le central car elle n’en peut plus. Elle se fait harceler par les journalistes. L’histoire de cette fille m’intéresse tout de suite parce que tout le monde veut des infos sur son amie, mais personne ne se préoccupe de sa douleur. On veut juste qu’elle soit un canal.

Je fonctionne un peu par obsession donc je me dis que je vais la retrouver – sans savoir comment je vais faire car à l’époque je ne suis absolument pas du milieu, je n’ai pas de contacts, je ne connais personne. Ça prend du temps. Je m’en donne. Et je finis par la rencontrer. Je veux suivre le procès qui à l’époque est programmé dans trois ans, donc je me dis que je vais faire un procès pour me préparer en attendant. J’en avais fait lors de mes études de droit mais c’était plus de la correctionnelle. Et là, je rentre dans une cour d’assises et… Je suis tombé en amour avec la matière.

Pourquoi ça ?

Dans une cour d’assises, la procédure est différente, l’enjeu est considérablement différent. On va aussi avoir beaucoup plus de matière : on a des enquêteurs de personnalité, plusieurs psychiatres et ou psychologue, des policiers qui vont venir, plusieurs témoins. C’est plus dense et plus facile à raconter.

Dans ton livre, tu dis aussi que la loi est ce que les Hommes en font. Les cours d’assises en sont la meilleure représentation ?

Oui ! Aujourd’hui, on parle beaucoup des cours criminelles et du fait qu’on ne va plus avoir de jurés – pour un certain type de procès. Pour moi, la figure du juré est très importante car les gens se rendent compte à ce moment-là à quel point c’est difficile de juger. Ils s’interrogent sur ce qu’est une peine juste. Ce n’est pas évident.

Depuis que tu as commencé, comment tu te prépares pour des procès ?

Le moins possible ! J’aime beaucoup arriver dans une salle d’audience et être comme un juré, ne rien connaître de l’affaire. Après, quand je couvre le procès de Nordahl Lelandais, c’est compliqué de ne rien savoir ! Mais l’ampleur médiatique d’un procès ne m’influence pas. Ce n’est pas parce qu’on n’en parle pas que je n’y vais pas, car il y a toujours une histoire.

Je ne peux pas faire tous les procès, donc comment je les choisis ? Il y a toujours une question. J’ai fait un procès en novembre à Rouen, deux femmes qui tuent le conjoint de l’une, de façon absolument sordide. Ce qui m’intéresse, c’est pourquoi l’amie accepte. Une a un mobile, l’autre n’a pas de raisons apparentes de participer, alors que c’est même elle qui a porté les coups. Pourquoi ? En règle générale, il y a une question qui se démarque, c’est comment des gens comme toi et moi vont basculer. C’est ma quête.

L’histoire des crimes, des affaires judiciaires, c’est quelque chose qui est très suivi en France. Comment tu analyses cette passion pour le crime ?

Ça dépend des affaires. Je pense que ça intéresse les gens de connaître la psychologie derrière tout ça. D’autres vont être attirés par une sorte d’intérêt morbide, à la fois dans un phénomène d’attraction et de répulsion. C’est très humain. Mais des gens sont fascinés par ça et d’autres rejettent de suite, et me disent : « Les faits divers, je déteste ça ». Il y a quelque chose de pas noble, que j’entends.

Mais moi ce qui m’intéresse ce ne sont pas les faits sordides mais ce que ça raconte de la société, des gens.

On y trouve peut-être la signification qu’on veut.

C’est intéressant ce que tu dis car effectivement, je pense que dans toutes ses affaires, chacun y voit un ou des détails qui font écho à sa propre histoire. Et il y a forcément quelque chose ou quelqu’un qui va te rappeler ta propre situation.

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Une question obsède la journaliste : « Pourquoi les gens basculent ? »

Tu fais plusieurs longs articles sur une même affaire, en abordant différents versants. Par exemple, sur l’affaire Maryline Planche – une femme quinquagénaire qui a été violemment assassiné par sa collègue, Sophie Masala, en mai 2016 –, tu as fait un article très complet. On a pu te le reprocher, car c’était une femme qui valorisait sa discrétion. Pour toi, c’était insupportable d’imaginer qu’on ne se souvienne d’elle qu’à travers sa mort ?

Oui, c’était pour lui redonner vie, montrer que c’était quelqu’un. Je ne voulais pas qu’on se souvienne d’elle pour ce qui lui est arrivé. C’est pour ça que je ne fais pas d’instruction. C’est de l’actu chaude. Paradoxalement, dans l’actu chaude, on va tenter de donner les faits très factuellement, froids. Alors qu’au procès, on lit des pages et des pages de dossiers, ça devrait être froid, mais on va tenter d’y mettre plus de chaleur. De la vie.

Tu dis dans ton livre : « Il y a plusieurs façons de rendre justice, celle-là était la mienne. »

Oui, car comme Maryline Planche était quelqu’un de discret, il y avait toujours une retenue quand on parlait d’elle. Je trouvais ça dommage, désincarné. Ce n’était pas juste une victime. Je trouve ça très dangereux quand on ne fait qu’apposer l’étiquette victime sur les gens. Ce sont aussi des gens comme toi et moi et je trouve ça important de dire qui ils étaient, ce qu’ils faisaient…

Quelle affaire a été la plus difficile à raconter pour toi ?

(Elle réfléchit.) Il y a des choses difficiles à raconter quand il y a énormément de nuances. Là, par exemple, j’ai fait un procès à Tours sur un vieux monsieur de 88 ans. Il est dans le box des accusés parce qu’il a tué sa femme, qui était atteinte d’Alzheimer, durant le confinement. Et il n’y a pas de partie civile. Il y a l’avocat général mais personne ne se fait le porte-parole de cette femme. On entend cet homme qui raconte son histoire mais il manque un point de vue. C’est compliqué à retracer.

Dans ton livre et dans cet entretien, tu dis être obsédée par la question : « Pourquoi les gens basculent ? » Est-ce qu’aujourd’hui, tu as une réponse ?

Non. Typiquement, un accusé peut avoir été très marqué par le divorce de ses parents. Ça peut avoir provoqué une grande douleur pour lui. Alors que beaucoup de gens ont connu cette situation et ça ne leur a rien fait, par exemple. Ça dépend beaucoup du caractère, on n’est pas câblé tous de la même façon.

Je n’ai pas de réponse à cette question en fait, et j’aime bien ça. Et je pense que le jour où je l’aurais, quand j’aurais fait le tour de cette question, je m’arrêterais.

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