Cédric Herrou, paysan rebelle, ami des migrants, raconte « son monde » dans un livre

Pour avoir aidé de nombreux migrants à traverser sa vallée de la Roya, Cédric Herrou a eu beaucoup d’ennuis avec la police et la justice. Le combat très médiatisé de cet agriculteur a contribué à faire changer la loi. Cet homme volontaire, qui ne supporte pas l’injustice, estime n’avoir fait que son devoir. Il le raconte dans « Change ton monde ».

D’où tient-il ce côté rebelle et entêté ? « Mes origines bretonnes, allemandes, calabraises ont peut-être produit en moi un mélange détonant » , avance Cédric Herrou, regard direct et voix affirmée. Cet agriculteur de la vallée de la Roya, ultra-médiatisé pour avoir aidé des milliers d’exilés à passer la frontière entre l’Italie et la France, a donné du fil à retordre à la police et à la justice.

Adulé par les uns, haï par les autres, il estime n’avoir fait que son devoir de citoyen, porteur d’un combat qui lui est tombé dessus. Il estime que chacun peut en faire autant, sans révolutionner la planète, juste en s’attaquant à ce qui déraille autour de lui.

« La colère contre l’injustice »

En cet homme de 42 ans vit toujours le petit garçon du très populaire quartier de l’Ariane, à Nice, qui a grandi auprès d’un père représentant en produits d’entretien et d’une mère assistante maternelle qui s’occupait d’enfants placés. « J’ai gardé la colère qu’ont beaucoup d’enfants contre l’injustice. À l’âge adulte, on se soumet. Moi pas. »

Comme il ne supporte pas plus l’autorité que l’injustice, ses débuts dans le monde professionnel sont chaotiques. Cédric Herrou se cherche, enchaîne les contrats de mécanicien, les petits boulots. À 23 ans, il trouve ce bout de terrain broussailleux, escarpé et paumé de la Roya, dans les Alpes-Maritimes. Il sera paysan, vivant de ses poules et de ses oliviers.

Mais la vallée tranquille, où cohabitent agriculteurs du cru et néoruraux va être bouleversée par l’arrivée d’hommes, de femmes, d’enfants venus d’Érythrée et du Soudan. Un jour, en 2016, il prend dans sa voiture une famille de migrants. « Il faut se représenter la route sinueuse, avec la falaise qui d’un côté monte en altitude et de l’autre tombe dans la Roya. Les laisser là-bas aurait été de l’ordre de l’indécence. »

« Ce n’est pas tolérable »

Cédric Herrou a mis le doigt dans l’engrenage. Il va y mettre la main, le bras, jusqu’à s’y jeter tout entier. À l’instar de nombreux habitants, il héberge des exilés. Il va en chercher certains à Vintimille, en Italie, et les ramène chez lui. Il en accompagne aussi en train jusqu’à Nice pour faire une demande d’asile. Sur son terrain, il monte le Camping Cédric Herrou. L’endroit accueillera jusqu’à 250 personnes en même temps. « On s’est jetés dans un torrent ! »

Cédric Herrou estime qu’il a juste fait son devoir en aidant les migrants

Il ne se considère pas comme un « militant pro-migrants », qualificatif qui lui est souvent accolé. « Est-ce être militant que d’aider des gosses de 15, 16 ans récupérés avec des chevilles cassées ou des entorses ? Ce n’est pas tolérable, ils ont connu la guerre. Alors quand des militaires leur courent après, ils ont peur de mourir. On a le devoir de s’opposer à ça. » Il s’indigne de la façon de traiter le problème. « On met un pognon de dingue en mettant des policiers partout mais c’est de la com’, on joue à la fermeture de frontières et tout le monde passe. On a fait de la Roya un no man’s land. Alors que c’est illégal, puisque la règle est la libre circulation des personnes dans l’Union européenne ! »

Il reconnaît que la question de l’immigration est compliquée. « Mais n’est-ce pas légitime de chercher une vie meilleure ? L’exil, ce n’est pas du tourisme. Être pourchassé par la police, dormir à la rue, ne pas comprendre la langue… On oublie aussi un peu vite comment la France s’est comportée à l’étranger, et la façon dont notre monde capitaliste consomme certains pays… »

« Le côté vendeur du petit paysan »

Cédric Herrou n’a pas que des amis. Il a connu onze gardes à vue, cinq perquisitions, des poursuites pour avoir aidé des étrangers en circulation irrégulière, cinq procès. Il a reçu de multiples menaces de mort, s’est attiré la vindicte des hommes politiques. La première fois qu’il est venu au festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo, en 2018, le Front national l’a accueilli avec une banderole. « Un honneur ! », raille-t-il.

Il a beaucoup été critiqué pour sa médiatisation, lui qui ironise pourtant sur « le côté vendeur du petit paysan qui se lève contre l’État ». Il le concède : « On a gagné grâce aux médias. » Car il a gagné. Il a été relaxé à l’issue de ses procès et en 2018, le Conseil constitutionnel a consacré le « principe de fraternité ».

Depuis 2019, le flot des migrants s’est sensiblement tari dans la Roya. Et la vie de Cédric Herrou a pris un tour qu’il n’aurait jamais imaginé. Il est responsable d’une communauté Emmaüs, Emmaüs Roya, qu’il a contribué à fonder et à laquelle il a laissé ses terres. « Dix personnes, des Français, des réfugiés, Roumains, Catalans, Tunisiens. Nous vivons tous sur cette petite exploitation, et ça fonctionne. L’histoire est belle… »

Ouest-France