« Ces cinq guerres civiles qu’on nous prédit »

Universitaire, Pierre-Henri Tavoillot est l’auteur ou le coauteur d’une quinzaine d’ouvrages salués par la critique, en particulier «La Morale de cette histoire. Guide éthique pour temps incertains» (Michel Lafon, 2020) et «Comment gouverner un peuple-roi? Traité nouveau d’art politique» (Poche Odile Jacob, 2021, 368 p., 11,50 €).

Les familles de pensée opposées ont aujourd’hui un point commun: elles appréhendent le présent et l’avenir de la France sous la forme de guerres civiles. Voilà qui en dit long sur la sensibilité collective, explique le philosophe.

Jadis le mot d’ordre était: «Choisis ton camp, camarade! Si tu n’es pas avec nous, tu seras contre nous.» Aujourd’hui l’injonction a changé ; ce serait plutôt: «Choisis ta guerre, camarade!» À n’en pas douter, elle va rythmer la campagne, car le choix est désormais multiple et il faudra cocher la bonne case: êtes-vous plutôt «lutte des classes» (au risque de paraître un brin ringard), «guerre des sexes» (pardon: des genres!), «conflit de générations» (et hurler «OK boomer!»), «lutte des races» (tiens, on croyait qu’elles n’existaient pas!) ou «choc des civilisations» (Islam vs Occident)? Faire de la politique, aujourd’hui, c’est choisir sa guerre civile. Les quatre premières sont à gauche ; la cinquième est à droite.

Sans doute, la politique a-t-elle toujours eu besoin d’une dramatisation, car il faut craindre beaucoup de l’avenir pour s’engager un peu au présent, mais cette dramatisation s’accentue mécaniquement dans l’univers désenchanté qui est le nôtre. C’est parce que les «grands récits», qu’ils soient religieux ou idéologiques, se sont effacés, nous privant de grilles d’interprétation d’un monde devenu aussi plus complexe. Nous avons moins de réponses et il y a toujours plus de questions.

D’où la séduction puissante de scénarios simples, voire simplistes, qui font office de vision du monde. Il y a celui du complot, qui explique tout à partir d’une seule cause, et celui de la guerre, qui éclaire tout par la grâce d’un conflit. Avec eux, au moins, tout redevient clair et à portée d’intelligence. D’un côté, un grand méchant diabolus ex machina, qui tire toutes les ficelles. De l’autre, une troupe immense d’odieux personnages contre quelques courageux résistants incompris. C’est un peu fruste, j’en conviens, mais gardons-nous de les rejeter en bloc. Après tout, il existe de vrais complots, puisque, comme disait Woody Allen, «même les paranoïaques ont de vrais ennemis». De même, il existe de réels motifs de conflit. Mais la question est: peut-on réduire la totalité du réel à l’un d’entre eux?

À gauche (et pas seulement extrême), on a cru régler la question avec l’idée d’intersectionnalité. Le concept, intellectuellement fumeux, est génial d’un point de vue marketing: «Quatre guerres pour le prix d’une!». Celles-ci se condensent dans la «doctrine décoloniale», devenue désormais le centre de gravité de la gauche. Bien sûr, toute la gauche (Dieu merci) n’est pas «intersectionnelle», mais toute (hélas) doit désormais se situer par rapport à ce paradigme clé, qui se résume en trois points si je tente d’en construire l’idéal type.

D’abord, le colonialisme est le symbole (la quintessence ou la condensation) de toutes les oppressions: celle de l’Occident sur le reste du monde (impérialisme), celle de l’homme blanc sur toutes les femmes (patriarcat), celle de l’industrie sur la nature (productivisme), celle des riches sur les pauvres (capitalisme), celle du passé sur le futur (conservatisme). Le colonialisme est donc «le crime des crimes» (Aimé Césaire).

Ensuite, pour les tenants des thèses décoloniales, la suprême ruse du colonialisme est, comme le diable, de faire croire qu’il n’existe plus. En fait, la décolonisation est un leurre qui masque une domination d’autant plus profonde qu’elle est sournoise: malgré les indépendances, toujours la même exploitation ; malgré le pseudo-féminisme, toujours le même patriarcat ; malgré l’État-providence, toujours la même aliénation des miséreux (emprisonnés non par les chaînes de la production, mais par celles de la consommation) ; sous l’apparence du développement durable, toujours plus de capitalisme. Bref, le vieux mâle blanc producteur est un polyprédateur qui opprime tout ce qui bouge: les femmes, la planète, les migrants, les différences, les «racisés», les cultures… Les migrations dont les Européens se plaignent tant sont les fruits de graines qu’ils ont semées ; mais elles seront fort heureusement le fossoyeur de l’Occident rance et moribond.

Enfin, face à cette domination, poursuivent les partisans de ces théories, il convient non seulement de se «réveiller» (d’où la woke culture), mais de combattre l’oppression systématique et de faire table rase du passé rance qui l’a produit (d’où la cancel culture). Il ne suffit pas de décoloniser les textes (de lois), il faut décoloniser les têtes ou les couper: commençons par celles des statues et des noms de rue! Et ne nous effrayons pas de cette violence: elle n’est que légitime défense. Ne nous laissons pas intimider par l’accusation de «racisme anti-blanc», ce n’est que rattrapage après une domination pluri-centenaire. Sur les plateaux télé, on entend des jeunes gens dire d’un air faussement désolé: «Nous préférerions beaucoup ne pas verser dans la radicalité, mais, voyez-vous, devant l’ampleur de (cochez la mention inutile): 1) la «crise climatique» ; 2) la «domination patriarcale» ; 3) l’«oppression à l’égard des minorités» ; 4) la «trahison des boomers», 5) «l’égoïsme des pays riches» … Nous n’avons pas le choix! Encore désolé…» avec un sourire.

L’escroquerie est totale, alimentée par un mépris absolu de l’histoire, qui explique assez pourquoi le décolonialisme entend désormais s’en passer.

Je ne songe pas à nier que la civilisation européenne ait été patriarcale, raciste, esclavagiste, impérialiste et imbue de sa supériorité. Elle l’a été – comme toutes les grandes civilisations connues. En revanche, ce qui la distingue entre toutes, est qu’elle a été la seule à avoir inventé le féminisme, l’antiracisme, l’anti-impérialisme ; elle est la seule à avoir aboli l’esclavage et avoir manifesté une curiosité singulière à l’égard des autres cultures passées ou contemporaines, grandes ou petites. L’ethnologie, l’histoire des autres, le goût des arts premiers, l’attrait pour les mœurs étrangères, l’attention à tout ce qui est humain, petit ou grand, proche ou lointain, digne ou indigne: tout cela commence par l’Occident, puissance émancipatrice inégalée dans l’histoire humaine. On s’acharne à la haïr pour ce qu’elle a été la seule à dénoncer. On la déteste sans vergogne au nom de la liberté qu’elle a promue.

Cette haine de l’Occident en Occident me conduit à prendre davantage au sérieux la cinquième guerre civile disponible sur le marché des idées, mais à droite cette fois-ci: le choc des civilisations. Elle fut d’abord développée par Oswald Spengler dans Le Déclin de l’Occident (1918), puis, de manière moins touffue, par Samuel Huntington, dans Le Choc des civilisations (1996). Contrairement à Spengler, Huntington ne fait pas des civilisations des êtres vivants, clos sur eux-mêmes, engagés dans une lutte à mort. Selon lui, le monde s’éclaire quand on perçoit la concurrence entre huit ensembles culturels: occidental, slave orthodoxe, islamique, africain, hindou, confucéen, japonais et latino-américain. Dans le contexte de la mondialisation, cet antagonisme multiforme se concentre entre «The West and The Rest» pour atteindre aujourd’hui son intensité maximale entre l’Occident et l’Islam.

Transposé en France, ce conflit global se révèle dans le fait migratoire à la faveur duquel un projet idéologique s’est diffusé, écrit Huntington, invitant les populations immigrées non à s’intégrer, mais à résister, voire à conquérir la terre d’accueil. Sans doute, toute l’immigration – loin s’en faut – ne s’identifie-t-elle pas à ce projet islamiste, mais sa réalisation s’affiche dans de trop nombreux territoires (perdus) de la République pour qu’on puisse l’ignorer.

Ce constat fut sottement abandonné au Front national, qui en a fait ses choux gras ; il est aujourd’hui celui d’Éric Zemmour. L’honnêteté me conduit à dire qu’il me semble juste, au moins sur les ferments d’un séparatisme trop longtemps occulté. Là où les belles âmes (j’en étais) ne perçoivent que discrimination et relégation, il y a aussi une stratégie assumée de sécession et de conquête. Là où l’on n’identifie que des victimes ou, éventuellement, des voyous, il y a aussi des guerriers. Beaucoup de nos concitoyens voient cela sous leurs fenêtres, mais on leur dit non seulement qu’ils ne le voient pas, mais qu’ils n’ont pas le droit de le voir: ce serait «islamophobe». Les attentats ont toutefois, en partie, modifié le regard et permis là aussi, de se réveiller. Voilà une autre forme de wokisme.

Mais une fois réveillé: que faire? C’est sur cette question qu’Éric Zemmour ouvre son dernier livre. L’analyse ne lui suffit plus, dit-il, il faut passer à l’action. Et là se situe la croisée des chemins. Son diagnostic de guerre civile en cours est tellement total qu’une seule issue s’offre à lui: il faut la faire et surtout la gagner par tous les moyens.

Je ne suis pas certain que les Français, qui semblent apprécier la clarté de son diagnostic, approuveront l’âpreté de sa thérapie. Ils fêtent Zemmour, pas la guerre.

Se pose donc la teneur du programme à venir: faudrait-il annuler l’islam, en rejouant à droite cette fois-ci, le refrain de la «cancel culture» au détriment d’une intégration qui, parfois, réussit? Ou faut-il seulement exiger que l’islam devienne, en France, une religion laïque comme le sont devenus, après bien des péripéties, le christianisme (malgré l’Église) et le judaïsme (malgré la Loi)? Bref, croisade ou laïcité? C’est, évidemment, cette seconde issue qui me semble la bonne ; elle n’exige aucune guerre civile, juste de la clarté, de la lucidité et de la fermeté collectives.

Sans doute, la tâche est-elle loin d’être aisée, mais c’est à cette seule condition que cette guerre civile, tout comme les quatre premières, n’aura pas lieu. Car la guerre civile, n’en déplaise à Carl Schmitt et à ses adeptes de gauche comme de droite, n’est jamais un programme, puisque la fonction première de la politique consiste justement à l’éviter.

Le Figaro