Ces parents déçus par l’école publique

C’est l’histoire d’un dégoût. Celui que Samira et Ahmed ont progressivement développé pour l’école publique. En 2005, leur fils Yacine intègre la maternelle du quartier à Caen. En janvier car il vient de fêter ses 3 ans.

Le premier jour, la maîtresse se dirige droit vers Samira: l’arrivée de son fils ne l’arrange pas, l’équilibre de la classe risque d’en pâtir, un enfant, même propre et poli, c’est un enfant de plus. Elle demande un report de sa rentrée à septembre. Informée, la directrice lui ordonne d’accueillir le petit. L’enseignante s’entête – en vain puisqu’elle devait obtempérer – et les deux se querellent devant Samira qui retire son fils de cette «école de fous». En septembre, elle obtient une dérogation et Yacine fait sa rentrée ailleurs. Toujours dans le public. La nouvelle enseignante le trouve sage, poli, mignon. Mais quel solitaire! Toujours dans son coin, jamais à se mêler des jeux à la récréation… Comme elle multiplie les remarques, Samira demande à Yacine pourquoi il n’est pas plus sociable. Il lui dit qu’avoir un seul ami suffit ; les autres ne sont pas de son genre.

Survient le déménagement dans l’Orne pour motif professionnel – Ahmed est alors footballeur en CFA. Comme le délai est court, aucune école publique ne veut prendre Yacine. Le privé s’impose. Là-bas, on loue son calme, sa sagesse, sa diction, il compte plus d’amis. De retour à Caen, les parents se tournent pourtant à nouveau vers le public.

Le privé, c’est bien mais ça coûte cher…

Le privé, c’est bien mais ça coûte cher et puis… il n’y a pas de raison, le public, c’est la voie naturelle […].

La goutte qui fit déborder le vase

L’année où Yacine entre en CM1, Samira, enceinte, gravement malade, est immobilisée. Pendant plusieurs semaines, elle ignore à quoi ressemble l’école Paul Langevin qu’a rejointe son fils à Mondeville (Calvados) – un bus le prend le matin, le dépose le soir. Lorsqu’elle s’y rend enfin, elle se fige: «Des gamins s’insultaient à la sortie, crachaient. Mon fils marquait les négations dans ses phrases, il était forcément en décalage. Je connais la ZEP, j’avais peur des bagarres!» Dépitée, elle s’en ouvre à son mari qui s’énerve: «Il m’a demandé de pas cataloguer les gens si vite. D’arrêter de croire qu’on était des privilégiés qui avions le droit à une éducation spéciale.» Lui comme elle constatent pourtant que Yacine s’assombrit. Un matin, alors que sa mère le dépose à l’école, il murmure: «ton rôle c’est de me protéger. En me déposant là, tu ne me protèges pas.» Il déballe ses chagrins: depuis des mois, des camarades de classe le frappent. Il en a parlé à la directrice. Qui n’en a pas informé Ahmed et Samira. «Elle nous a conseillé de faire des mains courantes pour un gamin de 9 ans! s’indigne encore Samira. Apparemment, il n’existe pas de sanction disciplinaire au primaire.»

Les semaines suivantes, Ahmed et Samira contactent l’académie; demandent à la maîtresse de veiller sur lui ; dorment peu et très mal. À ce moment, le cadet, Kaïs, 2 ans, entre en toute petite section de maternelle, dans la même école. À l’inverse de son frère, il ne tient pas en place. Trop brouillon, trop dissipé, il gêne sa maîtresse qui, parfois, maugrée «ah, il est là ce matin» quand Samira le dépose. Au même moment, elle apprend que Yacine a été laissé seul en classe avec l’élève qui l’avait frappé ; il s’est de nouveau pris une gifle. Cette année-là, 2011, le couple retire ses fils du public pour les mettre dans le privé. Yacine s’y fera de nouveau molester. Cependant, il ne sera pas laissé seul: l’école préviendra les parents avant de renvoyer trois jours les coupables. Le cadet y sera diagnostiqué dysorthographique et dyslexique […].

Le Figaro