Ces personnalités rattrapées par leur « blackface »

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En 2019, Justin Trudeau, premier ministre du Canada, a vu son image écornée par la publication de photos de lui, jeune, grimé en Noir. Aux États-Unis, plusieurs exemples similaires ont mis à mal la réputation d’élus.

De Justin Trudeau, le premier ministre du Canada, le monde avait jusqu’alors l’image d’un dirigeant moderne, aux allures de gendre idéal. Un champion du multiculturalisme, qui défile lors de la Gay Pride et qui fait des selfies avec les passants en vacances. En septembre 2019, la publication de plusieurs photos et d’une vidéo ont écorné l’icône.

Le magazine américain Time a publié des photos tirées du yearbook de 2001, l’album annuel de West Point Grey Academy, un lycée privé de Vancouver où Justin Trudeau, alors âgé de 29 ans, était enseignant. On voit le futur premier ministre, lors d’une soirée organisée sur le thème « Arabian Nights », tout sourire, costumé en Aladin, poser avec des collègues, en turban, le visage et les mains recouverts de maquillage foncé.

Les images ont choqué car Justin Trudeau, un progressiste qui compte alors dans son cabinet sept membres issus des minorités, arbore un « blackface » (ou sa variante, le « brownface »). Une pratique jugée raciste car elle s’inscrit dans la tradition des « minstrel shows » américains : nés dans les années 1830 aux États-Unis, ces spectacles à gros succès, mêlant théâtre et musique, faisaient jouer à des Blancs des personnages de Noirs, en particulier des esclaves, en les caricaturant et en les humiliant.

Les Noirs y étaient dépeints comme stupides, fainéants, superstitieux, obsédés par le sexe. L’un de ces personnages est devenu tellement célèbre, Jim Crow, que son nom a fini par désigner les lois de ségrégation instaurées dans les États du Sud.

« ENTRE-SOI »

Au Canada, contrairement aux Etats-­Unis, le blackface avait rarement fait la« une » des journaux. Dans ce pays où se sont réfugiés nombre d’esclaves échap­pés des Etats-­Unis aux XVIIIe et XIXe siè­cles, l’esclavage est souvent considéré comme une production étrangère. « Pour le monde entier, l’esclavage vient des Etats­-Unis, en particulier parce qu’il y a eu dans ce pays toute une production cultu­relle autour de ce thème, des films ou des photos, explique Cheryl Thompson, pro­fesseure à l’université Ryerson, à Toronto, qui a travaillé sur le blackface au Canada.

L’esclavage au Canada ne ressemblait pas à cette imagerie, il concernait surtout le travail dans les maisons, dans les jardins, il n’y avait pas de plantations de coton ou de canne à sucre. Et puis, l’esclavage a pris fin au Canada quand le Parlement du Royau­me­-Uni l’a aboli dans tout l’Empire britan­nique, en 1833­1834 – c’était avant l’inven­tion de la photographie, et il n’y a pas eu d’images d’esclavage prises ici. »

Les minstrel shows, eux aussi, ont été très populaires au Canada, ajoute ­t-­elle. « Les troupes américaines venaient s’y pro­duire grâce au réseau ferroviaire qui reliait les deux pays. Il y a même eu des minstrels shows produits au Canada, qui étaient don­nés dans des clubs sportifs ou des lycées. »

Si le blackface de Justin Trudeau sort aujourd’hui, pour Cheryl Thompson, c’est uniquement à cause des réseaux sociaux, mais il ne s’agit pas d’un incident isolé : « Il fut très pratiqué et il l’est encore, plus rare­ment, pour Halloween par exemple, dans des lieux très blancs et fréquentés par l’élite. Des endroits d’où rien ne sortait aupara­vant, car on était dans l’entre­soi. »

L’école privée de Trudeau est effectivement l’un des lycées les plus chics et chers de la ré­gion. Cette publication a eu lieu un mois avant les élections législatives. Elle n’a pas empêché le premier ministre d’être réélu, mais son image s’est dégradée dans l’opi­nion. Face à l’image­ preuve, difficilement contestable, il a dû faire acte de contrition :« C’est quelque chose que je ne pensais pas être raciste à l’époque, a­-t-­il déclaré, mais aujourd’hui je reconnais que c’était le cas, et je suis profondément désolé. »

COMPORTEMENT JUGÉ RACISTE

Sans doute par crainte de voir « sortir » d’autres images Justin Trudeau a égale­ment confié qu’il s’était déjà déguisé et grimé en Noir, alors qu’il était lycéen, dans le but de ressembler au chanteur Harry Belafonte. « Même lorsque le black­face se veut un “hommage”, il y a toujours un manque total d’empathie, de compré­hension de ce que vit l’autre, remarque Cheryl Thompson. Quand on vit à côté de personnes noires, on n’a pas envie d’en faire des caricatures. C’est faire du divertis­sement à partir d’une expérience de vie,d’une violence. »

Le premier ministre a toujours eu un goût prononcé pour les costumes – il avait habillé toute sa famille en sari lors d’une visite en Inde. Mais si personne ou presque ne qualifie ce geste de raciste, son attrait pour le travestisse­ment est aujourd’hui perçu comme moins sympathique.Le débat fut plus violent pour de nom­breuses personnalités, cette fois aux Etats­-Unis, ayant pratiqué le blackface plus ou moins récemment.

Beaucoup d’exemples viennent des Etats du Sud, connus pour leur passé esclavagiste et leurs lois de sé­grégation. Ainsi Ralph Northam, gouver­neur démocrate de Virginie, a vu resurgir un blackface de 1984, datant de ses études à l’Ecole de médecine de Virginie ­orien­tale.

En février 2019, un site conservateur a publié une page du yearbook consacrée à Ralph Northam, qui montre deux hom­mes, l’un grimé en Noir, hilare, et l’autre déguisé en membre du Ku Klux Klan – al­lusion « humoristique » à cette société se­crète blanche qui a terrorisé, torturé et tué des centaines de Noirs. Le gouverneur a d’abord reconnu être sur la photo, avant de nier que ce soit lui.

Lâché par ses alliés, il a pourtant réussi à conserver son poste après qu’une enquête indépendante a échoué à identifier for­mellement les hommes sur la photo. Mais il s’est engagé à consacrer le reste de son mandat à l’égalité raciale.L’ancien secrétaire d’Etat de Floride,Mike Ertel, un républicain, n’a, lui, pas ré­sisté à la tourmente. Il faut dire que l’image en cause est plus récente et parti­culièrement gênante.

En janvier 2019, le journal Tallahassee Democrat a publié des photos datant de 2005 où on le voit dé­guisé, lors d’une fête privée pour Hal­loween, en « victime de Katrina » : il porte du maquillage noir, et il est déguisé en femme, avec faux seins, boucles d’oreilles, rouge à lèvres et foulard sur la tête.

Un comportement jugé raciste et parti­culièrement insensible, car la photo a été prise deux mois après le passage de l’oura­gan Katrina, qui a tué plus de 1.800 per­sonnes et a dévasté La Nouvelle­ Orléans, ville en majorité noire. Et puis, en 2005, le républicain avait déjà un rôle public (su­perviseur des élections dans un comté de Floride). Le jour même de la publication de la photo, qu’il n’a pu contester, il a quitté son poste. Moins de trois semaines après sa nomination

Le Monde

4 Commentaires

  1. Le souci avec ces tristes sires, c’est qu’ils sont trop sérieux, ils prennent tout au pied de la lettre et n’ont pas le moindre recul.

    Pourtant, en 1938 déjà, Johan Huizinga, historien “à l’ancienne”, médiéviste éminent, a affirmé que le jeu était consubstantiel à la culture européenne (Homo ludens, essai sur la fonction sociale du jeu; en néerlandais: Homo ludens, proeve eener bepaling van het spel-elemen).

  2. Il m’est arrivé de me retrouver “noir charbon” après des soirées embuscades.
    Résultat : on dit beaucoup de trucs inutiles, on pense souvent à la gaudriole et on est d’une improductivité affligeante.
    Depuis j’ai compris un peu mieux ce qui se passe (ou plutôt de ce qui ne se passe pas) dans la boite crânienne de mes infortunés frères africains, puisque nous venons tous d’Afrique.

    Par contre le tam-tam et autres conneries à percussion de punk à chien du 21 juin, rien à faire, je n’y arrive pas c’est physique. Le Out of Africa a ses limites.

  3. Chaque jour, quand je libère Mandela, mon anus s’honore d’être rattrapé par une blackface. Blackfesse?…

  4. Aye, j’y ai joué au service militaire, j’ai honte, je n’en dors plus la nuit depuis, auprès de qui dois-je m’excuser pour expier mes fautes?

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