Ces syndicats étudiants qui pactisent avec les mouvements islamistes

L’Unef, notamment, se rapproche depuis plusieurs années d’un mouvement désigné par certains comme «une antenne satellite des Frères musulmans français».

«Dans les universités françaises, l’islamo-gauchisme est immanent.» Gilles Denis, maître de conférences à la fac de Lille et membre du collectif Vigilance universités, dont le but est de lutter contre le racisme et l’antisémitisme à l’université, dresse un constat sans appel. «Le nombre d’événements qui attestent d’une montée de l’islamisme à l’université a augmenté ces dernières années, et la sympathie de certains mouvements de gauche pour cette cause n’y est pas étrangère», estime-t-il.

Il est vrai que les polémiques sur ces sujets sont légion ces dernières années dans les universités françaises. C’est par exemple le cas en janvier 2018, lorsque le syndicat Solidaires étudiants demande l’annulation d’une représentation théâtrale d’un texte de Charb intitulé «Lettre aux accrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes». 

Même constat en 2019, lorsque la présidence de l’université Paris I Panthéon Sorbonne annule sa formation de «prévention de la radicalisation», après avoir été accusée de stigmatiser les musulmans. Ou encore, la même année, lorsque la pièce de théâtre Les Suppliantes, d’Eschyle, est annulée à Sorbonne Université, après que les comédiens ont été empêchés de rentrer dans l’amphithéâtre par des activistes et des étudiants reprochant au metteur en scène de grimer ses comédiens en noir et l’accusant de «propagande coloniale».

Thèses intersectionnelles

Selon Olivier Vial, président du syndicat étudiant UNI, tout a commencé en 2003, lors des manifestations mondiales contre la guerre en Irak. «C’est à cette période que des organisations de gauche et d’extrême gauche ont commencé à se rapprocher des mouvements communautaires islamistes, y compris dans le monde étudiant», explique-t-il. Dans les années qui suivent, les cadres de l’UNI constatent une «très forte montée revendicatrice sur les campus» avec l’essor de quelques mouvements communautaires, comme les Étudiants musulmans de France (EMF).

À cette époque, la Fédération des associations générales étudiantes (Fage), deuxième syndicat étudiant, s’allie avec l’EMF, dans certaines villes, pour les élections des représentants d’étudiants au conseil d’administration du Centre national des œuvres universitaires et scolaires (Cnous). «À ce moment-là, l’Unef, très à cheval sur la laïcité, a condamné ces listes communautaires. Désormais, ce sont eux qui leur font la courte échelle», atteste le président de l’UNI.

Ces dernières années, l’Unef a perdu sa suprématie dans l’enseignement supérieur français au profit de la Fage. Le célèbre syndicat étudiant de gauche a donc été obligé de nouer des alliances pour continuer de peser. Et son discours s’est souvent radicalisé. Paul Melun, ancien président de l’Unef à Sciences Po Bordeaux, a observé l’évolution idéologique de son syndicat.

«En quelques années, il y a eu un effondrement de la pensée critique. Notre organisation a arrêté de défendre les étudiants et s’est mise à épouser des thèses intersectionnelles en voulant porter secours à d’hypothétiques minorités. Quand je voulais débattre de méritocratie, d’égalité des chances, de culture, on me disait: “Parlons plutôt d’un vrai sujet: le voile”. On me mettait la pression pour que j’organise des réunions non mixtes», décrit le jeune homme qui a finalement décidé de quitter le mouvement.

Raphaël, ancien militant du syndicat, a lui aussi vu la ligne de son organisation changer au cours des dernières années. Il détaille: «À longueur de journée, j’entendais des discours sur l’islamophobie et sur le racisme. Dès que je ne suivais pas la ligne de l’Unef, peu importe le sujet, on me ramenait à mon origine, en me disant que, comme j’étais Juif, j’étais pour Israël, et donc pour Netanyahou. Mes camarades tenaient un discours pro-Tariq Ramadan, pro-Dieudonné. Lors d’élections locales, je me rappelle même avoir vu certains de mes collègues aller parler en arabe à certains étudiants d’origine maghrébine pour les pousser à aller voter.»

Si elle ne reconnaît pas les membres de son organisation dans de tels propos, la présidente de l’Unef, Mélanie Luce, admet que son organisation «a approfondi ses réflexions sur la question du racisme». Selon elle, la question des discriminations est «de plus en plus importante» pour les jeunes et, notamment, pour la communauté maghrébine. «Ce qui ne nous empêche pas de continuer notre combat contre la précarité étudiante», rappelle-t-elle.

Il n’empêche que, ces dernières années, dans plusieurs universités, l’Unef s’est rapprochée des Étudiants musulmans de France. C’est par exemple le cas à Lyon 3 ou dans d’autres établissements, où les deux organisations ont fait liste commune pour les élections étudiantes. C’est également le cas à Orléans, où des adhérents de l’EMF, interdits de locaux et de subventions par leur établissement car ne respectant pas le principe de laïcité, ont été accueillis pendant plusieurs mois au sein des locaux de l’Unef.

Une université dans laquelle les Étudiants musulmans de France ont même réussi à obtenir un siège au conseil d’administration de leur établissement en 2018. «Ils se sont présentés sous une autre étiquette et nous n’avons pas pu nous y opposer», se remémore Ary Bruand, qui était le président de l’université d’Orléans. À deux reprises, il leur avait refusé le statut d’association étudiante.

Cette organisation, créée en 1989, est implantée dans 26 établissements d’enseignement supérieur, chacun dans une ville universitaire. Officiellement, elle propose des actions culturelles, sociales et syndicales, comme nombre d’associations étudiantes. «Nous organisons des distributions de colis alimentaires ou des actions culturelles comme des conférences, des projections de films, des voyages», détaille la présidente, Hania Chalal.

En réalité, cette association aurait un tout autre but: réislamiser les jeunes musulmans de France. «L’EMF est une antenne satellite des Frères musulmans français. Cette organisation a été créée par les islamistes politiques pour occuper le terrain estudiantin. Ils veulent investir tous les champs de la société, et la jeunesse est le nerf de la guerre», affirme le militant universaliste et laïque Naëm Bestandji, qui a enquêté sur le sujet.

Des liens avec les Frères musulmans

Une accusation que confirme Mohamed Louizi, ancien cadre de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF). L’essayiste, qui a fait partie des Frères musulmans pendant plusieurs années, a également été un cadre de l’EMF. «Cette association étudiante, qui peut ressembler à bien des égards à de nombreuses organisations, est en réalité le bras des Frères musulmans à l’université. Ces établissements sont des laboratoires d’idées: tous les débats que l’on voit aujourd’hui au sujet de la laïcité, du voile, toutes les revendications communautaristes prônées par les Frères musulmans ont déjà été abordés dans des congrès étudiants dans les années 1991-1992», explique Mohamed Louizi.

Lorsqu’il en était membre, l’association organisait régulièrement des conférences-débats avec diverses personnalités de l’islam politique comme Tariq Ramadan. Des événements ouverts à tous, qui permettent d’attirer de nouvelles recrues. «Grâce à cela, ils arrivent à trouver des jeunes motivés qui peuvent ensuite eux aussi faire du prosélytisme dans les facs», explique-t-il.

Des liens avec les Frères musulmans que l’actuelle présidente de l’EMF ne nie qu’à moitié. «C’est un peu réducteur de nous étiqueter aussi facilement sous prétexte que nous sommes d’inspiration musulmane», répond-elle.

Gilles Denis, de Vigilance universités, a vu des mouvements de ce genre se multiplier ces dernières années dans les établissements d’enseignement supérieur. «Les racialistes ou partisans de la tendance décoloniale par exemple, de plus en plus nombreux dans les universités, sont aussi aveugles ou sympathisants à l’islamisme. Et les présidents d’universités, qui devraient réagir fermement, font preuve d’une cécité ou d’une crainte d’être taxé de raciste ou d’antimusulman», lance-t-il.

Une crainte que confirme ce chef d’établissement. «Nous sommes souvent obligés de céder sous la pression de ces groupes, qui ont l’opinion publique avec eux», concède-t-il. Et de conclure: «Il y a de plus en plus de sujets explosifs, qui divisent notre communauté. Souvent, je préfère ne rien dire, laisser passer, car je ne veux pas avoir de problèmes

Diffamé car qualifié d’islamo-gauchiste? Le président de la FCPE, la première fédération de parents d’élèves, marquée à gauche, n’a pas obtenu gain de cause devant la justice. Rodrigo Arenas, connu pour ses positions laïques plutôt ouvertes, avait attaqué en diffamation Jean-Pierre Obin, ancien inspecteur de l’Éducation nationale.

Dans un livre, paru à l’automne, ce dernier accusait la fédération – mais aussi la Ligue des droits de l’homme et le syndicat étudiant Unef – d’être entrée dans «l’orbite islamo-gauchiste à la faveur de la prise de pouvoir de militants d’extrême gauche épaulés par l’entrisme d’activistes proches des Frères musulmans». La FCPE vient d’être déboutée de sa plainte

Ces derniers temps, il n’a jamais autant été question d’islamo-gauchisme, ce terme qui désigne la convergence entre intégristes musulmans et groupes d’extrême gauche. À l’université, c’est une bataille idéologique rangée qui secoue le monde académique, depuis les propos tenus fin octobre par le ministre de l’Éducation.

Une semaine après l’assassinat de Samuel Paty, le professeur de collège décapité après avoir montré en classe des caricatures de Mahomet, Jean-Michel Blanquer avait nommé et pointé «l’islamo-gauchisme» dans les facs. Le ministre dénonçait «une matrice intellectuelle venue des universités américaines et des thèses intersectionnelles (l’étude, en sociologie, de discriminations et dominations simultanées, NDLR), qui veulent essentialiser les communautés et les identités», et «une vision du monde qui converge avec les intérêts des islamistes». Une «réalité» qui a, selon lui, «gangrené une partie non négligeable des sciences sociales françaises», via des individus parfaitement «conscients» et des «idiots utiles». Un pavé dans la mare.

«Émotion» scandalisée de la Conférence des présidents d’universités (CPU). Cris d’orfraie dans la presse et sur les réseaux sociaux, venus des syndicats étudiants, d’enseignants-chercheurs et d’intellectuels. Ou comment balayer d’un revers de main l’«islamo-gauchisme», terme qui, selon ces voix, n’aurait «aucune valeur scientifique», et appartiendrait au seul registre de l’extrême droite. Mais l’affaire a fait des remous.

Fin octobre, dans une tribune dans Libération, le philosophe Pierre-André Taguieff revenait sur ce mot, qu’il a forgé au début des années 2000, alors que débutait la seconde intifada: «Une alliance militante de fait entre des milieux d’extrême gauche se réclamant du marxisme et des mouvances islamistes de diverses orientations (Frères musulmans, salafistes, djihadistes)».

Depuis, les prises de position d’universitaires se succèdent. D’un côté, on dénonce des «idéologies indigéniste, racialiste et décoloniale» bien présentes dans les universités et «la persistance du déni», de l’autre, un pur fantasme, une arme rhétorique inventée par la droite.

Au milieu de cette bataille médiatique, une majorité silencieuse. Et quelques langues qui se délient. «Il ne faut pas se leurrer sur certains discours universitaires proches du Parti des indigènes de la République (PIR) ou du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF)», estime Annie Fourcaut, spécialiste de l’histoire des villes et des banlieues.

«Une géographie radicale venue des États-Unis, qui réduit l’évolution des villes à l’exclusion des classes populaires, des articles où le militantisme remplace l’analyse scientifique… Voilà plusieurs années que j’observe les dérives de Métropolitiques (revue en ligne créée en 2010 autour des questions urbaines). J’ai demandé que mon nom soit retiré du Conseil scientifique. D’autres chercheurs s’en sont éloignés.»

Si Annie Fourcaut est libre de sa parole, c’est parce qu’elle est retraitée. Ce n’est pas le cas de tous ses «jeunes collègues», avec qui l’ancienne professeur d’histoire contemporaine reste en contact. Pour suivre le débat intellectuel de près, elle constate «une approche compassionnelle aux malheurs des immigrés» et des dérives en sociologie, dans le domaine de l’urbanisme, «pas encore en histoire où les archives ne permettent pas de raconter n’importe quoi».

«L’évolution des métropoles devient une lutte entre le Bien et le Mal» résume-t-elle. Elle décrit «quelques idéologues influents», mais surtout «beaucoup de jeunes chercheurs sensibles à ce nouveau conformisme et qui veulent obtenir un poste, s’insérer dans des réseaux ou être publiés». Et dans les instances de direction des universités, un «pas de vague» de rigueur, lié «à la peur de voir des amphis envahis par des groupuscules violents ou à l’empathie pour les victimes supposées des discriminations».

Béatrice préfère garder l’anonymat. Après avoir travaillé sur les publications de femmes à la Renaissance, cette linguiste s’est tournée vers les études de genre, qui émergent en France dans les années 2000. «C’était plus contemporain. J’étais emballée. Mais aujourd’hui, j’ai l’impression de m’autocensurer, comme beaucoup de chercheurs. Je n’ai pas envie qu’on m’accuse de faire le jeu de l’extrême droite», résume-t-elle.

Lors d’un échange avec des féministes voilées, elle raconte ne pas avoir réussi à obtenir «une condamnation claire des actes de Tariq Ramadan (l’islamologue, petit-fils du fondateur des Frères musulmans, a été mis en examen pour viols sur cinq femmes)».«Elles n’ont pas le même acharnement qu’avec Polanski. Pour elles, l’essayiste Caroline Fourest est le mal incarné. Elles rejettent les Femen, car l’exhibition du corps peut choquer les croyants», explique Béatrice. En 2017, elle assiste à un colloque, à Paris II, intitulé «Stigmatiser : normes sociales et pratiques médiatiques».

«Délirant. Tarantino s’est fait descendre, accusé de sionisme, de racisme, de sexisme. Toute critique contre l’islamisme est prise comme une posture néocolonialiste. Pour ces militants, la “race”, la classe sociale, le sexe sont un tout, mais ils expliquent que les gens les plus discriminés sont les musulmans. Ils oublient qu’une religion se choisit. Ils se disent marxistes, mais “ l’opium du peuple” ne concerne pas l’islam. Pour eux, l’universalisme est une monstruosité inventée par les Français», raconte Béatrice, qui veut aujourd’hui «prendre du recul», et retourner à ses premières recherches.

Céline Masson, psychanalyste, enseignante-chercheuse à l’université de Lille, est régulièrement taxée de «réac», de «raciste». Elle préside le Réseau de recherche sur le racisme et l’antisémitisme (RRA), créé en 2019, pour «contrebalancer des recherches militantes».

«À l’université, différents courants dits progressistes peuvent agréger à eux des pro-islamistes de gauche qui vont puiser là, matière à détester l’Occident», constate-t-elle. Elle cite les «postcolonial studies», importées des États-Unis dans les années 2010. «Elles étudient l’héritage du colonialisme, ce qui est en soi respectable. À condition de ne pas en faire une obsession contre l’Occident supposé raciste et impérialiste. C’est la radicalité des discours qui m’interpelle, la manière de présenter et de dévoyer des penseurs comme Frantz Fanon ou Aimé Césaire

Elle décrit, depuis quelques années, une «imprégnation de ces idéologies indigénistes, racialistes et pro-islamistes», notamment en sociologie. «Ces pseudosciences essentialisent les identités. Elles divisent les humains dans une forme d’élation narcissique “moi, mon corps, ma race, ma différence ”. Des escouades de militants, minoritaires mais très actifs, se dressent vertueusement contre tout ce qui ne leur convient pas, créent des bâtons de justice viraux de type “hashtag”, afin de poursuivre sur les réseaux ceux qui osent apporter la contradiction.»

Professeur germaniste à l’université de Lille, Martine Benoit a fait l’objet d’une polémique virulente. Les faits remontent à octobre 2019. Elle est référente racisme et antisémitisme de l’université de Lille, lorsqu’une étudiante la sollicite pour une médiation: un professeur de sport lui a signifié qu’elle ne pouvait participer à un cours de boxe en raison de son voile.

«Ce professeur faisait valoir des arguments d’hygiène et de sécurité. L’étudiante est arrivée avec des représentants des Étudiants musulmans de France et du CCIF. L’heure n’était pas au dialogue», raconte la référente, qui soutient la position du professeur de sport. La médiation achoppe. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. En juin 2020, une tribune, signée par des enseignants-chercheurs de son université, paraît sur Mediapart, et la cible directement.

«Silence, on discrimine», titrent ses auteurs. Ils dénoncent une banalisation de l’islamophobie à l’université, rappelant que la loi de 2004 sur l’interdiction du voile ne concerne pas l’université, et font état de «connaissances scientifiques» internationales posant que le port du voile «peut représenter une forme d’émancipation à l’égard de la sphère familiale».

Dans la foulée, une contre-tribune de soutien à l’enseignante médiatrice est publiée. Elle rappelle le règlement intérieur de l’université, qui stipule des «tenues appropriées aux impératifs d’hygiène et de sécurité», en sport comme dans certains travaux pratiques. Par la voix de son vice-président, l’université de Lille présente finalement ses excuses à l’étudiante et conclut à «une erreur d’appréciation» du professeur.

Des sciences humaines et sociales «gangrenées» par l’islamo-gauchisme? «Les recherches sur le postcolonialisme existent et elles ont toute leur place à l’université», affirme Frédérique Vidal, avant d’évoquer une «recherche par définition internationale».

«Chaque fois que nous constatons des dérives, la communauté réagit», assure la ministre de l’Enseignement supérieur. Mais, pour Pierre-André Taguieff, il y a bel et bien «une prise de pouvoir du décolonialisme à l’université», en sociologie, dans les sciences politiques, chez les anglicistes, les américanistes. «On a affaire à un discours mensonger qui a un parfum de vérité», résume-t-il.

Le Figaro