«C’est dur de le prendre au sérieux»: pourquoi les fautes d’orthographe nous crispent autant?

L’orthographe est devenue un moyen de jauger la valeur de l’autre. 498718848/deagreez – stock.adobe.com

Mails, sms, réseaux sociaux… Les supports pour écrire sont de plus en plus nombreux… les fautes d’orthographe également. Difficiles à pardonner, elles cristallisent les tensions. Mais pour quelle raison?

«Slt sava?», «se n’est pas possible», «j’ai manger»… Qui d’entre nous n’a jamais grimacé à la lecture d’un message amical ou d’un mail professionnel truffé de fautes d’orthographe? Avec la multiplication des moyens d’expression écrits et l’émergence des réseaux sociaux, «nous n’avons jamais autant écrit dans l’histoire de l’humanité», expliquait Louise-Amélie Cougnon, chargée de recherche à l’Université catholique de Louvain, au Figaro. Nous tapons des mails et messages toute la journée et malgré cela, nous ne cessons de faire des fautes d’orthographe… Au grand dam des défenseurs de la langue française qui dressent un constat sévère vis-à-vis de ceux qui commettent des fautes d’orthographe.

«J’ai une amie délicieuse aux yeux verts clair mouchetés de rouille ; en un mot merveilleux. Malheureusement, elle écrit comme une patate», raconte Lucas*, dépité. Résultat, ils s’écrivent moins et le jeune homme préfère la voir plutôt que de la lire pour éviter d’abîmer l’image qu’il a d’elle. De son côté, Laure a refusé une relation amoureuse après avoir reçu une lettre d’un collègue, qui était «bourrée de fautes». La sentence tombe: «Mignon, mais impossible d’aller plus loin». Pour Laure comme pour Lucas, les fautes d’orthographe sont des tue-l’amour.

Elles peuvent aussi représenter un manque de respect. «C’est très dur pour moi de prendre au sérieux quelqu’un qui écrit avec plein de fautes d’orthographe, confie Théo, ingénieur dans le bois. Je considère que la personne ne maîtrise pas la langue ou n’y prête guère attention ce qui n’est pas tolérable». Jacques, un utilisateur de sites de rencontres, renchérit: «J’ai l’impression d’avoir affaire à un sot ou une sotte». Et d’ajouter: «J’ai du mal à apprécier la qualité d’un raisonnement» lorsqu’un message est entaché de fautes d’orthographe.

Même écho dans le monde professionnel, du côté des recruteurs. Une ou deux fautes d’orthographe et voilà la possibilité d’une carrière qui s’envole! «C’est rédhibitoire», déclare Eva, recruteure dans un cabinet d’audit financier. «Le CV est la vitrine des candidats, il est censé être relu!», renchérit de son côté Hélène, chargée de recrutement. «Un mail de motivation ou post-entretien contenant des fautes risque d’annuler la démarche, avertit-elle. Cela donne une impression de “négliger” la dynamique qui est pourtant tout à fait honorable…» Le jugement est sévère. Mais pourquoi sommes-nous à cran sur l’orthographe?

Au XVIIe siècle, l’orthographe n’était pas fondamentalement importante. «Elle était une affaire d’imprimeur», explique Jean Pruvost, linguiste et auteur de Pour en finir avec les 100 fautes de français qui nous agacent. Ainsi, le style l’emportait plus souvent. À l’époque, l’Académie française, née en 1635, commence tout juste à normaliser la langue et donc l’orthographe. Jusqu’ici, en effet, il était tout à fait possible d’écrire «il vesquit» ou «il vescut», on lit «celeris» et «sceleri», «nénufar» (ce n’est qu’à compter du XXe siècle qu’on trouve la graphie «nénuphar» chez les sages)… Le chemin du bon usage est d’autant plus long que jusqu’au XIXe siècle, seul un Français sur deux savait lire et écrire!

En vérité, ainsi que le rapporte Jean Pruvost, l’orthographe «fait partie des lieux de condamnation implicite fondée sur le constat d’une absence d’efforts». Autrement dit, l’orthographe est devenue un moyen de jauger la valeur de l’autre. «Les recruteurs interprètent souvent la présence de fautes dans les CV et les lettres de motivation comme un manque d’éducation et de politesse voire même un manque d’intelligence et de compétences», explique de son côté Christelle Martin Lacroux, enseignante-chercheuse en sciences de gestion qui a consacré sa thèse (2015) aux fautes d’orthographe dans les processus de recrutement. «Cela va avoir un effet sur leur manière ensuite d’accepter ou pas de recevoir le candidat».

Les réseaux sociaux n’ont rien arrangé à la bonne écriture de la langue française. «Ils rendent la maîtrise approximative de l’orthographe plus visible». Selon Christophe Benzitoun, enseignant-chercheur, linguiste à l’université de Lorraine et auteur de Qui veut la peau du Français?, au lieu d’inciter à plus de tolérance, elle devient «une arme pour décrédibiliser les propos tenus». «Si la personne avec qui j’échange est placée au-dessus de moi hiérarchiquement et qu’elle m’écrit avec des messages plein de fautes, je vais être beaucoup moins impressionnée», confie Marion. «Malgré moi, j’associe capacités rédactionnelles à capacités intellectuelles, bien qu’il existe différentes formes d’intelligence!». Julien Soulié, expert au sein du Projet Voltaire et ancien professeur de lettres classiques, l’avoue, autrefois il «manquait de s’évanouir» à la vue d’une faute d’orthographe. «Maintenant, j’essaie plutôt d’analyser la faute, de comprendre ce qu’elle dit de mon correspondant – et de moi, explique-t-il. Un peu de modestie et de recul ne sont pas de trop.» D’ailleurs, «certaines fautes d’autrefois sont devenues la norme aujourd’hui.» Par exemple, le mot pluriel de «cheval», «chevaux», est né d’un accident due à l’écriture des moines copistes qui utilisaient des abréviations bien avant l’ère du langage SMS. Alors qu’autrefois on disait bien des «chevals». Ou encore un «sceau» (cachet officiel) qui s’écrivait jadis «seau»: un «c» sorti de nulle part a été ajouté pour le distinguer du «seau» (à eau).

Est-ce donc un phénomène typiquement français? Pour Jean Pruvost, nos amis belges – pourtant bons grammairiens – et canadiens francophones sont moins sévères vis-à-vis des «contrevenants de l’orthographe». Un point également souligné par Christophe Benzitoun: «Dans certaines études, on observe que les Français sont plus puristes que les Belges et Suisses quand on leur demande si une tournure donnée s’emploie ou pas». Et de rappeler que dans le cadre du projet Les Français de nos régions, les professeurs en linguistique Mathieu Avanzi et Julie Glikman ont interrogé des milliers d’internautes à partir de phrases en demandant lesquelles leur paraissaient plus ou moins correctes. «Et les formes non-normatives étaient plus souvent rejetées en France qu’ailleurs», fait remarquer Christophe Benzitoun.

À l’origine de cette exigence: la difficile maîtrise de la langue. «La création du certificat d’études a donné à la bonne orthographe un rôle essentiel», rappelle Jean Pruvost. Avoir une bonne orthographe est un «graal», comme le souligne Christelle Martin Lacroux. «L’orthographe est devenue une condition de réussite et d’ascension sociale», analyse-t-elle. «Il y a un certain plaisir, un peu cuistre ou snob, à montrer que nous avons… d’autant plus que notre orthographe est très difficile et capricieuse!», ajoute Julien Soulié.

«Maîtriser l’orthographe est devenu un signe de distinction sociale». De ce fait, elle participe au jeu de la «sélection naturelle», selon Jean Pruvost qui fait le parallèle avec le sport ou la cigarette: «Si je ne fais pas de sport, à mon âge, je risque la crise cardiaque, si je ne cesse de fumer le cancer des poumons me guette, et donc si je ne joue pas la politesse de la langue qu’est l’orthographe, il me faudra accepter d’être laissé de côté à moins d’un niveau de pensée exceptionnel». Au point qu’elle a même été érigée en sport national comme le montre l’exemple des Dicos d’or, concours francophone de vocabulaire destiné aux élèves de 11 à 16 ans. Ou encore l’épreuve de la Dictée de Mérimée considérée comme la plus difficile à rédiger, sans oublier les célèbres dictées de Bernard Pivot. «L’orthographe comme les maths sont des vrais tests d’attention, de soin, de vigilance!»

Le Figaro