« Ceux qui n’ont rien, les gens ordinaires et les gens malins » : La tripartition de la société française

Nos dirigeants politiques peinent à identifier correctement les différentes classes sociales et leurs besoins spécifiques. Il leur est même difficile de les nommer sans les stigmatiser, explique Jean-Pierre Robin.

Où sont passés les automobilistes «gros rouleurs» pour raison professionnelle? On ne parlait que d’eux au début de l’été, avant de disparaître des écrans à la rentrée. Ils ont été dilués dans la ristourne générale de 30 centimes par litre de carburant, véritable «taxe carbone à l’envers» pour tous. Bravo l’artiste.

C’est un mystère et une insulte au bon sens: pourquoi le gouvernement ne parvient-il pas à cibler les aides publiques en faveur des gens les plus pénalisés par l’inflation dont il y a fort à craindre qu’elle exacerbe les fractures socio-économiques? Le fait est que nos dirigeants politiques peinent à identifier correctement les différentes classes sociales et leurs besoins spécifiques. Il leur est même difficile de les nommer sans les stigmatiser!”

Ainsi Emmanuel Macron, tout juste élu à l’Élysée, pointe-t-il «les gens qui ne sont rien» (29 juin 2017). Formule effroyable: on ose espérer que la langue du président de la République a fourché ce jour-là. Voulait-il dire: «ceux qui n’ont rien»?

Il est vrai que son prédécesseur, François Hollande, évoquait en privé «les sans-dents» . Et avant lui Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur en 2005, vilipendait en public «les racailles». Quant à Jacques Chirac, son expression «le bruit et l’odeur» est restée dans les annales (il visait des familles d’immigrés lors d’un meeting du RPR en 1991). On se souvient aussi «des sauvageons» de Jean-Pierre Chevènement, ministre de l’Intérieur (1999), pour désigner les mineurs délinquants multirécidivistes.

Ce florilège montre combien il est délicat de qualifier la misère, matérielle ou morale, au risque d’accréditer le poncif: «mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde». De Chirac à Macron, en passant par Sarkozy et Hollande, leurs mots se complètent pour dire la même chose. Les quatre présidents décrivent à leur insu ce que Karl Marx appelait «le lumpenprolétariat» (prolétariat en haillons, en allemand). Et l’analyse marxiste, comme l’on sait, n’éprouve aucune compassion à l’égard de cette catégorie interlope, à la fois désœuvrée, sans foi ni loi et dépourvue de conscience de classe (Marx n’a que mépris pour le «lumpen»).

Combien sont-ils ces «ménages zombies», comme on les appelle parfois (à l’instar des «entreprises zombies», qui ne pourraient pas vivre sans les subsides publics de tous ordres)? Omniprésent dans la chronique quotidienne des faits divers (des rodéos aux «refus d’obtempérer», etc.), le «lumpenprolétariat» version 2022 est absent des statistiques socio-économiques qui ont pour seul critère les ressources pécuniaires, sans considération des habitus sociaux. L’Insee répartit ainsi la population française en dix déciles (10 %), calculant en outre un seuil de pauvreté (60 % du revenu médian, soit 1102 euros pour un célibataire). Selon cette définition, le pays compte 9,2 millions de personnes pauvres (14,6 % des Français).

Une autre acception, plus extensive, consiste à regarder le nombre de personnes qui tomberaient dans la misère en l’absence d’aides sociales et qui forment 30 % de la population, selon l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (Onpes). Sont-ce là «les gens qui n’ont rien» ou «qui ne sont rien» comme en déduisent ceux qui confondent inconsciemment l’être et l’avoir?

Contestation antisystème

Le deuxième grand groupe, majoritaire en nombre, est «la classe moyenne» dont on répète à l’envi qu’elle est en voie de déclassement depuis trente ans aux États-Unis et en Europe. Elle représente la moitié de la population en France, selon, entre autres, l’association La Finance pour tous et l’Observatoire des inégalités. Or un terme tend de plus en plus à s’imposer pour qualifier les membres de cette classe nombreuse: «les gens ordinaires». Le géographe Christophe Guilluy et le juriste Alain Supiot, professeur émérite au Collège de France, aiment tout spécialement à répéter que «les gens ordinaires sont enclins à faire sécession ». Ils se réfèrent bien sûr au mouvement des «gilets jaunes», emblématiques de la contestation «antisystème».

Le vocabulaire n’est pas innocent: l’autodérision de la formule «gens ordinaires» exprime une rancœur accusatrice à l’encontre des «élites mondialisées», les «smart people» comme on dit, également par autodérision, au Forum économique mondial de Davos. Soit en français, «les gens malins» (ceux qui réussissent), ou plus prosaïquement «les gens aisés», dans la terminologie délibérément terne de l’Insee (qui se refuse catégoriquement à user du mot «riche» dans ses analyses). Cette classe prospère et fort hétérogène – du cadre au milliardaire – rassemble quant à elle 20 % de la population.

La France coupée en trois: la tripartition n’a rien d’original quand on se rappelle qu’il y a 2500 ans, Aristote faisait ce constat (Politique): «Tout État renferme trois classes distinctes, les citoyens très riches, les citoyens très pauvres et les citoyens aisés, dont la position tient le milieu entre ces deux extrêmes».

Par nature, les relations entre ces trois groupes ne peuvent qu’être conflictuelles. Plus ou moins selon la conjoncture. Or l’inflation constitue un facteur détonant qui frappe chaque classe à sa façon. «Ceux qui n’ont rien» voient leur minimum vital dynamité. Les «gens ordinaires» ont à redouter le déclassement (qui est réellement en mesure d’indexer son salaire sur l’inflation?). Les «gens malins» doivent craindre que leur fortune (aux deux sens du terme) soit remise en cause. «Le maintien de la stabilité des prix est la meilleure contribution que les banques centrales puissent apporter en faveur du bien-être de chacun», écrit la Banque centrale européenne dans sa profession de foi. La sagesse même.

Le Figaro