Charles Kupchan : “Très isolé, Poutine est en position de faiblesse”

Le président russe Vladimir Poutine, à Moscou le 9 novembre 2022. afp.com/Sergei BOBYLYOV

Pour l’ancien conseiller de Barack Obama, le président russe n’acceptera jamais la perte de la Crimée. Et la guerre risque d’aboutir à un conflit gelé.

Assistant spécial du président Barack Obama et directeur des affaires européennes au sein du Conseil national de sécurité de 2014 à 2017, Charles Kupchan, qui enseigne aujourd’hui à la prestigieuse université de Georgetown, à Washington, est l’un des meilleurs spécialistes mondiaux en géopolitique. Dans son entretien à L’Express, il insiste sur l’isolement du président russe Vladimir Poutine, largement mis en lumière par le récent sommet du G20. Si les grandes puissances présentes ont, dans l’ensemble, condamné la guerre en Ukraine, rien n’indique que la Chine soit décidée à exercer une forte pression sur la Russie. Selon cet expert, le risque d’une escalade entre Moscou et l’Otan n’étant pas à écarter, les Occidentaux doivent montrer qu’ils sont prêts à jouer un rôle dans un règlement diplomatique. Mais Charles Kupchan estime que la guerre pourrait se transformer à terme en conflit gelé entre Ukrainiens et Russes.


La Russie est apparue particulièrement isolée au sommet du G20 de cette semaine. Est-ce de nature à faire reculer Vladimir Poutine, au moment où il enchaîne les revers dans la guerre en Ukraine ?

Charles Kupchan Le fait que Vladimir Poutine ne se soit pas montré au G20, à Bali, est un signe évident de faiblesse. D’autant que c’est quelqu’un qui a besoin d’être sous les feux de la rampe et aime s’asseoir à la table des grandes puissances mondiales. Il craignait visiblement que son isolement sur la scène mondiale soit visible et humiliant s’il se rendait sur place, et que cela entache sa réputation dans son pays et à l’étranger.

Est-ce que le communiqué final du G20 – qui stipule que “la plupart” des pays membres “condamnent fermement la guerre en Ukraine” et les discussions qui ont eu lieu vont changer son état d’esprit ? Poutine est beaucoup plus préoccupé par ce qu’il se passe sur le terrain en Ukraine et par la nécessité qu’il ressent de pouvoir montrer un signe crédible de victoire à sa population. Comment définit-il une victoire ? Impossible de le savoir. Mais une chose est certaine : la physionomie de cette guerre n’a pas beaucoup changé avec le G20. Il y aurait pu y avoir une sorte de point d’inflexion, si le président Xi Jinping avait indiqué que la Chine était prête à exercer une réelle pression sur la Russie. Je n’ai rien observé en ce sens. Et la Chine n’a toujours pas condamné officiellement l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Peut-on parler d’un succès diplomatique pour l’Occident ?

Oui, à plusieurs égards. Premièrement, le symbole de la réunion du G20 sans Poutine envoie en soi un signal important. En effet, même si les 19 autres pays n’étaient pas entièrement unis, son absence suggère que la Russie se trouve aujourd’hui dans une situation très isolée. Ce sommet l’a démontré au monde entier.

Deuxièmement, avant la réunion, il n’était pas du tout clair que la déclaration finale mentionnerait la guerre. Or ce mot a été prononcé. Certes la guerre n’est pas condamnée par tous et le nom de la Russie n’est pas indiqué. Mais les mots choisis sont probablement allés aussi loin que le consensus le permettait : c’est une déclaration assez forte contre ce que la Russie fait en Ukraine.

Troisièmement, alors que le monde est de plus en plus divisé et conflictuel, il était très important de se réunir quand même. Et de ne pas parler uniquement de la guerre. Il y a eu beaucoup de conversations sur d’autres sujets, notamment la sécurité alimentaire, l’énergie, le changement climatique, la gouvernance mondiale. C’est crucial, même si une guerre horrible se déroule en Ukraine.

Enfin, la rencontre entre le président chinois Xi Jinping et son homologue américain Joe Biden a été utile. Nous ne savons pas exactement ce qu’ils se sont dit ni comment tout cela se matérialisera. Mais il semble que l’atmosphère était bonne. Il y a donc au moins un espoir que cette conversation freine la détérioration des relations entre Washington et Pékin.

La Chine et l’Inde ont été d’accord pour condamner l’impact négatif de la guerre en Ukraine sur l’économie, ainsi que “l’usage ou la menace d’utiliser les armes nucléaires”. Est-ce un signe que Pékin et New Delhi prennent leurs distances avec la Russie ?

D’après ce que j’observe, la Chine et l’Inde ne prennent pas leurs distances avec la Russie de manière significative ou, en tout cas, pas d’une manière de nature à faire changer l’attitude de Poutine dans sa guerre contre l’Ukraine. En revanche, leurs prises de position rendent plus compliquée l’utilisation d’armes nucléaires par la Russie, car les Chinois et les Indiens ont clairement déclaré qu’ils considéraient cela comme “inadmissible”. Si la Russie franchissait cette ligne rouge, elle pourrait se retrouver privée du soutien de la Chine ou de l’Inde. C’est pourquoi il s’agit à mes yeux d’une déclaration importante.

Peut-on attendre de la Chine qu’elle fasse pression sur la Russie dans le sens d’une désescalade ?

Les Chinois n’aiment pas cette guerre, il n’y a aucun doute là-dessus. C’est une guerre qui est extraordinairement perturbatrice sur le plan géopolitique et économique. Elle provoque un ralentissement économique mondial à un moment où la Chine connaît elle-même un ralentissement économique assez prononcé. D’un côté, Pékin a jusqu’à présent fermement défendu son partenariat stratégique avec Moscou. De l’autre, elle n’a pas violé le régime de sanctions contre Moscou et n’a pas livré d’armes à la Russie. Que dit Xi Jinping à Vladimir Poutine à huis clos ? Personne ne le sait. Mais ce n’est clairement pas suffisant pour que Poutine arrête la guerre.

La rencontre entre Xi Jinping et Joe Biden, la première en chair et en os depuis qu’ils sont à la tête de leur pays, semblait destinée à essayer de calmer les tensions entre les deux nations. Cet apaisement peut-il être durable, alors qu’aucun des sujets de discorde n’a été résolu ?

La bonne nouvelle, c’est qu’ils se sont rencontrés en face-à-face, qu’une relation a été réinitialisée entre ces deux hommes qui se connaissent depuis longtemps. Biden investit beaucoup dans les contacts interpersonnels. Le fait que cette conversation ait eu lieu est positif. Les éléments de la réunion qui ont été rendus publics donnent par ailleurs des raisons d’être optimiste. Le ton était cordial et respectueux. Il n’y a pas eu de confrontation, alors que la réunion qui avait eu lieu en Alaska, en mars 2021, entre le secrétaire d’Etat Tony Blinken, le conseiller à la sécurité Jake Sullivan et leurs homologues chinois, avait été très conflictuelle.

Cette conversation avait l’air plus constructive. Maintenant, la grande question, et nous ne connaîtrons pas la réponse avant un certain temps, est : est-ce que cela fera une différence ? Commencerons-nous à voir les Etats-Unis et la Chine travailler ensemble sur les grands enjeux mondiaux ? Leur confrontation sur le sujet de Taïwan, notamment, sera-t-elle moins vive ? Je suis plutôt convaincu que cette réunion a été bien préparée. Et que les deux parties l’ont abordée avec un programme et un plan pour tenter d’ouvrir la voie à une meilleure relation et un travail d’équipe sur les défis mondiaux. L’administration Biden a affirmé, depuis son arrivée au pouvoir, qu’il faut affronter la Chine là où c’est nécessaire, et travailler avec elle dans les domaines où nos intérêts se recoupent. Jusqu’à présent, cela n’a pas fonctionné et les tensions dans les relations ont mis le dialogue stratégique en attente. Toute la question est donc à présent de savoir si ce dialogue stratégique va pouvoir démarrer et avancer.

Ce G20 avait été annoncé par certains comme le premier de la nouvelle guerre froide : cela a-t-il été le cas ?

Le G20 a eu lieu dans le contexte d’un monde qui se dirige progressivement vers une nouvelle guerre froide. L’entretien entre Xi Jinping et Joe Biden indique clairement que nous n’en sommes pas encore là. Et qu’il est peut-être possible d’éviter d’arriver à cette situation avec beaucoup d’efforts. Mais je dirais que se diriger vers un monde divisé en deux blocs, qui ressemble à la guerre froide, reste le scénario le plus probable. C’est vers cela que nous nous dirigions avant le G20. Seul l’avenir nous dira si ce sommet a servi de point de bascule. Et a réussi à changer la tendance que nous avons vu s’accélérer depuis que la Russie a envahi l’Ukraine.

L’explosion d’un missile en Pologne, le 15 novembre, représente-t-elle à vos yeux un avertissement sur le risque d’escalade ?

L’explosion d’un missile en Pologne souligne à quel point cette guerre est dangereuse. Il s’avère, selon toute probabilité, qu’il s’agissait d’un missile antiaérien ukrainien, qui a accidentellement touché la Pologne. Heureusement, ce n’était pas un missile russe. Mais cela montre à quel point nous sommes proches de l’escalade. Si la Russie avait effectivement attaqué la Pologne avec des missiles, nous serions sans doute confrontés à une guerre d’une tout autre ampleur. Dieu merci, tout le monde a gardé son calme et s’est efforcé d’établir les faits.

Cela dit, je serais surpris, au stade actuel, que la Russie veuille délibérément élargir la guerre. Tout simplement parce que la Russie a déjà du mal à combattre l’Ukraine. La dernière chose dont elle a besoin en ce moment serait de combattre l’Ukraine ET l’Otan. Nous avons tous poussé un soupir de soulagement, mais ce fut un moment effrayant. Et nous devrions tous prendre conscience que les guerres peuvent prendre des directions que personne ne peut prévoir. Le danger d’escalade est réel, qu’il soit provoqué de façon accidentelle ou délibérée. C’est pourquoi nous devons faire en sorte que cette guerre ne s’éternise pas.

Pensez-vous que tout est fait pour éviter une escalade ?

Les alliés de l’Otan ont fait très attention à ne pas s’impliquer directement dans la guerre. Et ils ont respecté leurs propres lignes rouges concernant les types d’armes qu’ils fournissent à l’Ukraine. La Russie a également pris soin d’éviter l’escalade et n’a pas frappé les armes occidentales lorsqu’elles transitaient par des pays de l’Otan. Elle ne semble pas non plus avoir menacé des navires ou des avions de l’Otan en mer Noire ou ailleurs. Mais le fait que cette guerre n’a jusqu’à présent pas connu d’escalade ne signifie évidemment pas qu’elle n’en connaîtra pas à l’avenir. Il faut rester préoccupé par ce risque d’un conflit plus large entre la Russie et l’Otan.

Plusieurs pays occidentaux, dont la France, cherchent à ramener les Russes à la table des négociations. Est-ce le bon moment pour négocier ?

C’est le bon moment pour préparer la table des négociations. Même si les parties ne sont pas encore prêtes à s’asseoir à cette table. A mon avis, le message que l’Occident doit envoyer à l’Ukraine et à la Russie doit être que nous sommes prêts à jouer un rôle pour tenter de mettre fin aux combats et parvenir à un règlement diplomatique. Il est clair que la Russie et l’Ukraine ne pensent pas que l’heure de la diplomatie a sonné. D’un côté, les Ukrainiens connaissent des succès continus sur le champ de bataille. De l’autre, les Russes ne cessent de bombarder les villes ukrainiennes. Aucune des deux parties ne semble donc prête à passer du champ de bataille à la table des négociations.

Cela pourrait toutefois changer avec l’arrivée de l’hiver. Nous pourrions assister, avec la neige et les températures négatives, à une pause ou à un ralentissement des combats, qui pourrait permettre une ouverture diplomatique. J’observe qu’à Washington, il y a plus de discussions sur l’option diplomatique qu’il y a quelques semaines, et l’administration Biden est en train d’avancer sur cette question. Il y a eu plusieurs conversations entre des responsables américains et des responsables russes. Y compris entre Bill Burns, le chef de la CIA, et son homologue russe, à Istanbul. Officiellement, ces conversations sont exclusivement axées sur la prévention de l’escalade. Mais elles peuvent permettre une discussion plus large si les parties sont intéressées.

Une victoire ukrainienne est-elle possible ?

Oui. Jusqu’à présent, l’Ukraine a obtenu des gains remarquables, repoussant l’attaque sur Kiev, reprenant Kharkiv et ses environs, reprenant la ville de Kherson. Clairement, la dynamique est du côté de l’Ukraine. Et les armes occidentales continuent d’affluer vers Kiev. Cela signifie-t-il que les Ukrainiens pourraient expulser la Russie de toute l’Ukraine, y compris de la Crimée ? Qui sait… Est-ce que les Russes sont prêts à accepter une défaite complète ? Non. Et c’est pour cela que je suis très préoccupé par le risque d’escalade. Si Poutine voit se profiler la perte de la Crimée, je pense qu’il envisagera des actions inconsidérées, y compris l’utilisation potentielle d’une arme nucléaire.

C’est pourquoi, à mon avis, cette guerre ne se terminera pas par la libération totale du territoire ukrainien. L’issue la plus probable à mon sens est un nouveau conflit gelé, après de nouveaux progrès ukrainiens, et qui aboutit à une nouvelle ligne de front.

Une autre issue, qui serait préférable, serait un règlement diplomatique. Je pense que cela sera plus difficile à réaliser, car ce que l’Ukraine serait prête à accepter et ce que la Russie serait prête à accepter ne se recoupent pas forcément. D’un point de vue légal et moral, l’Ukraine a tout à fait le droit de se battre jusqu’à ce qu’elle ait récupéré chaque pouce de son territoire. Mais à mon avis, ce n’est pas comme ça que cette guerre va se finir.

Propos recueillis par Cyrille Pluyette

L’EXPRESS