Chili (Histoire) La relation bilatérale franco-chilienne, hier et aujourd’hui (1ère partie)

Mise à jour: Vendredi, 26 février 2021

Je souhaite tracer un tableau historique de la relation bilatérale franco-chilienne en replaçant celle-ci dans la longue durée. J’aborderai ses développements actuels dans un autre billet que je publierai ici prochainement.

Je vous remercie par avance pour l’effort qui vous est demandé pour la lecture de ce long pavé. Je suis vraiment désolé, mais je n’avais pas le temps de faire plus court ^^!

Je vais donc tenter de décrire cette très forte francophilie chilienne, ancienne et profonde, qu’il est fondamental de comprendre pour apprécier la qualité de la relation bilatérale si longuement entretenue entre le Chili et la France.

Il est tout à fait évident que cette dernière doive se renouveler au XXIème siècle en fonction des évolutions considérables qu’ont connues les deux pays au cours des dernières décennies.

1.1 Une relation riche et ancienne du début du XIXème siècle aux années 1945-1950

Bien entendu, la distance géographique (>10.000km à vol d’oiseau) a constitué un frein à la relation mais la France est considérée au Chili comme une référence majeure, culturelle et politique, du début du XIXème siècle aux années 1945-1950, années à partir desquelles le modèle nord-américain s’impose progressivement.

1.2 Exposé sur l’apogée du rayonnement français au Chili à partir du XIXème siècle

Il y a eu bien entendu des contacts durant la période coloniale espagnole mais ceux-ci étaient limités aux marins, navigateurs et corsaires et aux marchands français (n’oubliez pas que la famille Pinochet est originaire de Saint-Malo) qui commerçaient à Valparaíso à partir de la fin du XVIIème siècle, dont les deux grands explorateurs que furent Bougainville et La Pérouse.

Le premier Pinochet à vivre au Chili est un marin, Guillaume Pinochet, né à Saint-Malo, en Bretagne et arrivé à Concepción en 1720 avec un bateau chargé de marchandises, ne pouvant rien débarquer car seuls les royalistes espagnols avaient le droit de commercer. Il se marie alors dans la noblesse locale avec Doña Úrsula de la Vega y Montero de Amaya pour pouvoir débarquer ses marchandises. Son fils, né de ce mariage, fut capitaine dans l’armée chilienne.

Tout change avec la lutte pour l’indépendance de 1810 à 1818 car la France fournit le modèle de l’émancipation concentré dans la philosophie des Lumières, la Révolution française et la geste épique de Napoléon. « L’aventure de la conspiration des trois Antoine » est celle de deux Français qui complotent pour l’indépendance (Antoine Gramusset et Antoine Berney avec le Chilien Antonio Rojas) arrêtés en 1781.

A partir du début du processus de l’indépendance en 1810, des vétérans des guerres de la Révolution et de l’Empire se joignent à titre individuel aux troupes de O’Higgins et San Martin. On peut citer, entre autres, le colonel Beauchef, le capitaine Drouet fils de l’aubergiste de Varenne, Benjamin Viel qui se distingue à la bataille de Maipú, l’Alsacien Crammer, etc…

Napoléon avait, semble-t-il, songé à aider les jeunes républiques latino-américaines à se libérer mais l’idée n’a finalement pas eu de suite. En revanche, la France de la Restauration est l’alliée de l’Espagne des Bourbons et il faudra attendre 1831 et Louis-Philippe pour que soit reconnue l’indépendance du Chili par la France, avec la nomination de M. de Cazotte comme chargé d’affaires et consul général à Santiago.

Un traité d’amitié et de commerce est signé en 1846, malgré l’incident de Magellan en 1843 où un navire français a fait mine de prendre possession du détroit (pour apprécier le culot à sa juste mesure, il faut un peu connaître la géographie et la météo à la pointe Sud du continent américain). Les années qui suivent sont marquées par une période de prospérité économique, avec l’ouverture aux investisseurs français dans le domaine minier et portuaire, avec la SMCC la Société des mines de cuivre de Catemu, fondée en 1899 par l’appel à des capitaux français et belges.

Il est important de savoir que pour les élites chiliennes issues de l’indépendance, la France va servir de modèle politique, juridique et culturel de manière largement exclusive jusqu’aux années 1880-1890 puis ensuite en concurrence avec l’Allemagne jusqu’en 1945, l’influence britannique se faisant, elle, surtout sentir dans le monde des affaires.

Il suffit d’évoquer le nom de Claude Gay (souvent nommé Claudio Gay Mouret) qui sillonne le Chili de 1828 à 1842 comme géographe, botaniste, naturaliste sous l’égide de Diego Portales, et publie la monumentale Histoire physique et politique du Chili, participant ainsi à la construction de l’identité nationale moderne du pays.

L’architecture de Santiago est également très influencée par la France avec les architectes français Claude-François Brunet de Baines qui, en 1848 a crée la première école d’architecture à Santiago puis édifie le Théâtre municipal (Teatro Municipal de Santiago de Chile, Le “Municipal” de Santiago, Opéra national du Chili, situé à Santiago, est la scène principale du Chili pour la musique classique).et Lucien Hénault la Chambre des députés et l’Université du Chili. Le Musée des Beaux-Arts est construit en 1880 par un architecte chilien mais sur le modèle français également. Les élites sont souvent formées dans les écoles catholiques françaises comme celles de la Congrégation du Sacré-Cœur de Jésus et Marie, où ma grand-mère a également été élève, d’après ce que révèlent les archives qui ont été ouvertes à ma demande, sur place en 2015.

Enfin, l’influence sur la littérature et la philosophie est omniprésente comme en témoigne l’œuvre du philosophe positiviste José Victorino Lastarria. L’Alliance française s’installe en 1891-1894 et créée elle-même des écoles françaises dont la première à Traiguen.

Cette influence très sensible est soutenue par une communauté française forte de 10.000 membres au départ en 1900, dont le développement a été conté par M Jean-Pierre Blancpain dans son ouvrage « Le Chili et la France » Francia y los franceses en Chile 1700-1980 ; Santiago : Hachette (1974).

Les flux d’immigrants, entre 20.000 et 25.000 personnes entre 1840 et 1940, viennent surtout des Pyrénées et de la façade atlantique, dont des réfugiés politiques. On retrouve les Français comme des commerçants et des industriels actifs à Valparaiso et Santiago et aussi dans la vigne et l’agriculture dans la région centrale et le Biobío.

Les familles basques notamment sont dans le cuir et la vigne et donnent une impulsion notable à la viticulture chilienne. La communauté est influente et organisée et la première « Pompe France » apparaît en 1856 à Valparaíso puis en 1864 à Santiago. La Chambre de commerce franco-chilienne, toujours en activité, est créée en 1883.

Pour vous donner une idée, aujourd’hui on estime au nombre de >500.000 les Chiliens descendants de ces immigrants français.

Un épisode romanesque aurait pu ternir cette relation confiante, l’aventure d’Antoine de Tounens, clerc de notaire à Périgueux, qui se proclama roi de l’Araucanie et de la Patagonie de 1860 à 1862 en obtenant le ralliement des chefs indigènes. Il sera expulsé par les autorités chiliennes vers la France en 1862. Ces dernières prennent alors conscience de la précarité de leur contrôle sur le sud, ce qui amènera à l’occupation de la région mapuche, achevée en 1883, et à la pénétration progressive de la Patagonie.

Le Chili annexera l’Ile de Pâques (Rapa Nui) en 1888 avec l’accord de la France qui détient la Polynésie française voisine.

=== Fin de la 1ère partie ===

Suite au prochain numéro avec Remplacement de la coopération militaire française suivant le modèle prussien au Chili du XXème siècle dans lequel je vous parlerai, entre autres, de l’armée de terre et de la marine chilienne qui, en 1885, reçoivent des instructeurs allemands(!) pour remplacer petit à petit la coopération militaire française, prédominante jusqu’ à cette date. Un sujet qui devrait sans doute intéresser Audace, que je salue au passage ^^!