Chine : Chômage des jeunes, la bombe à retardement qui inquiète les autorités

En juin, près d’un jeune Chinois sur cinq était en recherche d’emploi. Une situation préoccupante pour le Parti communiste au pouvoir conscient du risque d’instabilité que cela implique

Chine 01/08/2022 Leblanc

Onze mille étudiants se voient remettre leur diplôme, le 23 juin 2021 à Wuhan.

Les faits –

L’activité des usines chinoises est retombée de manière inattendue dans la zone de contraction en juillet, malgré les récents signes de reprise modérée de la deuxième économie mondiale. L’indice officiel des directeurs d’achat de l’industrie manufacturière (PMI) est passé de 50,2 en juin à 49 le mois dernier, bien en dessous de la barre des 50 qui sépare la croissance de la contraction sur une base mensuelle, selon les données publiées dimanche par le Bureau national des statistiques.

Depuis les événements de Tiananmen en 1989, les autorités chinoises ont toujours la crainte d’une révolte de la jeunesse. Les manifestations à Hong Kong, trente ans plus tard, sont venues rappeler que le risque était toujours élevé d’autant que celui-ci était alimenté en bonne partie par une misère sociale et l’absence de réelles perspectives pour une jeunesse éduquée et diplômée.”

Malgré une reprise en main autoritaire dans l’ancienne colonie britannique, la situation sociale n’est pas stabilisée, comme le montrent les dernières statistiques sur le mariage et la natalité. Le nombre de mariages pour 1 000 habitants a atteint, l’an dernier, son niveau le plus bas depuis 30 ans, soit 6,7 pour 1 000 pour les femmes et 8,0 pour 1 000 pour les hommes. Cela représente une baisse de 15,5 pour les femmes et 17,6 pour les hommes par rapport à 2011. Le nombre de naissances a également plongé de près de deux cinquièmes, passant de 95 451 en 2011 à 36 953 l’an dernier. Des chiffres qui traduisent les difficultés économiques rencontrées à Hong Kong et qui pourraient rallumer la flamme de la contestation si le gouvernement ne parvient pas à relancer la machine.

La problématique est la même dans le reste de la Chine, plus précisément dans les centres urbains où les dernières données sur le chômage des jeunes sont pour le moins préoccupantes. D’après le Bureau national des statistiques, près d’un Chinois sur cinq âgé de 16 à 24 ans était sans emploi en juin. Le chômage des jeunes urbains augmente progressivement depuis octobre dernier, où il s’élevait à 14,2 %. Le mois dernier, il a atteint un niveau historique de 19,3 %.

Diplômés. Ces difficultés d’emploi sont aggravées par l’arrivée, cet été, sur le marché du travail de 10,76 millions de diplômés universitaires, un record. Jusqu’à la pandémie de la Covid-19, l’intégration des jeunes diplômés figurait parmi les sujets que les autorités chinoises suivaient avec attention, mais le maintien d’un certain niveau de croissance a permis jusque-là de limiter la casse — tout comme la tendance pour de nombreux jeunes à se tourner vers des emplois dans la fonction publique.

Ce qui change aujourd’hui, c’est le ralentissement, voire la quasi-stagnation de l’économie chinoise. Avec les confinements décrétés dans le cadre de la stratégie « Zéro Covid » du gouvernement qui ont entravé la vie quotidienne et les affaires, celle-ci n’a enregistré qu’une croissance de 0,4 % au deuxième trimestre de cette année. Un chiffre qui compromet l’objectif de croissance du pays fixé à environ 5,5 %, qui est susceptible de maintenir les recrutements à un niveau élevé.

Le véritable enjeu est de savoir jusqu’à quand la politique dure de lutte contre la Covid va se poursuivre, car elle est en grande partie responsable du ralentissement économique.”

Les jeunes sont les principales victimes de cette situation dans la mesure où les entreprises répondent à la contraction de l’économie par une réduction du nombre de leurs embauches. En juin, lors d’un déplacement dans la province du Sichuan, Xi Jinping s’est déclaré « très préoccupé » par la situation de l’emploi des jeunes diplômés, tandis que le Premier ministre Li Keqiang a mobilisé son gouvernement pour qu’il trouve des solutions pour stimuler l’emploi.

Nationalisme. L’inquiétude manifestée par le secrétaire général du Parti communiste (PCC) est légitime à quatre mois du 20e Congrès du PCC où il doit obtenir un troisième mandat à sa tête. La montée en flèche du chômage chez les jeunes pourrait éroder la légitimité du parti, voire entraîner une instabilité sociale. Il est intéressant de noter que l’une des réponses a été d’accroître le nombre de membres du PCC. En 2021, année de son centenaire, il a accueilli près de 4,4 millions de nouveaux encartés. Près de 23,6 millions de ses membres, environ un quart de l’ensemble, ont moins de 35 ans, soit 0,7 point de plus qu’en 2020. Outre la tentative subtile d’affirmer qu’un nombre croissant de jeunes soutient le PCC, cela reflète aussi le besoin d’obtenir la loyauté de cette population à la politique mise en œuvre.

Infog-ChomageChine 01/08/2022 Leblanc

Les dirigeants chinois peuvent aussi être tentés d’utiliser le nationalisme pour détourner la jeunesse de ses difficultés à trouver un emploi. Ces dernières semaines, on a pu voir sur les réseaux sociaux chinois s’exprimer des opinions anti-japonaises après l’assassinat de l’ancien Premier ministre Shinzo Abe et des attaques contre les Etats-Unis dans le contexte de l’éventuelle visite de la présidente de la Chambre des représentants Nancy Pelosi à Taïwan. Mais cela ne permet pas de résoudre les difficultés rencontrées par les jeunes qui s’affichent aussi sur ces mêmes réseaux.

Le véritable enjeu est de savoir jusqu’à quand la politique dure de lutte contre la Covid va se poursuivre, car elle est en grande partie responsable du ralentissement économique. Elle risque d’éroder durablement la confiance des jeunes Chinois qui jusque-là avait cru dans « le rêve chinois » promu par Xi Jinping et qui ont notamment soutenu la consommation intérieure sur laquelle le dirigeant chinois veut construire la nouvelle croissance du pays.

Comme une âme en peine, elle erre dans les allées d’un salon des métiers, comme des centaines de jeunes Chinois dont l’avenir se heurte à la crise du Covid-19.

Ma Jingjing, qui vient de décrocher son diplôme de biologie, est à 26 ans l’une des près de 9 millions de diplômés qui débarquent cette année sur le marché du travail.

Première frappée par le Covid-19 mais aussi première à s’en sortir, la Chine assure avoir aligné au 2e trimestre une croissance de 3,2%. Mais sur le front de l’emploi, l’avenir reste sombre, au point que le président Xi Jinping en a fait une priorité politique.

Au salon des métiers de Zhengzhou, une mégapole du centre du pays, Mlle Ma, qui recherche un poste d’enseignante, “se sent perdue” au milieu des stands d’entreprises allant de l’immobilier à l’industrie.

“J’ai envoyé sept ou huit candidatures à des écoles privées. Une seule m’a rappelée pour passer un entretien”, confie la jeune femme à l’AFP.

Elle hésite entre accepter un emploi à tout prix ou bien reprendre des études dans l’espoir de trouver mieux quand les jours meilleurs reviendront.

“J’ai déjà fait tellement d’années d’études, je ne veux pas que ma famille paie encore davantage”, dit-elle.

– Fort chômage –

Signe des difficultés qui l’attendent, le taux de chômage des jeunes diplômés est trois fois plus élevé que la moyenne nationale: 19,3% contre 5,7% à fin juin, selon les économistes de la banque UOB.

Et ce chiffre n’est que le taux de chômage calculé pour les citadins car Pékin n’évalue pas le marché de l’emploi dans les campagnes.

Malgré la reprise, des secteurs entiers restent sinistrés, particulièrement le tourisme et les transports. D’autres comme la restauration tournent toujours au ralenti. Et des résurgences de l’épidémie apparaissent dans plusieurs régions.

Certains experts doutent de la fiabilité des statistiques chinoises et de la hausse du PIB annoncée au début du mois, après le plongeon de 6,8% enregistré au premier trimestre, au plus fort de l’épidémie.

Pour Louis Kuijs, du cabinet Oxford Economics, il ne fait pas de doute que la reprise est là, mais la question est de savoir “si elle est suffisante pour absorber” la main d’oeuvre excédentaire.

Une différence de quelques points de pourcentage se traduit par des millions de créations d’emplois en plus ou en moins, souligne-t-il.

En attendant, un garçon de 27 ans du nom de Kang enchaîne les foires aux professions, après avoir perdu un premier emploi dans les télécoms.

– ‘Extrêmement inquiet’ –

“L’épidémie limite les déplacements et beaucoup de salons sont annulés ou retardés. Je suis extrêmement inquiet”, déclare le jeune homme, diplômé en 2017.

L’épidémie a aussi incité beaucoup d’étudiants chinois à interrompre leur scolarité à l’étranger, comme Lu Yifan, 25 ans. Ces derniers viennent gonfler la masse des chômeurs, observe-t-il.

“Obtenir une offre d’emploi, c’est vraiment l’exploit” cette année, ajoute Zhao Jingying, 22 ans.

Paradoxalement, certains employeurs peinent à recruter.

C’est le cas de Yang Changwei, responsable d’une agence immobilière, qui ne trouve pas d’agents prêts à être payés à la commission.

“Les mentalités ont changé”, remarque-t-il, expliquant qu’en cette période d’incertitudes, les jeunes préfèrent s’orienter vers un métier qui leur assure un revenu constant, même s’il n’est pas très élevé.

– Emplois subventionnés –

Le régime communiste redoute une montée du chômage qui risquerait de saper sa légitimité. Le Premier ministre Li Keqiang a promis de créer plus de 9 millions d’emplois cette année.

Une circulaire gouvernementale de mars appelle les grandes entreprises publiques à accroître leur recrutement en 2020 et 2021, tandis que les plus petites doivent toucher des subventions pour toute embauche de plus d’un an.

Une politique relayée par les collectivités locales.

Les autorités du Henan, dont Zhengzhou est la capitale, ont déclaré vouloir réserver aux jeunes diplômés de cette année la moitié des recrutements dans les entreprises publiques de la province.

Quant à la ville de Nankin (est), elle a mis de côté un milliard de yuans (120 millions d’euros) pour financer 100.000 stages d’insertion professionnelle, selon l’agence de presse Chine nouvelle.

L’Opinion