Chine : « Le pays aurait pu être champion de la permaculture mais le régime a préféré exproprier ses paysans »

Dans les années 1960, 80 % des Chinois étaient paysans. Aujourd’hui, plus de la moitié d’entre eux ont été urbanisés malgré eux, au terme d’un processus d’expropriation violent et rapide. Sociologue, photographe et sinologue, Boris Svartzman a suivi ce phénomène de près. Pour son documentaire Guanzhou, une nouvelle ère, il a suivi des paysans chinois qui résistent à des autorités locales bien décidées à les faire entrer dans un « paradis écologique » qui n’a d’écologique que le nom. Interview.

Usbek & Rica : Vous avez suivi l’évolution du village de Guanzhou durant dix ans. Pourquoi avez-vous décidé de suivre ce lieu en particulier ? 

Boris Svartzman : Tout commence au milieu des années 2000 : à l’époque, je cherche à documenter l’urbanisation des zones périurbaines en Chine pour montrer comment la ville s’étend progressivement sur les campagnes. La première fois que je mets les pieds dans le village de Guanzhou, en 2007, celui-ci est encore debout, les habitants sont encore là, mais les autorités ont déjà commencé à raser les terres agricoles et ont interdit toute culture en prévision de l’expropriation des habitants.

Un an plus tard, je reviens au village et je cherche à documenter la vie de paysans expropriés relogés dans des barres d’immeubles verticales. Je découvre des situations incroyables dans ces tours : une dame qui tue dans sa baignoire des poissons pêchés dans la rivière, avec le sang qui éclabousse les murs de la salle de bain, ou encore des paysans qui montent des sacs de terre pour cultiver des végétaux sur le toit de l’immeuble, et qui inondent les étages inférieurs en arrosant… Mais filmer dans l’immeuble s’avère rapidement impossible car la tour, qui héberge 2000 habitants expropriés et mécontents, est une poudrière prête à exploser, et les autorités surveillent de près ce qui s’y passe.” 

Je retourne donc au village de Guanzhou pour filmer les maisons abandonnées et détruites. Je découvre alors qu’au milieu des ruines, quelques dizaines de villageois sont restés sur place et vivotent dans les quelques maisons encore debout. Plus surprenant encore, cette situation, dont je m’attendais à ce qu’elle dure six mois maximum, s’avère se prolonger depuis plus de deux ans. C’est le début de sept années de tournage auprès de ces paysans résistants. 

Le doyen du village vous aurait dit : « Guanzhou, ce n’est pas toute la Chine, mais partout en Chine il se passe les mêmes choses qu’à Guanzhou ». Qu’est-ce que cela veut dire exactement ? 

Au début, je voulais documenter d’autres villages pour montrer le phénomène d’expropriation et d’urbanisation dans son ensemble. Mais j’ai vite compris que Guanzhou représentait tous les autres villages. J’ai décidé de documenter la transition de l’état rural à l’état urbain en donnant la parole à celles et ceux qui vivent cette transition. Souvent, on ne documente que la ville ou que la campagne, alors que depuis trente ans toute la Chine fait l’expérience de la transition rapide entre ces deux mondes. Une grande partie de la nouvelle  classe urbaine chinoise, aujourd’hui, est passée par là. Aussi je pense que pour comprendre la Chine urbaine d’aujourd’hui, il faut savoir comment elle s’est construite.

Je voulais montrer que la transformation de paysan à urbain du jour au lendemain n’est pas un processus naturel. Si je documente la résistance de ces villageois, c’est avant tout pour montrer qu’ils ne sont pas d’accord avec la manière dont cette transition est en train de se passer, que c’est un processus plus subi que choisi.

D’ici à 2030, plus d’un milliard de Chinois devraient vivre en ville. Quelle vision de l’avenir se cache derrière cette urbanisation massive ? 

Il y a eu plusieurs vagues d’urbanisation en Chine. Au début, cela concernait surtout les régions côtières, du nord de la Chine jusqu’à Canton, au sud. Le phénomène a accentué les inégalités entre ruraux et urbains, à tel point que dans les années 2000, la différence de niveau de vie entre ces deux populations a poussé les autorités à supprimer les taxes agricoles. Mais cette mesure a occasionné le plus gros boom d’expropriations que la Chine ait jamais connu – et pour cause puisque les terres agricoles ne rapportaient plus rien. À cette même époque, les autorités centrales ont aussi donné l’autonomie financière aux régions, il fallait donc que ces dernières financent seules leur système de santé, leur système éducatif, la constructions de routes, etc. Pour ce faire, elles ont réquisitionné les terres et les ont vendues à des investisseurs.

En 2004, une série de lois est votée pour empêcher le trop-plein d’expropriations. Mais là encore, c’est l’effet inverse de celui souhaité qui s’est produit : les autorités ont expulsé les paysans en urgence, même sans projet d’urbanisation, tout simplement parce qu’elles pensaient que ce serait plus difficile à l’avenir si les lois continuaient de se durcir. 

Le but des autorités aujourd’hui, c’est d’accaparer les terres de 250 millions de paysans… C’est vraiment la fin du monde rural chinois » Boris Svartzman, sociologue, photographe et sinologue

Aujourd’hui, ce phénomène d’expropriation/urbanisation est en train de s’étendre partout. Depuis 2006, les autorités ont imaginé une nouvelle politique, déployée depuis 2010, qui consiste à construire des « nouveaux villages socialistes ». C’est ce qu’ils appellent de la petite urbanisation. Leur but, c’est d’accaparer les terres de 250 millions de paysans comme ça… Ça veut dire que c’est vraiment la fin du monde rural chinois. 

Dans le discours officiel, les autorités prétendent faire de Guanzhou une «  île écologique », et ouvrir ainsi « une nouvelle ère  »… 

L’argument écologique qui justifie l’urbanisation de Guanzhou est une manière de contourner les lois de protection des terres. Normalement, au-delà d’une certaine superficie de terres agricoles, il faut passer par le Bureau national de la gestion des terres pour exproprier. À Guanzhou, les autorités locales ont prétendu que le village n’était pas sur des terres agricoles, mais dans un parc forestier et fruitier. Ils ont appelé ça le « Parc aux 10 000 arbres » et ont brodé un projet de parc écologique et de centre de recherche médicinal pour exproprier les villageois sans passer par le bureau national, et donc sans les indemniser à la hauteur de ce qu’ils étaient en droit d’attendre. J’ai observé des détournements du même type dans plein d’autres villages de Chine.

Comme beaucoup d’autres territoires agricoles urbanisés, Guanzhou était pleinement écologique avant ce projet. C’était une île sans pont ni tunnel, et donc sans voitures, un écosystème préservé dans lequel une grande variété d’oiseaux venait trouver refuge. Les agriculteurs avaient créé des systèmes hyper ingénieux de bassins de rétention des eaux et de puits, et ils connaissaient leur terroir par cœur : ils savaient à quel endroit la terre était plus acide, à quel endroit l’eau s’écoulait le mieux, là où le pH était le meilleur, etc.

Pourtant, aujourd’hui, on connaît la valeur de l’agroécologie et de la permaculture pour construire des sociétés durables. La Chine n’est-elle pas en train de mettre en danger sa souveraineté alimentaire et la santé de sa population ? 

Les autorités auraient pu accompagner les paysans pour faire grandir l’agriculture bio et responsable, et la Chine aurait pu devenir la championne du monde de la permaculture. Ils avaient tout pour le faire : des petites parcelles agricoles, une main d’œuvre abondante et impliquée au niveau local, des systèmes d’irrigation naturels millénaires…  Mais tout ça est en train de disparaître au profit d’une urbanisation massive et d’un modèle agricole fait de mécanisation et d’intensification. Le maître mot, c’est « faire du PIB ».

Les conséquences, on les connaît : il y a quinze ans, 85 % des sources d’eau potable étaient déjà polluées. À 100 kilomètres à la ronde autour de Pékin, toutes les nappes phréatiques sont souillées. Pendant longtemps, la Chine ne s’est pas posée de question, parce qu’elle voyaitla vie rurale comme synonyme de pauvreté, et l’urbanisation comme une manière d’en sortir. Aujourd’hui, les autorités s’inquiètent davantage de la souveraineté alimentaire, mais elles pensent que l’agriculture intensive est la solution. C’est la raison pour laquelle elles continuent de détruire les villages, qui sont remplacés par de grandes superficies agricoles fondées sur la monoculture et de mécanisation.

Malgré la dureté de la situation qu’il documente, votre film est fait d’humanité, de chaleur humaine…

Effectivement, le film est extrêmement doux par rapport à la brutalité de ce que les villageois m’ont raconté et par comparaison avec la dureté des situations que j’ai pu observer. En parallèle du temps que je passais le micro ouvert aux côtés des villageois, je menais une enquête quasi journalistique. Tout le savoir que j’ai accumulé au cours de ces recherches m’a permis d’éviter de les interroger et de saisir plutôt toute la générosité qu’ils avaient en eux : on les voit parler des hirondelles qui s’installaient dans leurs maisons, et vivre des moments d’humanité qui contrastent avec ce qu’ils subissaient. 

En Chine circule l’idée que les paysans ne sont pas éduqués, et que le pays ne sera jamais une démocratie à cause d’eux. Sauf que c’est totalement faux : ces villageois sont héritiers d’une culture qui les a politisés, et d’une histoire qui a forgé leurs esprits, qui les a initiés à l’esprit critique, à l’indépendance et à la co-gestion. Il s’est passé des choses incroyables dans les campagnes chinoises. Ils ont toujours fait preuve de bon sens et de solidarité dans un contexte où les autorités essayaient de les en éloigner. 

Est-ce que cette solidarité peut survivre à l’urbanisation ? 

L’urbanisation est en train de casser cette humanité. Je l’ai vu en échangeant avec des villageois expropriés qui avaient déjà passé trois ou quatre ans dans la barre d’immeuble : chacun vit désormais cloitré chez lui, la porte fermée, alors qu’au village les portes étaient toujours ouvertes et la circulation libre entre les maisons. Ils ne vivent plus ensemble, mais côte-à-côte. 

La répression qui accompagne les expropriations empêche les Chinois de se souder. À Guanzhou, dès 2004, les autorités locales ont réquisitionné le temple, qui est d’ordinaire le lieu de réunion, et interdit les réunions à plus de trois personnes. La seule manière de faire résistance, c’était donc de faire le siège chez soi, et celles et ceux qui s’y sont opposés ont été privés de déplacement, arrêtés et mis en prison, ou même violentés. Finalement, la seule fois où les villageois parviennent à s’exprimer de façon chorale sur leur situation, c’est dans mon film, qui les réunit artificiellement par le montage. 

Les Chinois sont hyper-résilients. L’urbanisation est un événement de plus parmi tant d’autres dans la liste des bouleversements qu’ils ont subi » – Boris Svartzman, sociologue, photographe et sinologue

Pour autant, le rituel de la fête des bateaux-dragons, qui a lieu chaque année, est un signe de l’union qui subsiste entre eux. Les habitants de Guanzhou sont attachés au pouvoir symbolique de cette fête, au cours de laquelle tout le monde est dans le même bateau et rame de manière coordonnée dans le même sens. Je pense que les Chinois ont une capacité à s’adapter bien plus forte que les Européens. 

C’est-à-dire ? 

Les Chinois sont hyper-résilients. Reprenons l’histoire de leur pays sur les 150 dernières années : ils ont connu un Empire, puis il y a eu le renversement de cet Empire et l’arrivée de la démocratie, puis les colonies occidentales ont mis en place des zones de protectorat qui ont saccagé le pays, puis est arrivée la Seconde Guerre mondiale, puis le communisme, puis les famines… L’urbanisation est un événement de plus parmi tant d’autres dans la liste des bouleversements qu’ils ont subi. 

Pendant des années, on s’est dit : « Ah, la Chine s’ouvre à l’économie capitaliste, donc c’est normal qu’elle s’urbanise », ou encore « le libéralisme apportera à la Chine la démocratie  ». Quel leurre ! Aujourd’hui, on réalise à quel point ces deux choses-là ne vont pas de pair. Le développement du pays est tout sauf naturel, c’est un processus brutal construit de toutes pièces. Je sais que beaucoup de Chinois seront capables de rebondir. Mais je me demande quand même : est-ce qu’on avait vraiment besoin de passer par tout ça pour développer la Chine ?

Usbek & Rica