Chine : L’histoire millénaire de l’esclavage africain dans l’empire du Milieu

L’amnésie sur l’esclavage alimente un racisme anti-Noirs toujours très présent aujourd’hui en Chine. Mais ces discriminations sont niées par le discours officiel…

Dans un article du New York Times faisant partie du 1619 Project, la journaliste Nikole Hannah-Jones affirme que les États-Unis ont été “fondés en tant que plantocratie” et que l’idéologie raciste est le “péché originel “de ce pays. Un postulat que développe le programme d’enseignement issu du projet journalistique en établissant un lien direct entre, d’un côté l’esclavage et, de l’autre, les politiques, les lois et la culture toujours en vigueur actuellement aux États-Unis. La mort de George Floyd et les manifestations Black Lives Matter suscitées par ce drame ont consolidé ce récit et mené à des actions en rafale.

Des statues ont été déboulonnées et des commissions d’enquête ont été mises en place pour exposer les liens historiques des institutions américaines avec l’esclavage. Selon certains militants, le maintien de l’ordre plongerait même ses racines dans l’asservissement des Noirs, ce qui justifierait l’abolition pure et simple de la police. Des organisations de défense des libertés fondamentales, des universitaires et des personnalités politiques se sont prononcés en faveur de réparations. Autant de manifestations d’une lutte constante et douloureuse pour assumer le legs que l’esclavage et le racisme ont laissé aux États-Unis. 

L’esclavage était un système brutal. Il a tué et torturé des millions d’Africains et légué des cicatrices psychologiques dévastatrices aux générations futures. Mais reste que le projet 1619 semble faire sien le postulat d’un exceptionnalisme américain : en parlant de “péché originel”, on laisse entendre que les États-Unis seraient les seuls coupables. De fait, toutes les discussions sur la traite des esclaves commencent par l’implication des Européens en Afrique. C’est ainsi le cas de la Journée internationale de commémoration des victimes de l’esclavage et de la traite transatlantique des esclaves qui, décrétée par l’ONU, rend hommage aux “15 à 20 millions d’Africains qui ont été séquestrés et traînés de force dans les Amériques et les Caraïbes” et fait débuter cette histoire en 1501. 

Mais cette approche néglige les preuves historiques montrant que les Africains ont été déracinés de leur continent et réduits en esclavage bien avant la formation des premiers États occidentaux modernes. Il y a plus de mille ans, et durant plusieurs siècles, l’empire chinois a fait partie d’un réseau d’esclaves dont les navires traversaient les océans Indien et Pacifique pour livrer sur ses côtes des cargaisons humaines en provenance d’Afrique. Cette interaction avec des esclaves africains aura consolidé le lien entre peau foncée et infériorité dans l’esprit des Chinois. Une pensée toujours à l’œuvre dans la Chine contemporaine, où les Noirs subissent là aussi racisme et mauvais traitements. 

“S’ils ne meurent pas, on peut les garder”

Les premiers Africains arrivés en Chine sont des cadeaux que le roi de Kalinga, à Java, fait à l’empereur Tang en 813 après J.-C. Ces jeunes garçons et filles sont traités comme des ornements exotiques, au même titre que les rhinocéros et autres animaux en compagnie desquels ils sont présentés. Les Chinois les dénomment Zangzi, en référence à Zanzibar, qui désigne à l’époque toute la région côtière de l’Afrique orientale, y compris Madagascar. On ne sait rien du sort de ces enfants esclaves, qui disparaissent de l’histoire après avoir été mentionnés qu’une seule fois. 

Plus tard, on sait que des esclaves africains sont la propriété personnelle de marchands arabes résidant dans des villes portuaires chinoises comme Canton, qui abritait une importante communauté arabe. À l’époque, que le Cantonais moyen ait pu croiser des Africains dans sa vie quotidienne est plus que probable. Ensuite, de riches Chinois en sont venus à vouloir des esclaves en nombre. Ce qui exige une ligne d’approvisionnement partant d’Afrique de l’Est, traversant l’océan Indien, s’arrêtant en Inde et passant finalement par le détroit de Malacca pour atteindre les villes portuaires chinoises. Le voyage dure environ six mois et les naufrages sont monnaie courante. Les captifs à mourir en cours de route sont donc nombreux.

Sans compter que même ceux qui arrivent vivants en Chine risquent encore de mourir subitement en essayant de s’acclimater à leur nouvel environnement. Comme le fait remarquer un fonctionnaire de la dynastie Song (960-1279 après J.-C.) : “Si, en captivité, on leur donne de la nourriture cuite, après plusieurs jours, ils ont la diarrhée… C’est pourquoi ils tombent parfois malades et meurent”. Bien que le chroniqueur attribue ces décès à un changement de régime alimentaire, les effets cumulatifs des maladies et des mauvais traitements pendant le voyage auraient également fait des ravages. “S’ils ne meurent pas, on peut les garder”, écrit-il. Le sous-entendu est clair : ils sont considérés comme des biens meubles. 

Le rôle des esclaves

Aux yeux des Chinois, les Africains possédaient une force physique extraordinaire et les esclaves sont donc principalement contraints de se livrer à des travaux pénibles, comme le transport de marchandises lourdes sur leur dos, la réparation de navires et le travail sur les quais. Certains servent également de portiers à leurs riches propriétaires et constituaient peut-être une décoration vivante insolite pour impressionner les visiteurs. En dehors de quelques descriptions, nous ne savons rien de leur vie quotidienne, mais il y a fort à parier qu’elle était plus que pénible. Comme le souligne l’historien et philosophe Don J. Wyatt dans son ouvrage Les Noirs en Chine pré-moderne, on ne trouve aucune trace de propriétaires chinois s’interrogeant sur la moralité de l’asservissement, affranchissant leurs esclaves ou même s’enquérant de leur bien-être physique. La chose est d’autant plus stupéfiante quand on sait que la tenue de registres est profondément ancrée dans la culture chinoise, d’autant plus pour les événements sortant de l’ordinaire. Wyatt en conclut donc que le système chinois d’asservissement des Africains était tout aussi oppressif, cruel et banal que l’esclavage aux États-Unis au XIXe siècle. 

Ce qu’une peau foncée inspire aux Chinois

La cruauté des Chinois à l’égard des Africains trouve son origine dans leur conception traditionnelle du teint. Les premiers textes chinois font référence aux voisins du sud à la peau plus foncée, tels que les Malais et les Khmers, appelés Kunlun pour insister sur leur différence physique. Et les Kunlun avaient non seulement une apparence différente, mais ils étaient également considérés comme des barbares sauvages et sous-humains, par opposition aux Chinois civilisés, vertueux et supérieurs. À mesure que les Africains ont été plus nombreux en Chine, eux aussi ont été qualifiés de Kunlun. 

Les propriétaires d’esclaves leur donnaient aussi d’autres noms, comme les esclaves du diable (guinu) ou les hommes sauvages (yeren). Pour les Chinois, ces étiquettes disaient leur caractère inférieur et justifiaient leur asservissement. Comme preuve de cette infériorité, leur nature simple, leurs passions bizarres et leur incapacité à parler la langue humaine (c’est-à-dire la langue chinoise) sont souvent évoquées. Dans la vision confucéenne du monde, mettant l’accent sur la hiérarchie et l’ordre naturel, les esclaves africains demeuraient extérieurs à la civilisation et ne pouvaient donc espérer atteindre un statut pleinement humain. 

Les descriptions d’esclaves africains disparaissent après le XIe siècle, ce qui rend difficile pour les historiens de reconstituer ce qu’il est advenu de cette population. Plusieurs facteurs tels que la perturbation des chaînes d’approvisionnement, les maladies, la mort par surmenage et un taux de natalité inexistant pourrait avoir conduit à l’effondrement de la communauté après quelques décennies. Mais si les esclaves sont désormais une note de bas de page oubliée de l’histoire chinoise, l’antipathie envers les étrangers – en particulier ceux dont la peau est plus foncée – est toujours d’actualité, tout comme l’association de la couleur noire avec l’infériorité. 

Un racisme qui s’est manifesté durant le Covid-19

Avec l’ouverture de la Chine voulue par Deng Xiaoping dans les années 1980, les villes chinoises commencent à voir affluer les visiteurs internationaux. Une période marquée par plusieurs flambées de violences à l’encontre des étudiants africains dans des grands centres urbains comme Pékin, Wuhan et Nankin. Alimentés par la xénophobie et le racisme, des centaines d’étudiants chinois forment des bandes pour attaquer les Africains et les chasser des campus. Dans un écho aux termes désignant les esclaves de Canton, des appels sont lancés pour “tuer les diables noirs”. Au départ, les autorités refusent d’offrir une protection adéquate aux étudiants africains et en arrêtent même certains accusés d’avoir provoqué les violences. D’autres efforts seront également déployés pour étouffer ces événements avant qu’ils n’atteignent les médias internationaux et menacer les étudiants afin qu’ils gardent le silence.  LIRE AUSSI >> L’OPA de moins en moins discrète de la Chine sur le Moyen-Orient

Un racisme qui s’est également manifesté durant la crise du Covid-19 en 2020 – en Chine, ce sont les Africains que l’on soupçonne largement de propager la maladie en Chine. Des entreprises interdisent l’embauche de Noirs, tandis que des propriétaires expulsent leurs locataires africains, les forçant à dormir dans la rue. La police et les fonctionnaires du gouvernement ont aussi ciblé les Africains pour leur faire subir le test Covid et les ont obligé à rester en quarantaine même en cas de résultat négatif. Une discrimination raciale que le gouvernement chinois a niée catégoriquement, en accusant les États-Unis de diffuser des fake news. Si on en croit le discours officiel, le racisme n’existe pas en Chine. 

Black face à la télévision

Ce récit officiel influence une grande partie de la conversation publique sur la race et les représentations des personnes noires. Par exemple, une émission diffusée à la télévision lors du Nouvel An lunaire 2018, regardée par des millions de téléspectateurs, mettait en scène des acteurs chinois en blackface, des acteurs africains en tenue tribale et un acteur noir déguisé en singe. Malgré les remontrances internationales, et quelques critiques exprimées sur l’internet chinois, on a vu une nouvelle blackface dans l’édition 2021 du programme.

Certains Chinois ont défendu l’émission en affirmant que l’intention était humoristique et non discriminatoire. D’autres accusent le cinéma ou la télé américains d’exporter en Chine des représentations négatives des Noirs. Selon un universitaire chinois, qui avait pourtant condamné le sketch comme raciste, “la Chine n’a pas d’histoire d’esclavage” et le racisme en Occident remonte “à l’esclavage et au colonialisme produits de la domination des Européens sur les Africains”. 

L’amnésie historique de l’esclavage chinois engendre donc un sentiment de supériorité morale, même chez certains intellectuels chinois libéraux. Cette image d’une Chine historiquement vertueuse est peut-être réconfortante, mais elle entrave une analyse honnête des causes du racisme anti-africain dans la Chine contemporaine. C’est une vérité qui dérange : l’antipathie traditionnelle à l’égard des personnes à la peau plus foncée révèle des notions de supériorité raciale profondément enracinées dans la culture chinoise. 

Le climat politique actuel en Chine dissuade d’autant plus d’aborder la question de l’esclavage et du racisme chinois. Sous la présidence de Xi Jinping, l’histoire de la Chine est celle d’une civilisation morale vieille de 5 000 ans, qui s’est toujours comportée de manière pacifique et a coopéré avec le reste du monde. La politique étrangère chinoise moderne, à l’instar du projet “la Ceinture et la Route”, s’inscrit dans la continuité de cette politique de non-exploitation et de coopération gagnant-gagnant. C’est l’image que la Chine veut présenter au monde et à ses propres citoyens. Des faits historiques gênants, comme la présence d’esclaves africains en Chine, discréditent ce récit et le Parti communiste ne ménage pas sa peine pour être la seule source légitime de l’histoire chinoise. Il est très risqué pour les historiens de produire ou de diffuser des études remettant en cause la ligne officielle. 

Une histoire effacée de la mémoire collective

Le passif historique de la Chine en matière d’esclavage et de racisme démontre que les cultures non occidentales ont elles aussi leur propre héritage de traitements cruels et d’assujettissement des individus en fonction de la couleur de leur peau. Le “péché originel” de l’esclavage n’est pas propre à une culture ni à une époque historique spécifique, mais constitue une constante funeste dans toutes les civilisations humaines. 

Ce qui varie, c’est la manière dont les nations modernes se confrontent ou non à cet héritage. En Occident, cette histoire fait partie du programme scolaire. On en parle dans des livres, des films et des séries télévisées. Elle imprègne la culture et constitue la toile de fond des débats sur la race. S’il arrive que le discours sur l’esclavage et la race soit amer, l’important est qu’il fasse partie de la conversation. 

À l’inverse, l’histoire de l’esclavage africain en Chine est largement méconnue. Elle n’est pas enseignée dans les écoles ni présente dans la culture populaire et ses liens avec le racisme anti-noir actuel ne sont pas reconnu. De fait, les traces des esclaves africains ont été effacées de la mémoire collective chinoise et remplacées par la version aseptisée de l’histoire telle que la conte le régime. En dehors de la Chine, nous pouvons encore contester ce récit. D’où l’importance, cruciale, d’élargir les discussions sur l’esclavage historique au-delà de la traite transatlantique pour inclure la route indo-pacifique, largement plus ancienne. 

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