Christophe Bourseiller : “En s’attaquant à la CGT, les black blocs ont franchi un cap”

L’image des black blocs s’en prenant à la CGT lors du 1er mai à Paris rappelle les affrontements des années 70 entre Autonomes et syndicats, explique le spécialiste de l’ultra-gauche Christophe Bourseiller.

Des camions et militants caillassés aux cris de “CGT collabo” : l’ultra-gauche se retourne contre les syndicats, “vendus” au grand capital. Rien de nouveau sur le pavé, explique le politologue Christophe Bourseiller, qui a publié récemment une Nouvelle histoire de l’ultra-gauche (Cerf), édition augmentée d’un premier ouvrage considéré comme une référence. Les centrales, en revanche, qui avaient laissé faire les Autonomes dans les rassemblements ces vingt dernières années par proximité idéologique, pourraient bien revoir leur position, ajoute Christophe Bourseiller. Le temps de “l’apathie bienveillante”, selon sa formule, est peut-être révolu. 

Dans un précédent entretien à L’Express, vous expliquiez que les centrales syndicales avaient changé d’attitude vis-à-vis des “autonomes” depuis les années 1990. Les événements du 1er mai marquent-ils l’échec de cette stratégie ?  

Ce n’était pas une stratégie, plutôt une évolution historique qui s’explique par la montée en puissance de l’extrême gauche au détriment des communistes dans les centrales traditionnelles depuis les années 90. L’extrême gauche ne porte pas du tout le même regard que le parti communiste sur l’ultra-gauche.  

Dans les années 1970, 1980 et 1990, la CGT dominée par le PCF s’était dotée d’un Service d’ordre célèbre et pléthorique, qui faisait la “chasse aux gauchistes”. Ce temps est révolu, dans la mesure où les centrales syndicales elles-mêmes ont été largement investies par le courant trotskiste. Dès lors que l’extrême gauche prenait les leviers de contrôle, le regard sur les Autonomes a drastiquement changé. En effet, ce qui a prédominé dans les années 2000, c’était une apathie bienveillante vis-à-vis des éléments incontrôlés. 

Certes, l’extrême gauche est, sur ce point, divisée, comme le montrent les échanges sur les réseaux sociaux ces dernières années : Lutte ouvrière et lambertistes [un courant trotskiste ] sont clairement opposés aux Autonomes, alors que le NPA est plus indifférent. Mais dans son ensemble, l’extrême gauche considère que les black blocs font partie de la famille, et que, même s’ils ont adopté la violence comme mode d’action, il faut les laisser agir dans leur coin. Ce qui s’est passé ce 1er mai montre les limites de l’exercice, c’est vrai. En s’en prenant aux manifestants, les Autonomes ont franchi la ligne rouge. 

Ce type d’événements peut-il affaiblir l’extrême gauche au sein des centrales ?  

Je ne pense pas. Elle est très bien implantée dans le mouvement syndical. Ce qui s’est passé samedi dernier n’est qu’un détail pour eux, qu’ils peuvent très bien régler en rétablissant leur service d’ordre. Il ne faut pas confondre l’extrême gauche et l’ultra-gauche. L’ultra-gauche n’est au fond qu’un courant antiautoritaire et minoritaire dans l’extrême gauche. 

Les images de ces syndicalistes agressés aux cris de “CGT collabo” ont choqué, mais au fond, c’est une vieille histoire ?  

Absolument. Dans les années 1960, l’expression était même un slogan de base de l’ultra-gauche, quand elle a commencé à attaquer les cortèges syndicaux après mai 1968. La CGT a été alors contrainte de répliquer en mettant en place à chaque manifestation son service d’ordre musclé que j’évoquais plus haut, réputé pour sa violence.  

Pourquoi les autonomes en veulent-ils autant aux syndicats ?  

Contrairement aux anarchistes, les ultra-gauche sont depuis toujours les adversaires absolus des syndicats. Ils les considèrent comme des courroies de transmission du capitalisme, des “collabos de classe”, traîtres à la cause ouvrière. Avec le retour en forme des Autonomes depuis quelques années, il était inévitable que la CGT en fasse les frais. De fait, depuis 2016, le débat monte dans les centrales syndicales, sur la pertinence ou pas d’un changement d’attitude.

Lors d’une manifestation en 2016, des incontrôlés s’en étaient pris à l’hôpital des enfants malades, à Paris. Certains s’étaient demandé s’il ne leur faudrait pas de nouveau assurer eux-mêmes la sécurité des rassemblements plutôt que de s’en remettre à la police. Toutefois, les autonomes des années 2000 avaient jusqu’ici pour habitude de s’en prendre prioritairement aux policiers ou aux commerces. L’attaque des camionnettes de la CGT marque le franchissement d’un cap. 

Où en est la mouvance autonome aujourd’hui ?  

Pendant les confinements, elle s’est plutôt calfeutrée. On l’a vue organiser ici ou là des free parties illégales, mais globalement, elle est restée très silencieuse depuis le Covid. Ce 1er mai, j’ai été frappé par le nombre relativement faible d’activistes en noir. Mais il est très probable qu’avec le déconfinement et le printemps, la mouvance resurgira. 

Ils auraient pu tenter d’exploiter le sentiment anti-masques et anti-vaccins… 

Non, ils y sont favorables, au contraire. L’extrême gauche dans son ensemble accorde une grande importance à la santé des travailleurs. Elle estime qu’il faut tout faire pour les protéger, donc qu’il faut les vacciner, de la façon la plus équitable possible. Le mouvement anti-masques se situe du côté de l’extrême droite.

L’Express