Christophe Guilluy : « Le concept de France périphérique dérange autant les gauchistes que les libéraux »

Sur le champ de bataille des idées, le concept de « France périphérique » est ressorti plus que triomphant, ces dernières années, au point de devenir un mot du langage courant. Son auteur, Christophe Guilluy a retracé avec nous, dans un long double entretien à découvrir en exclusivité sur notre site, sa naissance, son histoire, ses attaques, ses adversaires…

La formule du géographe Christophe Guilluy a changé nos représentations sociales et spatiales. Nombre de politiques l’ont récupérée, sans bien sûr parvenir à endiguer le phénomène, qui a explosé lors de la crise des « gilets jaunes ».

Marianne : Comment est né un concept tel que celui de « France périphérique », dans votre réflexion ?

Christophe Guilluy : J’ai toujours travaillé sur les catégories populaires, et notamment sur les quartiers dits « sensibles ». Ils ont toujours été mon champ d’analyses et de recherches : politique de la ville, évolution des grandes métropoles, etc. Ce qui m’a conduit, peu à peu et pour faire simple, à comprendre que les métropoles devenaient des espaces gentrifiés, y compris au-delà de Paris. Dans le même temps, je gardais en tête une autre intuition : les catégories populaires étaient et resteraient majoritaires.

Mon problème a consisté à résoudre l’équation suivante : le rouleau compresseur du marché de l’immobilier, de l’adaptation des grandes métropoles au marché-monde, ou bien l’arrivée des secteurs économiques de pointe, étaient en train d’évincer peu à peu le petit peuple des grandes métropoles. Alors qu’il ne restait plus que, finalement, les quartiers sensibles : sorte de confetti populaire sur un ensemble gentrifié.

« On a commencé à dessiner des cartes en se rendant compte que la répartition dans l’espace de ces catégories populaires en France était le négatif de celle des métropoles. »

Bêtement, je me suis dit que la majorité populaire, malgré l’hégémonie de ce modèle métropolitain gentrifié, ne pouvait disparaître. Où vont-ils ? Que font-ils ? On a commencé, avec le géographe Christophe Noyé, à élaborer ce qu’on a appelé un indice de fragilité sociale, pour repérer dans l’espace où vit cette majorité de catégories modestes, populaires : ouvriers, employés, petits revenus, pauvres, précaires…

Plus du tout dans les métropoles…

On a commencé à dessiner des cartes en se rendant compte que la répartition dans l’espace de ces catégories populaires en France était le négatif de celle des métropoles. L’enjeu a ensuite consisté à montrer visuellement ce qu’il se passait. C’est comme cela que m’est venu le concept de « France périphérique ». Un concept choc, mais dont le principe consistait à donner à voir visuellement les résultats géographiques de ce fameux modèle néolibéral, sur lequel tout le monde glosait de façon un peu floue.

Que signifiait-on ? Que le modèle économique en vigueur met à l’écart tous les gens dont il n’a plus besoin. En repérant la répartition dans l’espace de ces catégories populaires, je me suis rendu compte qu’elles s’inscrivent dans la France de la désindustrialisation. Les métropoles étant la version finale de la « mondialisation heureuse ». C’est comme cela que j’ai affiné peu à peu le concept. C’est en 2002 que j’ai employé le terme de « France périphérique » pour la première fois, avant d’en parler dans L’Atlas des nouvelles fractures sociales en France : les classes moyennes oubliées et précarisées (2004) et Fractures françaises (2010).

Concernant le mot « périphérique », on perçoit une polysémie, voire une provocation : le but était-il de dire qu’on en fait trop avec les périphériques des grandes villes qui séparent les banlieues et les centres-villes, et que les « vrais périphériques » ne sont pas là où l’on croit, mais plutôt, invisibles, enclavant les petites villes et les villages des zones défavorisées ?

Non, il n’y avait aucune provocation, l’idée était bien de décrire les périphéries du monde néolibéral, donc des métropoles. Cela situait donc le débat au-delà de la « banlieue » qui ne concentre qu’une fraction des classes populaires. C’est vrai que cela a créé une dissonance cognitive. J’indiquais, en gros : « Attention, la France populaire, les catégories populaires, ce n’est pas seulement ce que les médias nous projettent 24h/24, c’est-à-dire seulement la banlieue. C’est aussi tout le reste : les trois quarts des classes populaires, des gens qui vivent hors des écrans radars, de la presse, du monde académique etc. » Car il est important de voir que, quand on tire le fil, ce sont les représentations géographiques et sociologiques que les prescripteurs d’opinion avaient sous les yeux qui se sont imposées. Lesquels vivaient dans les grandes métropoles : journalistes, chercheurs, politiques, etc.

« Les quartiers populaires des grandes métropoles – même si statistiquement pauvres – sont au cœur de la matrice néolibérale. »

Pour eux, le populaire, c’est le truc à proximité : le quartier de logement social, par exemple, qui est pourtant au cœur du système métropolitain. Car j’ai aussi heurté ces prescripteurs d’opinions en expliquant que les quartiers populaires des grandes métropoles – même si statistiquement pauvres – sont au cœur de la matrice néolibérale. Que malgré tout, la Seine-Saint-Denis est au cœur de l’aire urbaine parisienne. Occasionnant dissonance cognitive de facto chez les chercheurs qui travaillaient sur les quartiers sensibles des grandes villes, ayant par ailleurs des biais gauchisants, et à qui j’expliquais qu’il valait mieux, finalement, vivre dans un quartier populaire de grande métropole – même s’il est dégradé et parce qu’au moins le champ du possible y est ouvert – qu’au fond de la Picardie ou de la Champagne-Ardenne.

Des statistiques permettent d’ailleurs de comparer les quartiers de logements sociaux sensibles de grandes métropoles avec les quartiers de logements sociaux de petites villes et de villes moyennes. Les seconds sont plus pauvres que les premiers. Pourquoi ? Parce que plus éloignés du marché de l’emploi des métropoles.

Pour finir sur le terme « périphérie » : la périphérie est, selon vos travaux, également culturelle…

La périphérie est évidemment géographique, mais devient en effet par ricochet culturelle. Au sens où les prescripteurs d’opinion ne mettent l’accent que sur l’univers métropolitain. D’où l’état de sidération quand les gilets jaunes ont débarqué. J’avais écrit dès 2002, au moment où on nous expliquait que tout viendrait de la banlieue, qu’aucun mouvement social ne viendrait de là-bas, mais plutôt de cette France des petites villes, des villes moyennes, des zones rurales. Parce que c’est là que disparaît la classe moyenne occidentale. Qu’a lieu le plan social le plus important de l’histoire : celui de la classe moyenne.

Avant les gilets jaunes, les milieux intello-souverainistes avaient fait leur votre concept, mais il était aussi assez critiqué par certains milieux, universitaires notamment…

Le concept avait émergé avant les gilets jaunes dans le débat public, mais j’avais encore droit à des critiques académiques, des franges gauchistes ou libérales. Je suis toujours passé outre ces critiques en sachant très bien qu’elles étaient fondamentalement idéologiques. À partir du moment où je commençais à expliquer qu’il y avait une résurgence du vote de classe, mais que ce vote de classe avait aussi une dimension culturelle, j’avais évidemment la gauche radicale sur le dos, mais aussi les libéraux. C’était très compliqué, pour eux, d’ « acheter » le concept.

Il invalidait la lecture exclusivement sociale ou exclusivement ethnoculturelle de la lutte des classes. D’un côté, la gauche, qui ne voulait voir comme classes populaires que les classes populaires immigrées de banlieue. De l’autre, les « think tanks libéraux » (pléonasme) : on peut, sur ce sujet, se reporter au dossier du Monde diplomatique de décembre 2019, qui montre la nature de l’idéologie diffusée par les Terra Nova, Jean-Jaurès et autre Institut Montaigne… Un monde validé autour de représentations calquées sur le modèle néolibéral des métropoles. Il faut voir également que j’ai dérangé un business. Il y a aussi une dimension très terre à terre dans les attaques : l’argent est du côté des métropoles. Ici le business est roi, celui du CAC 40 mais aussi celui du marché des études, de la recherche, qui n’aiment pas que l’on bouscule leur pré carré.

Votre concept semble avoir pris dans une certaine droite, plutôt anti-libérale, notamment dans la presse d’opinion, plus qu’à gauche.

Mon concept a en effet plu à ceux qui avaient un biais favorable à la souveraineté du peuple, des institutions, du pays. Naturellement, c’est d’abord la gauche républicaine et souverainiste qui s’en est emparé. Puis, parce que j’y aborde des questions sociales mais aussi culturelles, beaucoup de gens de droite, aussi, y ont vu la possibilité de parler des questions culturelles et de l’immigration. Globalement, les gens ont utilisé le concept pour voir ce qu’ils voulaient : lutte des classes pour certains, question culturelle pour d’autres. Ou les deux.

À titre personnel, j’essaie de mixer une dimension sociale et une dimension culturelle et plus profondément, existentielle. C’est pourquoi, d’ailleurs, j’ai conçu l’idée d’« insécurité culturelle » en travaillant pour un bailleur social en région parisienne, dans une cité, et en observant les demandes de changement d’attribution. Il n’y avait pourtant pas d’insécurité physique dans cette cité. Une forme de précarité, certes, mais pas extrême. Le bailleur était étonné de ces départs alors qu’il n’y avait pas tellement de problèmes…

Où était donc le problème ?

Dans le cadre de cette mission, en faisant du porte à porte, je me suis rendu compte que les gens qui voulaient partir étaient soit des retraités soit des familles maghrébines en phase d’ascension sociale. Et pourquoi voulaient-ils partir ? Parce que cette cité en question était en train de se renouveler démographiquement avec l’arrivée massive de populations subsahariennes. C’est une dimension qu’on oublie trop souvent : il y a l’insécurité, l’insécurité sociale, et l’insécurité culturelle. Comme le faisait remarquer très justement Philippe Cohen dans Protéger ou disparaître dès 1999.

Pour moi, l’insécurité culturelle consistait en un concept opérationnel, qui me permettait de répondre à ce bailleur social, et d’amener une réponse à une question taboue. Celle du mode de vie, de l’existence, et de l’importance de l’environnement culturel. Et, donc, de l’immigration, pour ces classes populaires. Chose qui m’a permis, dès lors, de développer toutes ces questions culturelles, y compris dans La France périphérique (2014), en affirmant qu’il n’y a pas seulement le pouvoir d’achat, mais aussi le mode de vie.

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Qui a suivi un tant soit peu l’actualité politique ces dix dernières années a forcément déjà entendu la formule « France périphérique ». Au-delà de la tambouille politico-intellectuelle, elle est presque entrée dans le langage courant. On la retrouve aussi bien chez le député François Ruffin, qui l’emploie régulièrement pour évoquer le quotidien de la France déclassée, que sous la plume de l’écrivain Frédéric Beigbeder, qui, dans un texte récent expliquant pourquoi il arrête la cocaïne, déplore la « vulgarisation » de cette drogue dans… la France périphérique.

La formule est l’archétype du concept qui a réussi : on le reconnaît à ceci qu’il – rançon de la gloire – devient un poncif, selon l’enseignement de Baudelaire : « Créer un poncif, c’est le génie. Je dois créer un poncif. » Le point d’orgue de son ascension a bien sûr été le mouvement des « gilets jaunes », sorte d’incarnation presque parfaite des travaux du père de cette catégorisation spatiale, le géographe Christophe Guilluy.

Populations reléguées

Rembobinons un peu. Si la formule sert aujourd’hui d’antonyme à « France des grandes villes », elle est pourtant définie très précisément par Guilluy dans La France périphérique (2014). L’essayiste s’est attelé à démontrer que la dynamique géographique de la mondialisation instigue à bas bruit la relégation de nouvelles classes populaires, qui se retrouvent exclues du processus d’intégration économique des métropoles. Et ce, alors même que cette France des petites villes et des villes moyennes est majoritaire : elle représente 90 % des communes (33 000 d’entre elles) et 58 % de la population générale.

En retraçant l’émergence de la « France périphérique » avec Guilluy, l’auteur a ri jaune en reconnaissant s’être trouvé plus d’une fois circonspect face à des interlocuteurs qui, bien que favorables à ses travaux, ne semblaient pas y avoir compris grand-chose, restant à l’écume des choses. Pourtant, ils remontent à loin : le début des années 2000. « J’ai toujours travaillé sur les catégories populaires et la politique de la ville, précise Guilluy. Et j’ai compris que les métropoles devenaient des espaces gentrifiés. Dans le même temps, je gardais en tête une autre intuition, à savoir que les catégories populaires étaient et resteraient majoritaires. Bêtement, je me suis dit que la majorité populaire, malgré l’hégémonie du modèle métropolitain, ne pouvait disparaître. »

Changement de paradigme

Le géographe, aidé de Christophe Noyé, construit alors un indice de fragilité sociale, pour repérer dans l’espace où vit cette majorité de catégories modestes, populaires : ouvriers, employés, petits revenus, pauvres, précaires… Nous sommes en 2004, c’est le moment de L’Atlas des nouvelles fractures sociales : Les Classes moyennes oubliées et précarisées (Éditions Autrement). Guilluy explique aujourd’hui : « On a commencé à dessiner des cartes en se rendant compte que la répartition dans l’espace de ces catégories populaires en France était le négatif de celle des métropoles. L’enjeu a ensuite consisté à montrer visuellement ce qu’il se passait. C’est comme cela que m’est venu le concept de « France périphérique ». Un concept choc, mais dont le principe consistait à donner à voir visuellement les résultats géographiques de ce fameux modèle néolibéral, sur lequel tout le monde glosait de façon un peu floue. »

De cette époque à la sortie du livre qui nomme en titre le concept, La France périphérique en 2014, le concept infuse dans le débat intellectuel, en même temps que Guilluy se met universitaires et une partie de « son camp » originel, la gauche – même s’il vient plutôt du chevènementisme – à dos. « Jusqu’ici la périphérie, pour les gens, c’était la banlieue. Par conséquent le problème s’arrêtait aux classes populaires de banlieue. C’est vrai que ça a créé une dissonance cognitive : j’indiquais avec mon doigt « Attention, les catégories populaires, ce n’est pas seulement ce que les médias nous projettent 24h/24, c’est-à-dire la banlieue. C’est aussi tout le reste : les trois quarts des classes populaires, des gens qui vivent hors des écrans radars, de la presse, du monde académique etc. »

L’épisode Sarko

Cette approche n’ignorant pas la dimension culturelle du malaise des classes populaires a éloigné Guilluy de la gauche autant qu’elle l’a rendu attractif à droite. En 2011, il a été reçu à l’Élysée par Nicolas Sarkozy qui avait Fractures françaises (2010) sur sa table de chevet. L’objectif ? Capter les voix de ces nouvelles classes populaires oubliées dont parle le géographe en vue de 2012.

« Ce jour-là, vu les réactions, j’aurais mieux fait de rencontrer Hitler », s’amusera le géographe dans Libération quelques années après. « Le livre de gauche qui inspire la droite », résumera le même journal en mars 2012. Le géographe, déjà méfiant, se défendit d’ailleurs de ce passage à l’Élysée dans nos colonnes en expliquant qu’il « n’est pas le Todd de Sarkozy », en référence à la récupération du concept de « fracture sociale » (auquel Marianne a consacré un autre épisode de la série d’été que vous êtes en train de lire) de Todd par Chirac en 1995

Zemmour, le fan qui coûte cher

Il faut dire qu’à l’époque, le Zemmour polémiste diffuse également la pensée de Guilluy, avec l’importance de son audience, mais aussi l’odeur de soufre qui va avec. « Zemmour, a deux stars : Mick Jagger et vous », raille Naulleau à Guilluy chez « Zemmour et Naulleau » en 2012. La chose n’aidera pas universitaires et journalistes de gauche (presque un pléonasme à l’époque) à se réconcilier avec Guilluy. « À partir du moment où je commençais à expliquer qu’il y avait une résurgence du vote de classe, mais que ce vote de classe avait aussi une dimension culturelle, j’avais les libéraux comme la gauche radicale sur le dos. C’était très compliqué, pour eux, d’ « acheter » le concept. Il invalidait la lecture exclusivement sociale ou exclusivement ethnique de la lutte des classes », résume-t-il.

2014, premier grand débat

Puis c’est 2014, sortie de La France périphérique. À l’époque, Marianne fait sa une dessus, nous titrions : « Le seul livre que devrait lire Hollande. Mais aussi Valls, Mélenchon, Bayrou, Juppé, Sarkozy ». Le débat prend et Manuel Valls cite le terme dans son discours de politique générale. « Il a fallu faire parvenir d’urgence deux exemplaires au cabinet de Valls en pleine rédaction de son discours de politique générale », nous expliquait Flammarion à l’époque. Au lendemain du vote de confiance, Libération consacrait également sa une au sujet : « Le livre qui accuse la gauche ». Le quotidien, qui avait eu beau jeu de tailler à Guilluy un costard de dédiabolisateur du FN, semblait pris de vertige face à la pertinence de ses analyses.

Joffrin invitait à notre suite ses lecteurs – « Voilà un livre que toute la gauche doit lire d’urgence » – tout en se couvrant en ajoutant dans la foulée : « non pas pour en épouser forcément les thèses politiques, parfois gênantes » Mais c’est certainement le titre du portrait de Libé qui en dit le plus sur le rapport que la gauche médiatique et culturelle – que Guilluy désigne par l’expression « les prescripteurs d’opinion » – a globalement toujours entretenu avec le géographe : « Le Onfray de la géographie ». Lui reprochant d’être de la « gauche réac », et lui collant sur le dos quatre « experts » en sciences sociales et géographie pour pointer les « carences du livre » ou « réfuter » son analyse dans les pages suivantes.

Périphéries, partout

La suite semble donner raison au géographe natif de la Seine-Saint-Denis. À l’instar du Brexit et de l’arrivée de Trump au pouvoir, en 2016, à propos desquels les analystes de tous bords invoquèrent la colère de la « Grande-Bretagne périphérique » et celle de l’« Amérique périphérique ». Le journaliste et essayiste Jean-Laurent Cassely, qui a contribué à diffuser la pensée de Guilluy et qui inspire également ses ouvrages, se souvient : « À un moment, les guillemets autour de “France périphérique” dans les articles et la prudence un peu pompeuse ont disparu, signe de sa normalisation. » Le terme dépasse les frontières : « J’ai échangé avec des Grecs ou des Espagnols, sur l’effondrement de la classe moyenne grecque ou le poids de Barcelone face à la Catalogne périphérique » raconte Guilluy.

Depuis 2017

Lors de la campagne de 2017, le passage au second tour de Marine Le Pen, entre autres, a remis le concept au premier plan. Symboliquement, lorsque Michel Houellebecq vient donner son avis sur la campagne, il emploie la formule en prime time sur France 2, d’ailleurs pour reconnaître qu’il ne « connaît pas » cette « deuxième France-là ». L’auteur y pensera pour le décor de Sérotonine (2019). Mais ce sont surtout les gilets jaunes, à l’hiver 2018, qui vont littéralement faire exploser l’emploi de la notion. Souvenez-vous : rares étaient les analyses, commentaire, discours politique sur la situation qui ne mentionnaient pas le fait qu’il s’agissait d’une révolte de « cette France-là ».

Le concept, jusqu’en 2017-2018 très usité mais circonscrit au champ politique et intellectuel, permit un changement de paradigme dans la lecture collective des rapports sociaux en France : liés à la géographie. À l’époque, Guilluy préfère se faire silencieux, aux journalistes qui le contactent, il préfère la posture de retrait plutôt que de rouler des mécaniques dans les médias – l’auteur de ces lignes peut en témoigner. Il raconte : « Les gilets jaunes furent une sorte d’incarnation physique du concept de France périphérique, j’étais heureux qu’on puisse mettre maintenant des visages et des territoires concrets sur le concept. Qu’on se rend compte qu’il n’y a pas de « fin de l’Histoire » des classes populaires, pour paraphraser Fukuyama. Ensuite, j’ai immédiatement compris que le phénomène allait être récupéré, et je n’ai participé à quasiment aucun débat, ni plateaux télé, préférant laisser les gilets jaunes eux-mêmes s’exprimer plutôt que de parler à leur place. J’ai eu énormément de propositions, j’ai tout refusé. »

Méfiance

Méfiant depuis toujours quant à la récupération de ses idées : « Ayant beaucoup réfléchi au pouvoir des médias et de la représentation officielle, j’étais conscient de me retrouver face à quelque chose d’ultra-puissant ; capable de tout bouffer, y compris des discours subversifs. Pour moi, y aller, c’était tirer un trait sur ce que je faisais depuis 30 ans. » Aujourd’hui, Guilluy trouve que la formule qui résume le mieux la façon dont les « prescripteurs d’opinions » parlent de ses travaux vient de Michel Houellebecq dans Anéantir (2022), lorsque l’auteur raconte une campagne politique où le RN fait un très bon score : « Des politologues se livreraient à des analyses fines sur la répartition géographique des votes, qui nuanceraient, sans toutefois les invalider, les analyses déjà anciennes de Christophe Guilluy. » En parlant de culture, c’est aussi dans ce domaine que l’idée a fait son chemin, notamment avec le succès d’une forme de « littérature France périphérique » dont l’exemple le plus probant tient sans doute à ceux des romans de Nicolas Mathieu, et Leurs enfants après eux (Actes sud, 2018).

C’est avec un petit anglicisme très « France des métropoles » que Jean-Laurent Cassely résume la façon dont le concept a changé la donne : « Aujourd’hui on emploie terme comme pour dire « France provinciale », « France qui se sent oubliée », ce fut un « game changer » de la manière dont on se représente les territoires. On se souviendra de la formule dans des dizaines d’années. C’est comme cela que les auteurs importants marquent le débat public. »

Marianne