Cinéma : « Le Sixième Enfant », quand un couple d’avocats parisiens et de gitans se lient pour devenir parents

Ce drame social autour du désir de maternité et des limites que l’on est prêt à franchir pour l’assouvir est porté par un quatuor de comédiens convaincants.

Les deux couples, au centre du film, n’auraient jamais dû se rencontrer. D’un côté Franck, ferrailleur, et sa femme Meriem (Damien Bonnard et Judith Chemla) vivent dans leur caravane avec leurs cinq enfants sur un terrain réservé aux gens du voyage en périphérie de Paris. De l’autre Julien et Anna (Benjamin Lavernhe et Sara Giraudeau), deux avocats parisiens dont la réussite éclatante est assombrie par leur mal d’enfants.

Leurs vies se percutent par hasard lorsque Franck, suite à un vol et à un accident de la route – scène d’ouverture spectaculaire du film –, est poursuivi par la justice et a recours aux services de Julien. Celui-ci, brillant associé d’un grand cabinet, ne traite pas habituellement ce genre d’affaires mais il est touché par l’histoire de Franck qui, privé désormais de son camion, se demande comment il va nourrir sa famille. D’autant qu’un sixième enfant s’annonce, pas vraiment désiré. Tous les éléments sont donc en place pour aboutir à un improbable arrangement entre les deux familles.

Un thriller social porté par un quatuor virtuose.

Au petit matin, sans faire de bruit, Franck sort, pour aller travailler, de sa caravane, où ses cinq enfants et sa femme, Meriem, dorment encore. Mais sa revente de câbles tourne mal avec le propriétaire d’une casse, Franck s’enfuit au volant de son camion, et c’est l’accident. Grâce à Julien, avocat commis d’office, le ferrailleur n’est pas incarcéré. Reconnaissant, il invite Julien et son épouse, Anna, avocate elle aussi, à un verre de l’amitié dans ce camp de Gitans où, partout, courent des enfants.

Le courant passe entre ces deux hommes et ces deux femmes que la société n’aurait sans doute jamais mis en contact. Il passe au point que, quelques jours plus tard, Franck ose, maladroitement, une proposition folle : Meriem attend un sixième enfant, ce nouveau bébé est un luxe que le couple ne peut pas se permettre financièrement, et il sait que Julien et Anna ne peuvent pas avoir d’enfants…

Thriller social et intime

Orfèvrerie d’écriture, ce premier long métrage de Léopold Legrand dément le titre du livre d’Alain Jaspard dont il est adapté, Pleurer des rivières. Sa prouesse est de réussir à traiter un thème particulièrement délicat avec une précision psychologique qui évite le mélo. Thriller social et intime, le film explore chaque motivation, chaque hésitation autour de l’« arrangement », et d’abord celles des deux femmes, devenues étrangement complices : Meriem taraudée par ses croyances religieuses mais résolue au bonheur d’une autre (« C’est quand on fait du mal qu’on va en enfer ») et Anna, de plus en plus obsédée par ce bébé à naître, envers et contre la loi…

La tension monte, calée sur la progression de la gestation, et sur la déraison qui gagne Anna. Face à Judith Chemla, bouleversante de lucide résignation, Sara Giraudeau prouve qu’elle est l’une de nos actrices les plus fines : son visage discrètement illuminé quand elle assiste aux échographies dit, à lui seul, un désir irrépressible de maternité. Une bonne idée consiste, aussi, à laisser les hommes à la marge, forcément seconds rôles d’une telle histoire de ventre rond ou vide, tout en donnant aux deux maris — Damien Bonnard et Benjamin Lavernhe — une solide partition à jouer. Ces quatre magnifiques interprètes apportent au film autant de vérité que d’émotion.

Librement inspiré d’un roman, Pleurer des rivières d’Alain Jassard (Éd. Héloïse d’Ormesson), ce premier film de Léopold Legrand construit comme un thriller confronte le désir de maternité d’une femme à la loi et la morale. Jusqu’où est-on prêt à aller pour assouvir ce désir d’enfant, et quelles limites est-on capable de franchir pour y parvenir ?

Le film évite toute caricature

Ces questions éthiques sont posées avec d’autant plus d’acuité qu’Anna, avocate, est pleinement consciente des règles qu’elle transgresse. Quant au réalisateur, il ne juge pas ses personnages, il essaie seulement de comprendre comment ils peuvent en arriver là. Le pacte passé entre ces deux mères au nom du bien de l’enfant semble à leurs yeux répondre à une certaine logique et réparer au fond une injustice. L’acte d’amour final d’Anna en est en quelque sorte la démonstration.

Le film aurait pu être lourdement démonstratif, voire caricatural dans l’opposition entre ces deux mondes, les bobos d’un côté et les Gitans de l’autre. Mais il parvient à se maintenir sur une fragile ligne de crête, grâce à la fois à une mise en scène tout en tension et à un quatuor de comédiens tous excellents. Avec une mention spéciale pour les deux mères, Sara Giraudeau et Judith Chemla, dont le jeu tout en finesse a été récompensé par un double prix d’interprétation au Festival du film francophone d’Angoulême.