Cinéma : Les Afro-Américains restent sous-représentés dans les musiques de film

Les compositeurs et compositrices issu-e-s des minorités culturelles dans les productions de films et de séries américaines sont toujours sous-représenté-e-s. Mais quelques figures récentes reconnues devraient élargir la brèche ouverte par Quincy Jones. Cette problématique de société touche la composition de musiques pour l’écran, au même titre que de nombreux secteurs de la création de films et de séries. Elle partage aussi beaucoup de points communs avec un autre phénomène, celui de l’absence de compositrices aux génériques de productions prestigieuses.

Si le manque de diversité parmi les musiciens de cinéma est un fait avéré depuis plusieurs décennies, c’est seulement depuis quelques années que la question est abordée frontalement et que les lignes commencent à bouger, un peu.

Le précurseur Quincy Jones

Aux États-Unis, auparavant, quand vous étiez un compositeur afro-américain, Hollywood vous appelait parce que vous étiez un nom à succès en jazz, en funk, en soul ou en hip-hop, si cela pouvait coller aux besoins dramatiques d’un film et, au passage, permettre de vendre des disques. C’est comme cela qu’on a vu apparaître petit à petit, aux génériques de films, des musiciens tels que Duke Ellington, Miles Davis, Herbie Hancock ou Isaac Hayes.

Il a toutefois fallu attendre longtemps avant qu’un compositeur afro-américain puisse franchir la frontière dressée entre cette espèce de ghetto musical et le format plus classique qui domine les bandes originales. Le précurseur en la matière est Quincy Jones, un des premiers au milieu des années 1960 à avoir eu l’opportunité d’écrire des partitions aux sonorités principalement symphoniques, sans devoir y injecter forcément du jazz ou de la pop.

La relève Terence Blanchard

Quincy Jones a indéniablement ouvert une brèche et, grâce à sa persévérance, fait des émules. A l’image du compositeur Terence Blanchard qui est réputé pour sa collaboration fusionnelle depuis les années 1980 avec le réalisateur engagé Spike Lee, une relation qui dure encore aujourd’hui après une quinzaine de films.

Blanchard est initialement pianiste et trompettiste de jazz, mais il écrit aussi pour les orchestres classiques. On peut apprécier ses partitions les plus récentes dans la nouvelle version de la série “Perry Mason” ou dans “One Night in Miami”, le premier film de la réalisatrice et actrice Regina King. Sa fibre symphonique se déploie également dans “La 25e heure”, “Inside Man” ou encore “Malcolm X”.

S’il reste difficile pour un compositeur classique afro-américain de se détacher complètement du bagage de la musique noire américaine, cela dépend toutefois des besoins du film pour lequel on vous engage. Sur un film d’action, on peut se passer de funk ou de jazz; avec un sujet et un film comme “Malcolm X”, on peut imaginer que le compositeur se doit d’évoquer la musique qui est en prise directe avec sa propre communauté. Et c’est plus souvent dans cette intention qu’il sera appelé.

Le talent de Michael Abels

Cela dit, on trouve des artistes qui, avec le recul, ont choisi de jouer avec l’étiquette culturelle qu’on leur colle systématiquement à la peau, en associant les codes de la musique de film classique avec ceux de la musique populaire afro-américaine. C’est le cas de Michael Abels, un compositeur de la même génération que Terence Blanchard, qui a effectué un parcours inverse. Il a démarré dans les années 1990 sur la scène de la musique contemporaine, avant de glisser vers des pratiques plus pop en passant à la musique de film, à l’occasion de deux longs-métrages du réalisateur Jordan Peele qui croisent avec bonheur horreur et critique sociale: “Get Out” et “US”. Pour ce dernier film, Michael Abels s’est amusé à reprendre en version classique le refrain d’un classique du hip-hop.

Dans le sillage de Terence Blanchard et Michael Abels, qui ont élargi la brèche ouverte par Quincy Jones, d’autres musiciens issus de la diversité font désormais leur place. Comme Kathryn Bostic, qui est devenue la première femme compositrice noire à devenir membre de l’Académie des Oscars il y a cinq ans. Autre figure montante aux Etats-Unis, Kris Bowers est un jeune trentenaire qui, non content d’avoir mis ses talents de musiciens au service de Jay-Z et Kanye West, est déjà au générique de productions qui font le buzz, à commencer par le long métrage multi-récompensés “Green Book”, les séries “Dear White People” et “Bridgerton”.

Fédération de compositeurs

Des exemples qui, espérons-le, vont inspirer de plus en plus de jeunes musiciens et musiciennes aux origines multiples. Les compositeurs se fédèrent en tous cas des deux côtés de l’Atlantique (avec notamment le Composers Diversity Collective fondée par Michael Abels) et donnent de la voix pour mettre en relation les musiciens issus de la diversité et les cinéastes. Si cela risque de prendre encore du temps, la prise de conscience semble être là.

RTS