Cinéma : “Reflect”, un court-métrage de Disney sur la dysmorphie corporelle et le bodypositivisme

Les princesses Disney sont d’ordinaire représentées comme des héroïnes filiformes, à la peau claire et aux cils démesurément longs. Ces physiques chimériques reflètent et façonnent les standards de beauté imposés aux petites filles dès leur plus jeune âge. Ils perpétuent le mythe d’un corps-sujet idéal et aggravent la prévalence des stéréotypes de genre – au mépris de la réalité et, il faut bien le dire, du bon sens. Un exemple parmi d’autres : dans plus d’une dizaine de films Disney, les personnages féminins ont les yeux plus gros que le ventre – littéralement.

reflect disney

Symptomatiques de la course à la maigreur sévissant depuis les années 1960 aux États-Unis et en Europe, ces représentations s’ingénient à imposer un modèle de beauté unique et inatteignable, au centre duquel gît un corps exsangue, presque malingre. Résultat : l’écart entre notre silhouette scoliotique et les chutes de reins liposucés qui défilent à l’écran, entre la beauté reconnue socialement et l’apparence qui nous est léguée semble impossible à combler.  On est jolie, mais jamais assez ; on est jolie, mais il faut l’être davantage ; voilà la ritournelle obsédante qui nous est martelée – de notre prime adolescence à nos 60 ans, des dessins animés Disney aux filtres Instagram.

Tyrannie de la silhouette 

Coco Chanel nous a libérées du corset il y a plus de 80 ans, mais on a recréé depuis une forme de corset mental. Une silhouette parfaite et impossible à conserver qui ne peut mener qu’à des troubles alimentaires, et à une grande détresse psychologique. ” – Sonia Feertchak, autrice jeunesse

Quid des répercussions sur la santé mentale des enfants, et des jeunes femmes ? Une enquête menée en 2019 par S. Hayes et S. Tantleff-Dunn révèle qu’un tiers des filles de moins de 6 ans admettent s’inquiéter de leur poids. Lorsqu’on demande à ces dernières de choisir la “vraie princesse” parmi un éventail d’illustrations Disney, 60% d’entre elles choisissent la plus mince.

Stigmatisées à la moindre surcharge pondérale, certaines adolescentes développent une relation pathologique à leur propre corps, considéré comme répulsif, difforme, monstrueux. Pour lutter contre ce “corset mental contemporain” et ses conséquences délétères, Jewel Moore – une lycéenne américaine – a lancé une pétition intitulée “Every Body Is Beautiful”, qui enjoint à Disney de promouvoir des normes plus inclusives. Elle a recueilli plus de 22.000 signatures.

“J’aurais aimé voir ça quand j’étais plus jeune”

Le défi était donc de taille pour le géant de l’animation. Certains personnages Disney semblent d’ailleurs définitivement catalogués comme ringards ; c’est le cas des jeunes filles mièvres et délicates, des princesses graciles et dévouées (Cendrillon, Blanche-Neige, La Belle au Bois-Dormant et consorts …). Les choses changent et les schémas se réinventent : l’heure est aux héroïnes rusées et fougueuses, enfin débarrassées des scories du siècle dernier. Pour encourager cet élan, l’entreprise américaine s’est récemment lancée dans la création de courts-métrages expérimentaux, mettant en lumière divers “problèmes sociétaux”.

Le dernier en date – Reflect (Reflet, en français) – traite justement de la dysmorphie corporelle, à travers l’histoire d’une danseuse “plus-size”, en guerre contre son propre reflet. La morale du dessin-animé est la suivante : comme Bianca, tout un chacun devrait être libre de se réaliser dans n’importe quel domaine, en faisant fi du regard des autres. Un discours individualisant et peu novateur, qui a pourtant séduit de nombreuses jeunes femmes sur TikTok : “J’ai fait de la danse (pas exclusivement du ballet) et j’ai ressenti la même chose, donc je suis excitée à l’idée de voir ça !” s’exclame l’une d’entre elles. Jamais les soubassements de cette culture de la maigreur – et ses enjeux – ne sont interrogés. 

Faire peau(x) neuve(s)

Il est important d’aborder la question des troubles mentaux, et il est du devoir de l’industrie cinématographique de tendre vers plus de diversité. Sans désavouer les tentatives de Disney en ce sens, l’on regrette que l’apparence de Bianca soit précisément le sujet du court-métrage. Ce corps qui s’écarte des stéréotypes de beauté n’est pas normalisé, il est au contraire l’objet de tous les regards, de toutes les angoisses. Les filles auront enfin gagné leur droit à la liberté quand une héroïne aux formes généreuses et une princesse longiligne incarneront indifféremment Raiponce ou Bianca… Notons d’ailleurs que la dysmorphie corporelle n’a aucun lien avec corpulence réelle de la personne qui en est atteinte. Il n’y a qu’un pas !

Vogue