Cinéma : “Reste un peu”, un film de Gad Elmaleh sur son expérience spirituelle qui l’a amenée du judaïsme vers la Vierge Marie et le catholicisme

L’aventure chrétienne de ce Juif sépharade enthousiasme toute la presse catholique et au-delà. C’est du pain béni pour une Église catholique en crise. Le pansement sur la jambe de bois d’une Église en perte de vitesse et aujourd’hui rongée par les scandales de pédocriminalité.

« Dans cette église de Casablanca, j’ai vécu une rencontre tendre, douce avec la Vierge Marie. Une rencontre lumineuse. […] Cette représentation de la Vierge Marie, cette douceur, cette lumière… Et je me suis alors dit : “C’est pas mal, on est bien ici !” » C’est la surprise médiatique de l’automne : Gad Elmaleh, exilé aux États-Unis et au cœur de polémiques pour avoir plagié des comiques américains dans nombre de ses sketchs, revient dans l’hexagone avec un film quasi-documentaire sur sa vie spirituelle.

Le pitch ? Gad, issu d’une famille juive sépharade traditionnelle, « traditionaliste », dit-il lui-même, confesse à sa famille son affection pour la figure catholique de la Vierge… jusqu’à envisager de se convertir au catholicisme. Alléluia ! s’exclament les grands titres de la presse catholique française, qui dressent dans leurs colonnes une haie d’honneur au comique et à son aventure chrétienne.

Gad Elmaleh a trouvé la foi là où il ne s’y attendait certainement pas. L’humoriste, né dans une famille juive berbère, s’est converti au catholicisme. Dans son nouveau film Reste un peu, en salles le 16 novembre prochain, Gad Elmaleh joue son propre rôle et raconte son chemin de foi. Une manière de dévoiler ce qui l’a amené à demander le baptême dans l’Eglise catholique, tout en poussant à une réflexion sur la foi, les racines, et la transmission.  

Une fascination pour la Vierge depuis l’enfance

Invité dans l’émission En quête d’Esprit dimanche 6 novembre sur CNews pour faire la promotion de son long-métrage, Gad Elmaleh a évoqué son amour pour le catholicisme. Il explique avoir été amené à la foi chrétienne par la Vierge Marie. Tout a commencé le jour où, enfant, il est entré dans une église de Casablanca, au Maroc. Une statue de la Vierge a attiré son attention et n’a jamais quitté son esprit depuis. 

“Marie me tient et je la porte en moi, sur moi, autour du cou”

“Je suis tourné vers Marie”, confie l’humoriste. “Je le dis dans le film : c’est mon chemin. Je n’ai pas encore saisi le mystère de la Trinité (Dieu Père, Fils et Saint-Esprit dans la religion chrétienne) dans toute sa complexité, je suis encore coincé dans quelque chose de trop cohérent, de trop logique, mais Marie me tient et je la porte en moi, sur moi, autour du cou (ndlr : il montre sa médaille miraculeuse). Je lui demande de m’aider, surtout avant les shows”. 

Le 7 septembre dernier, Gad Elmaleh avait révélé sur les réseaux sociaux avoir suivi des cours de théologie au Collège des Bernardins, à Paris. Dans son film Reste un peu, l’humoriste raconte sa fascination pour le catholicisme sans pour autant oublier d’où il vient. Il rend en effet également un vibrant hommage à la communauté juive et on retrouve d’ailleurs dans son film Delphine Horvilleur, femme rabbin et figure de proue du mouvement juif libéral en France. 

« Quelle est votre image de l’Église catholique ? Qu’est-ce qui vous a plu dans cette religion ? », demande ainsi le média catholique Aleteia à Gad Elmaleh dans une longue interview consacrée à sa foi. « Moi quand je vois l’Église, je vois de la Lumière. Là où il y a de la lumière, je vais vers la lumière », répond l’humoriste. « La Vierge Marie a bouleversé ma vie », titre fièrement Famille chrétienne pour l’entretien qui lui est consacré. « Sans doute le jeu de Gad Elmaleh, où la réalité dépasse la fiction, sonne-t-il juste car sa quête spirituelle apparaît profonde et presque irrépressible », se réjouit La Croix dans la critique du film « Reste un peu »… Les retours de la presse catholique sont excellents : l’aventure catholique de Gad Elmaleh est touchante, sensible… utile ?

Car personne n’ignore le moment difficile que traverse l’Église catholique romaine. À une hémorragie quasi-constante du nombre de ses fidèles, s’ajoute aujourd’hui le déballage d’affaires pédocriminelles. Rappelons qu’après deux ans et demi d’enquête, la commission Sauvé a révélé en octobre 2021 qu’au moins 330 000 mineurs ont été victimes de violences sexuelles depuis 1950, de la part d’au moins 2 900 clercs. Le 7 novembre, le cardinal Jean-Pierre Ricard, figure de l’Église de France, a créé la stupeur en avouant avoir eu, lorsqu’il était curé, une conduite « répréhensible avec une jeune fille de 14 ans ». Ce mercredi 16 novembre, Jean‐Pierre Grallet, ancien archevêque de Strasbourg entre 2007 et 2017, a reconnu dans un communiqué avoir eu « des gestes déplacés » envers « une jeune femme majeure » dans les années 1980, signalés à la justice en début d’année. Le président de la Conférence des Évêques de France, Eric de Moulins-Beaufort, a aussi annoncé que dix autres évêques avaient eu affaire à la justice civile ou à la justice de l’Église.

« Le Titanic qui a déjà percuté l’iceberg »

De quoi comprendre l’engouement des médias catholiques pour une histoire de quasi-conversion à une religion qui a bien mauvaise presse. « Nous sommes dans un moment de grand trouble dans l’Église en tant qu’institution, nous confirme le sociologue des religions et catholique Gaël Brustier. Alors, quand vous pouvez voir ce type d’aventure spirituelle, de surcroît dans un monde hypermatérialiste, c’est assez enthousiasmant, une belle histoire. » Le spécialiste le reconnaît : ces médias chrétiens qui s’enthousiasment pour le chemin religieux de Gad Elmaleh « s’en saisissent pour compenser les autres crises ». Mais il nuance : « L’aventure de Gad Elmaleh est un parcours individuel, il manifeste une spiritualité très forte et fait preuve d’une liberté totale dans sa réflexion. »

Pour Christine Pedotti, directrice de la rédaction du magazine catholique Témoignage Chrétien (qui publiera sa critique du film de Gad Elmaleh dans sa prochaine édition), le parcours catholique du comique est « le sucre qui atténue l’amertume d’un moment très difficile à passer » : « L’Église est une forteresse assiégée, un Titanic qui a déjà largement percuté l’iceberg. Dans ce sentiment terrible qui étreint les catholiques, ils sont rassurés par le fait qu’une célébrité se convertisse. » Une façon de se convaincre que « tout n’est pas totalement insensé ni pourri dans l’Église ».

Gad l’idolâtre

D’ailleurs, pourquoi faudrait-il s’étonner que les catholiques se réjouissent d’une prise de guerre aussi célèbre ? Car après tout, le propre des religions prosélytes, comme le catholicisme ou l’islam, n’est-il pas d’atteindre le rayonnement le plus grand afin de voir croître son nombre de fidèles ? « On n’évangélise pas en restant enfermés sur soi-même, commente Gaël Brustier. Le milieu catholique est un milieu réduit, très animé spirituellement, et beaucoup plus intellectuel qu’avant, en quête, depuis dix ans avec François, d’aller vers la collégialité et la porosité entre les communautés. »

Bravo Gad, c’est ton meilleur spectacle !
Le Rav est en rogne ! 😂
Tellement de haine en eux, tu m’étonnes qu’on nous appelle les gentils.https://t.co/ZaM7RVBoEO— Pierre-Alain Solard 🙉🙈🙊 (@pa_solard) November 10, 2022

Car les accointances catholiques de Gad Elmaleh posent une question précise : celle de la conversion d’un Juif au catholicisme. Côté juif, la nouvelle a provoqué quelques réactions outrées, dont celles de plusieurs rabbins très conservateurs : « Tu es idolâtre lui a lancé le rabbin Ron Chaya dans une vidéo. Quand tu rentres dans une église, pour te recueillir, méditer et prier, tu rentres dans le temple de l’organisme qui a fait le plus de massacres au monde. La Vierge Marie pour laquelle tu as eu un coup de foudre, elle et son fils sont ceux pour qui on a tué le plus de personnes au monde et commis des tortures terribles. »

La conversion du dernier Juif

Les responsables catholiques ont pour leur part été beaucoup plus discrets sur la question. Et pour cause : le prosélytisme n’est plus promu par la hiérarchie vaticane. S’il est bienvenu d’être missionnaire auprès des athées, indifférents et agnostiques, le prosélytisme envers les croyants d’autres religions n’est pas bien vu. Tout particulièrement en ce qui concerne les Juifs. « Pour le comprendre, il faut faire un peu de théologie. Initialement, le catholicisme est une branche du judaïsme originel et, dans ce catholicisme primitif, il y a l’idée que ce qui amènera la fin des temps, c’est la conversion du dernier Juif. Mais après la Seconde Guerre mondiale, le Pape Jean XXIII comprend que l’antisémitisme criminel du IIIe Reich s’est nourri de l’antijudaïsme, notamment catholique », décrypte Christine Pedotti.

Depuis, cette position a été reprise par Jean-Paul II et ses successeurs et l’Église est devenue méfiante à l’égard du prosélytisme qui vise la communauté juive. Aussi, la titraille dithyrambique de la presse catholique quant à l’aventure chrétienne de Gad Elmaleh montre que « si les journalistes de la presse catholique étaient raisonnables et mieux informés, ils seraient plus prudents sur cette histoire de conversion à partir du judaïsme, affirme Christine Pedotti. Il y a parfois des lacunes dans les jeunes générations de journalistes catholiques, qui peuvent expliquer qu’on oublie que la question du rapport entre judaïsme et christianisme est une question délicate sur laquelle la plus grande prudence est de mise. »

Marianne