Clisson (44) : Rigoureux, ponctuel et épanoui, le mécano-soudeur guinéen Aboubacar est pourtant menacé d’expulsion

C’est un exemple d’intégration réussie. Aboubacar Camara, né en Guinée, 21 ans, est arrivé en France il y a 5 ans et travaille en CDI depuis 3 ans en tant que soudeur. Il vit dans un appartement à Clisson qu’il loue à une agence immobilière. Pourtant, il est menacé d’expulsion par la préfecture qui lui a refusé son titre de séjour. Face à cette situation ubuesque, sa famille et ses amis organisent une mobilisation. Parmi ses premiers soutiens son employeur, qui ne veut pas perdre ce salarié modèle.

40 minutes aller. 40 minutes retour. C’est le trajet quotidien qu’Aboubacar Camara fait en scooter pour se rendre à son travail depuis près de trois ans. Domicilié à Clisson, le Guinéen, arrivé à Nantes en octobre 2016, travaille comme mécano-soudeur à Vieillevigne, au sein de l’entreprise Aria Constructeur. Après un mois d’intérim, le jeune homme, âgé de 21 ans, a été embauché en CDI.

La société est spécialisée notamment dans la fabrication d’enfourneurs pour le monde de la boulangerie. « Notre métier, c’est de faciliter le travail du boulanger », explique Antoine Lemerle, dirigeant d’une entreprise qui exporte ses produits dans une trentaine de pays dans le monde. L’enfourneur, c’est justement la partie d’Aboubacar Camara. Les pièces de métal sont usinées, assemblées et soudées.

« C’est un poste qui demande de la réflexion. C’est parfois du sur-mesure », montre le dirigeant.

Menacé d’expulsion

Un travail dans lequel s’épanouit Aboubacar, aujourd’hui. Mais que le Guinéen pourrait être contraint d’abandonner, demain. Le 1er juillet, il a en effet reçu une décision de refus de séjour et d’obligation de quitter le territoire du préfet de la Loire-Atlantique. La décision est motivée notamment par le fait qu’il n’y a pas « de justification humanitaire » ni d’éléments établissant « que sa vie ou sa liberté soient menacées dans son pays d’origine ». 

Le rejet de la demande de séjour, validé par le tribunal administratif et la Cour administrative d’appel, avait été édicté en mai 2019.

Trois ans de procédure pendant lesquels le Guinéen s’est formé, a appris un métier, a assimilé une culture.

C’est un garçon méritant, qui s’est montré exemplaire en tout point tant au niveau professionnel qu’au niveau de son intégration dans l’équipe. Il est très rigoureux. Il est doué pour ça. Il est aussi bien intégré sur Clisson où il vit actuellement. Bien que venant en scooter, il n’est jamais arrivé en retard une seule fois, quelle que soit la météo.Antoine Lemerle

Un patron qui fait face à des difficultés de recrutement.

« Le métier de mécano soudeur est particulièrement en tension dans notre secteur. Si je perds Abou, il va falloir 1,5 à 2 ans avant de trouver quelqu’un de formé », poursuit le dirigeant, qui se mobilise pour son salarié.

Traversée de la Méditerranée en zodiac

L’exil d’Aboubacar Camara remonte à 2016, année où il quitte son pays natal avec sa sœur.

Après quelques mois au Maroc où il s’intéresse à la ferronnerie, Aboubacar Camara traverse la Méditerranée en zodiac. Arrivée en Espagne, le Guinéen va vivre deux mois dans un hôtel pour migrants à Nantes, puis dans la rue, avant d’être accueilli par trois familles à Clisson.

« On a appris à se connaître, à se faire confiance, à passer les frontières culturelles.

Un exemple : quand je l’ai connu, il ne me regardait pas dans les yeux. En Guinée, on baisse le regard face aux aînés. C’est un manque de respect de regarder dans les yeux »,  explique Nicolas Priouzeau.

Les trois familles vont l’aider à trouver une formation. En septembre 2017, Aboubacar commence un CAP réalisation en chaudronnerie industrielle au Pôle formation des industries technologiques de Nantes. Une formation prise en charge par le Département de Loire-Atlantique, le jeune guinéen ayant été reconnu mineur isolé.

Son entreprise en alternance se trouve à La Chapelle-Achard.

Pendant deux ans, pour faire son apprentissage, il a pris le train. Cela faisait trois heures de trajet aller-retour par jour.Nicolas Priouzeau

« Il vit dans la peur et le stress permanent, alors qu’il a tout fait pour être dans les clous »

CAP en poche en juin 2019, Aboubacar a vite pris son indépendance, une fois en CDI. Le jeune homme paie aujourd’hui un loyer à un agent immobilier, des impôts sur le revenu, des charges.

« Il fait tout comme n’importe quel citoyen français », commente son patron.

« Mais sa situation fait qu’il ne peut pas avoir de papier, ni passer son permis de conduire. Il ne peut pas avoir de vie normale. Pire, il vit dans la peur et le stress permanent, alors qu’il a tout fait pour être dans les clous. C’est une situation injuste et ubuesque », s’insurge le dirigeant en colère.

Le système est d’autant plus stupide que le Département a dépensé de l’argent public, a investi en apprenant à Abou une formation, un vrai métier. Et après on ne l’autorise pas à rester. Si notre pays n’est pas capable d’intégrer efficacement un garçon comme celui-là, c’est à désespérer de la République.Antoine Lemerle

Le patron et ancien élu a interpellé son réseau tissé au sein de la chambre de commerce et d’industrie et le maire de Clisson. Alerté de la situation, le premier édile a affirmé « son soutien plein et entier » au jeune homme « bien intégré ».

Je travaille. Je paie mon loyer. Mais tout est bloqué. Je suis enfermé

De son côté, Aboubacar Camara attend juste de pouvoir vivre normalement.

J’ai mon diplôme. Je travaille. Je paie mon loyer. Mais tout est bloqué. Je suis enfermé. Mon seul espoir, c’est mon scooter.Aboubacar Camara

« La justice refuse de lui donner ses papiers. Dans un premier temps, c’était en raison de son acte de naissance qui n’était pas reconnu », ajoute Nicolas Priouzeau.

Un motif qui ne tient plus depuis qu’Aboubacar a présenté un acte de naissance tamponné.

« Il s’est construit une vie. Il lui manque juste ses papiers »

« Maintenant, le prétexte, c’est le fait qu’il n’établit pas d’attaches familiales », ajoute le Clissonnais qui va « reprendre le combat » pour montrer que le jeune homme « s’est refait une famille à Clisson ».

« Il participe à toutes les fêtes de famille, passe des jours de vacances avec nous… », témoigne le Clissonnais qui a tissé « une vraie relation » avec Abou.

« Je le considère comme mon fils », dit celui qui a vu le jeune homme grandir, s’ouvrir et s’épanouir. « Il s’est construit une vie. Il lui manque juste ses papiers », confie Nicolas Priouzeau.

Aboubacar Camara avait 30 jours pour quitter le territoire. Ses proches comme son patron, accompagnés par un avocat, sont prêts à tout pour que le Clissonnais reste en France et « démarre sa vie en vrai ».