Cocaïne : 600.000 consommateurs réguliers en France, « Il y a une volonté d’inonder le Vieux Continent avec cette drogue »

Les réseaux de trafiquants sont des multinationales qui ont investi le Vieux Continent, explique Laurent Laniel, spécialiste des marchés des drogues. L’Europe est en passe de devenir le premier marché mondial, les consommateurs représentent 1,5% de la population de plus de 15 ans.

En moins de cinq ans, le port d’Anvers, l’un des plus gros ports européens, est devenu l’épicentre du trafic de cocaïne. Malgré les saisies et les arrestations effectuées par les douanes et les polices européennes, il est très difficile de juguler ce flux, qui se greffe sur le commerce licite. « On assiste à une internationalisation du trafic », explique Laurent Laniel, analyste à l’Observatoire européen des drogues et toxicomanies (OEDT).

Le Point : Comment évolue le marché mondial de la cocaïne ?

Laurent Laniel : La production et le trafic mondial ont connu une hausse spectaculaire depuis 2015. La production a augmenté dans les trois pays, Colombie, Bolivie et Pérou. Les exportations vers les principaux marchés de consommation ont fortement accéléré, surtout en Europe, où le phénomène est plus récent qu’en Amérique du Nord. J’entends souvent dire que l’Europe est devenue le premier marché mondial pour la cocaïne. C’est une analyse basée sur les données des pays occidentaux. L’Asie est la prochaine frontière. Il y a encore peu de saisies, peu de données.

L’autre question, c’est l’Afrique. Le trafic y apparaît beaucoup plus important que ce que laissaient supposer les saisies. Une bonne partie transite vers l’Europe et le Moyen-Orient. L’Afrique peut être un territoire de rebond. Il y a très peu de saisies, moins de 10 tonnes par an, mais les services de renseignement américains et européens soupçonnent qu’il en passe beaucoup plus.”

Que sait-on de la situation en Europe ?

Là, on a beaucoup plus de données. Il y a clairement une volonté d’inonder l’Europe. On n’arrive pas à juguler ce flux. L’Europe est un marché en développement depuis environ dix ans. Cela concerne surtout l’Europe de l’Ouest et l’Italie mais aussi, de plus en plus, l’Europe de l’Est, ainsi que la Turquie, à la fois pays consommateur et dont les organisations criminelles sont impliquées dans le trafic. Une autre tendance notable est le développement sur le sol européen de la production de chlorhydrate de cocaïne [la drogue extraite des feuilles de coca, NDLR]. On a démantelé des laboratoires aux Pays-Bas, en Belgique, en Espagne… à quand la France ?

On estime que quelques dizaines de tonnes seraient déjà produites chaque année en Europe. Enfin, on assiste à une internationalisation du trafic, avec des acteurs qui ont pris pied en Amérique du Sud et qui sont capables d’organiser des cargaisons vers l’Europe. Ce sont des acteurs globaux, comme la Ndrangheta, la mafia calabraise, et les réseaux criminels turcs.

Comment enrayer ce commerce illégal qui se greffe sur le commerce légal ?

C’est très difficile. Il entre un nombre faramineux de conteneurs, chaque jour, dans le port d’Anvers. Une proportion infime d’entre eux est scannée, pour des impératifs de rapidité et de concurrence. Les informations obtenues grâce aux interceptions des messageries téléphoniques cryptées EncroChat et Sky ECC, utilisées par les trafiquants, ont permis aux polices européennes d’effectuer des centaines d’arrestations et de saisies. Cela a révélé l’ampleur de la corruption en Europe. Un kilo de cocaïne vaut 1 000 dollars au Pérou et 30 000 à Anvers. Entre les deux, il y a un tas d’acteurs, gros ou petits.

Quels sont les réseaux criminels qui en tirent profit ?

Assassinats, tortures, enlèvements… C’est le quotidien du marché de la coke. Cette violence touche principalement les ports et certains quartiers. On a vu émerger des figures du trafic, comme Ridouan Taghi. La mafia marocaine en Belgique et aux Pays-Bas s’est d’abord spécialisée dans l’extraction de la drogue sur les ports, selon la technique dite du « rip off », où l’on récupère des sacs de cocaïne jetés dans des conteneurs sur le port de départ, à l’insu du transporteur. Ceux qui les récupèrent sont rémunérés en drogue, ce qui les transforme en revendeurs. On voit aussi les mafias italiennes, serbes, albanaises prendre de l’importance. Ces gangs sont capables d’envoyer des cargaisons de l’Amérique du Sud et maîtrisent les moyens de blanchiment.

C’est un monde ultracapitalistique, où sont investis des capitaux et qui soutient d’autres industries. Les garagistes et les ateliers aux Pays-Bas, par exemple, sont un rouage important. Le blanchiment en est un autre. De nombreuses parties du trafic sont gérées par des contractuels pointus. Il y a une segmentation des tâches, ce qui rend le démantèlement des réseaux plus difficile. Les produits chimiques, les machines… Les trafiquants sont toujours en phase d’innovation pour contourner les mesures de surveillance.

La vague qui déferle sur l’Europe depuis quelques années serait comparable, selon un analyste de la DEA, l’agence antidrogue américaine, à celle qui a frappé Miami dans les années 1980-1990. Une lame de fond que les services de police et de douane voient grossir sans parvenir à l’endiguer. L’Europe occidentale et centrale compte désormais plus de 4,5 millions de consommateurs de cocaïne (soit 1,5 % de sa population de plus de 15 ans), selon l’ONU, dont 600.000 en France. Le continent devrait bientôt devenir le premier marché mondial, devant l’Amérique du Nord.

Un tsunami de poudre

L’explosion du commerce mondial de cocaïne se mesure à tous les niveaux de la chaîne avec des conséquences en cascade. Il génère de tels chiffres d’affaires qu’il permet de constituer des organisations criminelles surpuissantes, de contourner tous les obstacles, géographiques, logistiques, légaux, de gangréner des États au plus profond de leurs institutions.

Les grands ports, au départ et à l’arrivée, deviennent le centre de toutes les attentions, des territoires criminels en coupe réglée, où les organisations les plus puissantes et les plus violentes font la loi. Cette évolution progressive depuis plusieurs années a déplacé l’épicentre de la cocaïne depuis l’Espagne, où elle est arrivée massivement dans les années 1990, vers les grands ports de la mer du Nord, Anvers et Rotterdam en tête.

C’est dans les points d’accès maritimes au continent européen que les saisies les plus spectaculaires sont réalisées : Anvers (90 tonnes en 2020), Rotterdam (70 tonnes), Hambourg (19 tonnes en 2021), Gioia Tauro (14 tonnes), Le Havre (10 tonnes en 2021)… Plus de 250 tonnes ont été saisies au total en Europe l’an dernier. En 2022, Anvers devrait dépasser les 100 tonnes… En s’infiltrant par les ports, la cocaïne balaye tout sur son passage. Elle transforme les économies locales, renforce les réseaux criminels, gangrène les administrations et la politique…

Le pacte de Dubai

L’industrie de la cocaïne représenterait entre 8 et 13 milliards de dollars par an de profits, selon les estimations prudentes des principaux centres d’analyse et chercheurs spécialisés. Tout au long du parcours d’un kilo de cocaïne, les bénéfices engrangés sont colossaux.

Edin Gacanin et ses hommes de main à Dubaï, en janvier.

Le marché en pleine croissance a fait naître de nouveaux barons de la drogue, des « narcos » aussi riches et puissants que Pablo Escobar à son apogée, au début des années 1990. Quatre d’entre eux, le Néerlandais Taghi, l’Italien Imperiale, l’Irlandais Kinahan et le Bosnien Gacanin, ont même signé un pacte, à Dubai en 2017, pour former un « supercartel » et contrôler un tiers du trafic vers l’Europe.

Des « narco-sous-marins »

Disponible à 700 euros à la source, en Colombie, le kilo de poudre se négocie autour de 30 000 euros une fois parvenu dans les grands ports européens. Les enjeux sont tels qu’une hyperspécialisation des trafiquants est constatée à chaque étape du processus : techniciens, chimistes, logisticiens, transporteurs, pilotes, comptables, avocats, blanchisseurs, banquiers… Les barons de la cocaïne peuvent s’offrir les services des meilleurs spécialistes, dans chaque domaine, pour faire grossir leur business et s’affranchir des règles internationales.

Leurs moyens financiers leur permettent une flexibilité totale, une adaptabilité parfaite aux évolutions du marché. Les trafiquants gardent toujours un temps d’avance sur les systèmes de surveillance, toujours plus perfectionnés. Pour déjouer les contrôles aériens et maritimes, les barons de la drogue utilisent aujourd’hui des « narco-sous-marins » pour convoyer la marchandise plus discrètement. En 2019, l’un de ces engins a été retrouvé sur les côtes de la Galice, en Espagne, après avoir, pour la première fois, traversé l’Atlantique avec trois tonnes de drogue et quatre hommes à son bord. Et bientôt des drones ?

Anvers et Rotterdam en tête

La cocaïne a aussi profité d’un fort regain d’activité dans le secteur du transport maritime depuis 2020. Les géants du secteur, le danois Maersk, l’italo-suisse MSC, le franco-libanais CMA-CGM, ont tous engrangé des profits records. Or les porte-conteneurs représentent le moyen le plus facile de faire voyager des quantités importantes de poudre à travers l’océan Atlantique. Sur un marché en expansion et en forte croissance, les routes accessibles se multiplient et se complexifient.

Les grands ports, au départ et à l’arrivée, deviennent le centre de toutes les attentions, des territoires criminels en coupe réglée, où les organisations les plus puissantes et les plus violentes font la loi. Cette évolution progressive depuis plusieurs années a déplacé l’épicentre de la cocaïne depuis l’Espagne, où elle est arrivée massivement dans les années 1990, vers les grands ports de la mer du Nord, Anvers et Rotterdam en tête.

C’est dans les points d’accès maritimes au continent européen que les saisies les plus spectaculaires sont réalisées : Anvers (90 tonnes en 2020), Rotterdam (70 tonnes), Hambourg (19 tonnes en 2021), Gioia Tauro (14 tonnes), Le Havre (10 tonnes en 2021)… Plus de 250 tonnes ont été saisies au total en Europe l’an dernier. En 2022, Anvers devrait dépasser les 100 tonnes… En s’infiltrant par les ports, la cocaïne balaye tout sur son passage. Elle transforme les économies locales, renforce les réseaux criminels, gangrène les administrations et la politique…

Assassinats violents

À la source, la production de coca n’a jamais été aussi importante. La Colombie, qui reste de très loin le centre de la culture de la coca avec 70 % de la production mondiale, bat tous les records depuis trois ans. En 2020, le pays aurait atteint, pour la première fois, les 2 000 tonnes de cocaïne produites. Le reste se répartit entre ses deux voisins producteurs, la Bolivie et le Pérou, ce dernier connaissant la plus forte expansion.

En bordure des zones de production, les pays latino-américains sont tous confrontés à une intensification des flux et à leurs conséquences : criminalité, violence, corruption. L’Équateur, coincé entre la Colombie, le Pérou et l’océan Pacifique, a vu ses saisies de cocaïne atteindre 210 tonnes en 2021, dont 96 tonnes pour le seul port de Guayaquil, d’où le pays exporte ses bananes vers le monde entier. Le montant sera encore plus élevé en 2022.

Un tiers de la drogue interceptée avait pour destination l’Europe, selon la police équatorienne. Entre le 14 février et le 1er mars 2022, elle a saisi près de 14 tonnes dans des cargaisons de bananes ou de thé à destination des 3 principaux ports européens (Rotterdam, Anvers et Hambourg).

Sur les docks, la guerre des gangs fait rage pour le contrôle du trafic. La recrudescence des assassinats violents y fait craindre un scénario à la mexicaine. Les gangs s’y affrontent dans une guerre sans merci, laissant parfois derrière eux les corps de leurs rivaux suspendus aux lampadaires de la ville. « C’est une guerre contre l’État », a déclaré le ministre équatorien de l’Intérieur après un attentat à la bombe près du port qui a fait 5 morts en août 2022.

La Guyane française submergée

Sur tout le continent américain, aucun pays n’est épargné. Pour atteindre le marché états-unien, les cartels ont, depuis longtemps, gangréné le Mexique et les Caraïbes, où ce phénomène n’est pas nouveau. Mais, pour inonder l’Europe, il faut emprunter d’autres routes, toujours plus sinueuses. Le Brésil est un pays pivot, grâce à son vaste territoire amazonien et à ses ports. Les trois Guyanes (Guyana, Suriname et Guyane française), anciens comptoirs coloniaux étroitement liés à l’Europe, sont particulièrement vulnérables.

Le Suriname, ex-colonie néerlandaise, a longtemps été considéré comme l’archétype du « narco-État ». L’ancien dictateur Dési Bouterse a livré son pays aux gangs et en a fait une plaque tournante du trafic vers l’Europe. Son successeur élu en 2020, l’ancien policier Chan Santokhi, alias « le Shérif », veut en finir avec cette réputation sulfureuse. Mais, une fois qu’ils se sont enracinés, les « narcos » sont difficiles à déloger.

La Guyane française, par laquelle arrive 20 % de la cocaïne qui entre sur le territoire français, est submergée. Les liaisons aériennes entre Cayenne et Paris ont créé un pont de poudre blanche entre le département d’outre-mer et la métropole. Les autorités estiment à au moins 20 % la proportion des passagers des vols qui embarqueraient avec de la cocaïne. Trois ministres du gouvernement français y ont fait le déplacement fin septembre pour tenter de mettre un coup d’arrêt à cette offensive des « narcos ».

Le Paraguay est encore sous le choc de l’assassinat de son procureur antidrogue Marcelo Pecci, abattu en avril 2022, au milieu des touristes, sur une plage colombienne où il passait sa lune de miel. Ce petit pays enclavé est devenu la proie des barons de la drogue depuis que le port fluvial de Villeta, sur le Paranagua, s’est doté d’un terminal pour conteneurs, en 2018. En 2021, 2 des plus grosses cargaisons de cocaïne découvertes en Europe – 16 tonnes à Hambourg en février et 11 tonnes à Anvers en avril – provenaient du Paraguay.

Ces flux de drogue transitent souvent par l’Afrique de l’Ouest, dont les côtes peuvent constituer une étape vers l’Europe. Les narcotrafiquants y trouvent des infrastructures discrètes, des États plus faciles à corrompre. Mules et passeurs de valises sont arrêtés aux aéroports avec les quantités les plus modestes. Des cargaisons de plusieurs tonnes transitent par les ports. Tout le long du golfe de Guinée, l’argent de la cocaïne coule à flots. D’autres font escale ou terminent en Europe de l’Est ou au Moyen-Orient. Mais c’est bien l’Europe de l’Ouest qui constitue pour le moment la cible majeure des narcotrafiquants.

L’Asie reste, selon les spécialistes, un grand point d’interrogation. La cocaïne y demeure pour le moment marginale, son coût étant trop élevé. Mais le marché chinois suscite la convoitise. Et, avec deux tiers du trafic mondial de conteneurs, l’Asie ne sera pas un marché inaccessible pour les narcotrafiquants. Rien ne semble pouvoir leur résister.

Le Point