Comment célébrer le solstice d’hiver

Par Jean Mabire – 21 décembre 1976

Les fêtes « traditionnelles » de Noël et du Nouvel An perdent peu à peu leur signification religieuse, pour devenir simples prétextes à des réunions gastronomiques ou à des échanges de cadeaux futiles. Le vieux culte païen du « Soleil invaincu » a été transformé une première fois par les chrétiens en célébration de la naissance de l’enfant-dieu. Cette fête se trouve désormais de plus en plus désacralisée et dénaturée par les marchands. Il importe de retrouver le sens d’une véritable Tradition, qui plonge ses racines dans le passé le plus ancien de tous les peuples européens.

Tout naturellement, cette fête d’hommage et de confiance au Soleil, célébrée lors de la nuit la plus longue de l’année, a pris une force particulière dans les pays où l’hiver était le plus rude, le plus froid, le plus noir. La tradition du solstice d’hiver s’est maintenue plus longtemps dans un univers où la mauvaise saison a toujours pris la forme d’une véritable tragédie.

À l’angoisse de la longue disparition du Soleil, par ces mois de tempête et de gel, correspond, bien entendu, une ferveur encore plus grande dans l’espérance du retour de la lumière. Mais en « récupérant » la fête du solstice d’hiver, les « inventeurs » du Noël chrétien ont largement contribué à étendre cette ambiance religieuse et tragique vers les pays du Sud. Aussi le « mythe » de Noël a t-il largement dépassé son berceau septentrional originel pour s’étendre à toute l’Europe.

Noël reste ainsi la plus grande fête de l’année, même si elle se trouve de plus en plus privée de son sens véritable.

Quand scintillent les lumières publicitaires du néon et que les familles se réunissent dans des appartements climatisés, que peut-il demeurer du sens profond de cette lutte millénaire qui a opposé les ténèbres de l’hiver et les rayons du Soleil ? Il faut donc aujourd’hui entièrement recréer le sens profond du solstice.

Non pas en s’enfermant dans de soi-disant « rites païens » qu’aucun archéologue n’a jamais pu reconstituer avec certitude, mais en s’inspirant du sens profond de cette nuit unique pour imaginer une nouvelle célébration des sentiments ancestraux.

Chaque foyer, chaque famille doit ainsi découvrir une manière qui lui soit personnelle de célébrer le solstice d’hiver. Il ne s’agit pas de donner ici une sorte de liturgie immuable, mais de proposer quelques « recettes pratiques » à ceux dont l’imagination ne serait pas aussi grande que la ferveur. L’important reste cependant d’innover, c’est-à-dire de respecter la véritable tradition en lui donnant toutes les couleurs de la vie. Il ne faut jamais craindre, en un tel domaine, d’improviser, et de se laisser emporter par une atmosphère tour à tour grave et joyeuse.

Ainsi se retrouvera le vrai sens de cette fête qui est tout autant spontanéité que fidélité. L’essentiel reste de célébrer le solstice d’hiver et de faire de cette nuit, la plus longue, une nuit unique et sacrée. Déjà, les temps sont venus. L’hiver est là. Bientôt vont commencer les douze nuits qui marquaient pour les anciens Européens le temps merveilleux où, au cœur de chaque foyer, le feu prenait la relève du Soleil – dont la mort n’était qu’un sommeil.

LA DÉCORATION DE LA MAISON

La fête du solstice d’hiver restant avant tout une fête familiale, la décoration de la maison revêt une importance toute particulière.

Le houx

Accrochés au plafond, suspendus sur les murs, disposés sur les meubles, des branchages apporteront au foyer la présence vivante de la nature. Il convient de choisir des espèces qui ne meurent pas au cours de l’hiver : gui, sapin et surtout houx. Ses feuilles luisantes et ses baies rouges en font la décoration la plus caractéristique de la période des fêtes.

Couronnes et guirlandes seront nouées de rubans soit en papier doré, soit en soie de couleur vive. Il faut respecter une certaine harmonie et limiter à deux le nombre des teintes. Le rouge et le jaune évoquent le feu et le Soleil. Ce sont aussi les couleurs de la Normandie et de l’Occitanie.

Ne pas oublier que chaque province a les siennes : blanc et noir, la Bretagne ; noir et jaune, la Flandre ; rouge et blanc, l’Alsace ; bleu et jaune, l’Île-de-France, etc. Les feuillages peuvent également être rehaussés par de petits objets de paille tressée et nouée de ruban rouge à la mode suédoise. On retrouvera ainsi la « trinité » des animaux sacrés indo-européens : le cheval, le sanglier et le bouc.

Le gui

Une grosse boule de gui décore la porte de la maison, à l’extérieur. On la suspend avec des rubans de couleur rouge, en essayant de disposer un éclairage à proximité ou, mieux encore, derrière le gui.

On peut aussi accrocher le gui à l’intérieur, à un lustre, à une poutre. On le brûle dans le feu, généralement lors de la dernière veillée du cycle de douze jours, c’est-à-dire pour la fête des Rois.

Le sapin

Le traditionnel arbre de Noël apparaît d’importation relativement récente en France. Originaire des pays germaniques, il fut introduit en France « intérieure » après la guerre de 1870, par des réfugiés alsaciens. Beaucoup de provinces françaises ne l’ont adopté qu’après la dernière guerre. Mais il s’est imposé aujourd’hui dans tous les foyers et constitue un des plus représentatifs symboles populaires du solstice d’hiver.

Nos ancêtres – qui « appelaient dieu le secret des bois » – ont toujours accordé une importance religieuse à la forêt. À l’origine de la vie se trouve, selon la mythologie nordique, un arbre puissant.

Ses racines embrassent la terre et ses rameaux portent la voûte du ciel. Les anciens Scandinaves l’appelaient Yggdrasill, c’est-à-dire le « frêne du monde ». Plus tard, les Saxons auront, eux aussi, un arbre sacré : l’Irminsul. Aujourd’hui, dans tous les foyers européens, le sapin renoue avec une très vieille tradition et retrouve son caractère sacré. On le choisit le plus haut possible, de préférence avec ses racines, afin de le replanter ensuite. Il est décoré de rubans colorés, de guirlandes, de bougies (éviter les lampes électriques !), de boules multicolores et d’objets de paille tressée à la manière scandinave. En haut du sapin est placé un symbole solaire : soleil de paille ou roue solaire recouverte de papier doré. On peut encore accrocher aux branchages des oranges plantées de clous de girofle, des petits gâteaux et des objets, des rubans aux couleurs d’une région, etc.

Ces rubans partent parfois de la couronne d’avent, et rejoignent les murs en formant une sorte de dais de couleurs vives.

LA COURONNE D’AVENT

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Quatre semaines avant· le solstice d’hiver, on façonne avec des branches de sapin une couronne qui peut être suspendue au centre de la pièce principale de la maison. On peut aussi la poser sur un coffre ou sur une table. Cette couronne est faite avec une armature circulaire rigide, cercle de base d’une carcasse d’abat-jour ou cerceau d’enfant en bois. La carcasse est garnie avec de la paille (paillons à bouteille par exemple), liée avec de la cannetille ou fil de laiton de fleuriste. Elle est ensuite décorée avec du feuillage vert : branches de sapin ou de houx. Les branches sont également liées avec de la cannetille et entourées de croisillons de ruban rouge assez étroit.

On fixe quatre bougies rouges sur la couronne, soit des bougies fines et longues, qui tiennent avec des pinces à bougies pour arbre de Noël, soit des bougies courtes et larges, placées dans des coupelles et amarrées avec de la cannetille. Un autre procédé (difficile) consiste à planter à l’envers quatre clous très longs dans le cercle de bois de la carcasse, et à enfiler les bougies dessus.

La couronne est préparée quatre semaines avant le solstice d’hiver. Une bougie est allumée quelques instants pendant la première semaine, deux la semaine suivante, puis trois la troisième semaine. Quand arrive enfin la nuit la plus longue de l’année, on allume les quatre bougies ensemble. Ainsi, au fur et à mesure que le Soleil décline, les bougies s’allument de plus en plus nombreuses, prenant en quelque sorte la relève. Elles symbolisent, durant la veillée du solstice, la fin de l’hiver et annoncent le retour du soleil.

La tour de Jul

C’est un chandelier de terre cuite assez rustique qui est utilisé comme bougeoir uniquement lors de la veillée du solstice d’hiver. Le modèle original de la tour de Jul a été découvert au siècle dernier dans la province de Halland en Suède, et plusieurs musées folkloriques suédois en possèdent des exemplaires. De nos jours, des tours de Jul, s’inspirant du modèle nordique originel, sont exécutées par des artisans potiers. La tour de Jul comporte quatre faces, décorée chacune d’un cœur surmontant une rune de Hagal (rune de la Vie et rune de la Mort liées ensemble, image d’un Soleil à six rayons, symbole de l’année qui commence comme de celle qui finit). Ces motifs décoratifs ajourés permettent d’apercevoir une bougie qui se trouve placée à l’intérieur de la tour de Jul et symbolise l’année à naître du cœur même de l’année qui s’achève. Cette bougie doit rester éteinte jusqu’à minuit.

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Au sommet du chandelier se trouve une cavité qui contient une bougie en partie consumée et qui ne doit durer que le temps de la veillée.

La bûche

La pièce maîtresse de la décoration du foyer est la bûche. On la retrouve dans la plupart des provinces européennes. Le soir du solstice d’hiver, le maître de maison va choisir dans le bûcher la pièce de bois qu’il destine à ce rôle capital dans la veillée. La bûche est ensuite décorée par son épouse, avec du feuillage de houx, de gui et de sapin, entouré de rubans de couleurs.

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On peut graver sur cette bûche des devises, des signes ou des runes, à des intentions particulières. Quand le feu brûlera, les pensées et les désirs de toute la famille seront ainsi consumés et sublimés.

Juste avant d’être placée dans le foyer, la bûche est arrosée d’eau-de-vie par le plus jeune enfant de la maisonnée. Le plus âgé des enfants place la bûche sur un échafaudage soigneusement préparé de papier froissé, de brindilles et de petit bois. Il devra allumer le feu avec un tison provenant du solstice d’été précédent.

Le repas

Animé et savoureux, le repas du solstice d’hiver peut varier selon les régions. Certains plats et certaines boissons restent traditionnels, et il faut respecter ces usages au même titre que les autres. Il convient cependant de proposer un menu-type dont la qualité ne fait que renforcer le symbolisme. Il est de tradition de manger des huîtres le soir de Noël. Les huîtres creuses (portugaises) ne sont pas les plus chères, ni surtout les moins bonnes. On peut aussi déguster des oursins dans le Midi ou des praires dans le Nord.

Peut commencer la fête du cochon ! Le boudin blanc apparaît pour annoncer le plat de viande. Point ne sera pour nous question de dinde et encore moins de coq, fût-il au vin… Au soir du solstice d’hiver, il faut manger du porc !

Le choix existe entre le porc sauvage (marcassin de préférence) et le porc domestique (cochon de lait). La meilleure solution est de manger un animal entier, rôti. Bourré de farce, il doit être accompagné de purée de marrons, de purée de pomme de terre et de purée de pomme-en-l’air (pomme-fruit, de préférence du Canada).

Le repas se poursuit avec une salade d’hiver, c’est-à-dire un mélange de betteraves rouges, d’endives, de noix, de pommes émincées, assaisonné de jus de citron et de crème. S’y ajoutent les fromages du pays ou les fromages gras de saison. Les pommes et les noix ont toujours fait partie du menu du solstice d’hiver depuis la plus haute Antiquité : à l’intérieur de ces fruits se cache le noyau de la vie qui continue. C’est maintenant l’apparition du dessert tant attendu par les enfants. La réussite du gâteau de Jul est le grand problème d’une maîtresse de maison. La classique « bûche » à base de marron et de chocolat ne souffre que la perfection et garde ses amateurs.

Quant aux gâteaux à base de fruits les plus divers (pommes et noix, marrons et noix, pommes et citrons), ils demandent de vifs efforts d’imagination. Ils peuvent être servis en tartes ou bien en entremets chauds ou glacés. La tradition britannique du « pudding », qui reste vivace au pays de M. Pickwick, tend de plus en plus à franchir la Manche. Le repas est fini. Il ne reste plus qu’à « grignoter » … C’est le moment des mandarines, des fruits secs et des petites pâtisseries. Une habile cuisinière se doit, pour le soir du solstice d’hiver, de réussir des petits gâteaux très simples, à base de lait, de beurre et de sucre. Certains ont des formes traditionnelles : cheval, bouc ou sanglier. Le plus curieux des gâteaux de Jul représente trois lièvres en cercle, qui se tiennent par les oreilles et qui, par leur bond, indiquent le cours de l’année sous le grand tournant de la roue solaire.

Les cadeaux

Au début du repas, chacun a ouvert le « paquet cadeau » qui se trouve sur son assiette. Il ne s’agit pas des étrennes classiques qui doivent être remises aux enfants… et aux parents, seulement le lendemain matin, 25 décembre. En cette soirée du solstice d’hiver, il ne faut offrir que de menus objets symboliques.

Chacun des enfants doit ainsi recevoir :

Un objet en bois : coquetier, rond de serviette, chandelier, etc. inspiré par l’artisanat populaire, avec des motifs en pyrogravure ou en peinture.

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Un objet en fer pour les garçons : couteau, boucle de ceinture, porte-clef (avec drakkar à roue solaire, emblème héraldique, reproduction d’anciens sceaux, etc.).

Un objet en fil pour les filles : rubans ornés de motifs folkloriques, mouchoirs, foulards, tabliers, petit nécessaire à coudre avec porte-aiguilles, etc.

Tous ces menus objets devront se trouver au maximum personnalisés. On peut même y faire graver ou broder le prénom de l’enfant. Le père et la mère s’offrent mutuellement, eux aussi, un présent, dont la nature est laissée à la discrétion de chacun, mais qui doit s’inscrire dans le cadre de cette fête.

Les paquets cadeaux doivent être présentés dans des papiers d’emballage « de saison » comme on en trouve à cette époque dans tous les magasins. Les nouer avec des rubans colorés et y accrocher une étiquette de circonstance avec le nom de chacun.

La veillée

Le repas terminé, la famille se réunit autour du feu. La veillée proprement dite commence. Elle doit être relativement courte puisqu’elle se termine peu après minuit. De toute façon, il est préférable que les enfants puissent y assister jusqu’au bout ; ils ne doivent pas avoir l’impression que quelque chose continue après que l’heure est venue de les envoyer au lit…

Pendant cette veillée, chacun peut lancer dans le feu des écorces gravées. Ce geste a la signification d’un vœu et peut ainsi se comparer au saut du feu lors du solstice d’été, où il est de coutume de prononcer un souhait ou un défi en bondissant par-dessus les flammes.

Tandis que le feu brûle dans la cheminée, surveillé par le maître de maison, toute la famille se réunit autour de la table familiale. Il convient alors d’allumer les bougies symboliques de cette veillée. Le père allume d’abord une bougie rouge en disant :

– J’allume cette flamme en souvenir de tous les morts de la famille. La mère allume ensuite une bougie bleue, en disant : – J’allume cette flamme en témoignage de fidélité à tous les parents et amis absents. Le plus ancien de l’assemblée allume enfin une bougie verte, en disant : – J’allume cette flamme en espérance de tous les enfants qui naîtront dans notre communauté et perpétueront à leur tour le retour du Soleil.

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Les autres bougies qui éclairent la table familiale, et doivent si possible remplacer tout éclairage électrique, sont blanches ou, mieux encore, de couleur cire.

Pendant la veillée, chacun peut raconter des histoires. Il existe de nombreux livres de contes et légendes, généralement regroupés par province. Plus les contes sont courts, plus ils se retiennent facilement et peuvent être compris de tous.

À minuit, le chef de famille enlève la bougie qui brûle au sommet de la tour de Jul et s’en sert pour allumer la bougie qui se trouve à l’intérieur de ce chandelier, disposé à la place d’honneur de la maison. Il dit alors :

– Une année meurt. Une année commence. Ainsi s’enchaîne le cycle de la vie sur cette terre. Demain, le jour sera plus long et la nuit plus courte. Demain, le Soleil reviendra pour tenir sa promesse.
Que la lumière de cette flamme de l’année nouvelle brille dans cette maison et dans nos cœurs comme une image du Soleil qui ne meurt pas ; comme un symbole de la marche du monde qui se poursuit, sous la grande roue des saisons.

RECETTE DU « GLÖGG » SUÉDOIS

Le mot « glögg » est la contraction de l’expression « glodgad dryck » qui signifie en suédois boisson incandescente, à la fois brûlante par la température à laquelle elle doit être consommée, et rougeoyante par la coloration que lui donne le vin rouge.

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Ingrédients :

– 1 litre de vin rouge
– 1 (petit) verre d’eau-de-vie
– 100 g de raisins secs
– 100 g d’amandes décortiquées
– un peu de noix de muscade râpée
– 3 figues sèches
– 4 clous de girofle
– 2 bâtons de cannelle
– 1 zeste d’orange confite
– 1 petit morceau de gingembre (facultatif)
– 250 g de sucre

Mettez la noix de muscade, les clous de girofle, la cannelle, le zeste d’orange et le gingembre dans un linge et faites macérer le tout dans le vin rouge. Mettez les raisins secs et le sucre directement dans le vin.

Laissez reposer six heures. Ôtez ensuite le linge et versez-en le contenu dans le vin. Ajoutez l’eau-de-vie. Portez et maintenez à ébullition. Versez brûlant en ajoutant un morceau de figue et des amandes dans chaque verre.

Pour obtenir un « glögg » plus corsé, on peut remplacer le litre de vin par un litre de cognac bon marché.

Extrait du numéro 19 d’Éléments – Décembre 1976 – janvier 1977