Comment des Français financent des réseaux terroristes et criminels grâce aux cryptomonnaies

Financement du terrorisme, trafic de matières premières et de drogues, les bitcoins et l’Ether sont désormais manipulés par de grands criminels français pour blanchir de l’argent.

En ce petit matin du lundi 11 avril 2022, le suspense est à son comble dans les services de la criminalité financière de Bordeaux. À près de 5.000 kilomètres de là, la police israélienne, grâce aux informations communiquées par la France, la Turquie et le Portugal, est sur le point d’arrêter, à Tel Aviv et à Jérusalem, six personnes soupçonnées d’avoir blanchi douze millions d’euros, sur la base d’une arnaque à la cryptomonnaie.

L’arrestation fut un succès, après deux ans de traque acharnée, raconte l’un des enquêteurs bordelais. Ces escrocs d’origine franco-israélienne auront réussi à pousser cinq cents victimes françaises à investir, sans le savoir, leur argent sur de fausses plateformes de crypto: generalcrypto.net, boursebitcoin.com, lacentraledescryptomannaies.com ou encore ether-invest.com». Avec l’argent volé, les criminels achetaient de l’or en Turquie pour le compte d’un joaillier basé à Jérusalem.

D’abord utilisés par les cybercriminels dans des affaires d’escroquerie et de ransomwares, les actifs numériques, comme les bitcoins ou l’Ether, sont désormais manipulés par d’autres types de criminels pour blanchir de l’argent, issu du trafic de matières premières, de drogues, d’armes, et parfois pour le financement du terrorisme. «Pour quelques centaines d’euros, certains citoyens se laissent convaincre d’ouvrir, à leur nom, des portefeuilles de cryptomonnaies pour le compte de réseaux criminels», raconte Thomas de Ricolfis, sous-directeur de la lutte contre la criminalité financière à la direction centrale de la police judiciaire (DCPJ). Ces «mules» sont recrutées par les hommes de main de grands criminels français, dans les bars et les cybercafés du pays. Leurs comptes serviront de «coquilles vides» pour abriter les mouvements d’argent sale.

Financement du terrorisme

L’un des premiers réseaux de financement du terrorisme à l’aide de cryptomonnaies a été démantelé par les enquêteurs français il y a quelques mois. Depuis vingt-six départements français, une trentaine de «mules» achetaient des petits coupons de monnaie virtuelle chez les buralistes (allant de 10 à 150 euros). Ils étaient, à l’époque, vendus de façon anonyme puisque leur valeur ne dépassait pas les 150 euros. Le code informatique présent sur ces coupures était ensuite envoyé à des djihadistes en Syrie via une messagerie sécurisée. Ils les créditaient sur leur compte de crypto, puis ils les convertissaient sur une plateforme d’échange en monnaie fiduciaire. À travers ce système, plusieurs centaines de milliers d’euros ont été envoyées à des membres d’al-Qaida dans le Nord-ouest syrien.

Depuis cette affaire, la régulation française autour des transactions en monnaies numériques s’est musclée. Toute personne qui achète des coupons de monnaie électronique chez les buralistes doit désormais partager son identité, quel que soit le montant. «La plupart des transactions sont aujourd’hui traçables, seulement les enquêtes se compliquent lorsqu’elles impliquent des mixeurs de cryptomonnaies basés à l’étranger, explique Thomas de Ricolfis. Il devient très dur de lier l’expéditeur au destinataire de l’argent, tant le cheminement entre les deux est complexe». Le rôle d’un «mixeur» est de brouiller la traçabilité des transactions des cryptos, en les mêlant à plusieurs autres fonds. Il peut fragmenter en un temps record une transaction en envoyant des fonds sur des centaines de portefeuilles, avant de les faire arriver finalement à l’adresse de destination.

8,6 milliards de dollars blanchis

La décentralisation de ce système financier donne des opportunités aux criminels, car elle permet de contourner le rôle de vérification d’une autorité centrale classique, ainsi que certaines contraintes géographiques. «Les criminels ont souvent un seul but: sortir leurs revenus illégaux de France pour les placer dans des pays où la régulation est plus clémente, explique la commissaire Anne Sophie Coulbois, cheffe de l’Office central pour la répression de la grande délinquance financière (OCRGDF). Des collaborations internationales sont alors indispensables, si tant est que le pays concerné joue le jeu».

Dans les prochains mois, elle prévoit une envolée des affaires, alors même que les indicateurs étaient déjà dans le rouge en 2021. Plus de 8,6 milliards de dollars ont été blanchis à l’aide de cryptomonnaies l’an passé dans le monde, en hausse de 30% sur un an, selon le dernier rapport de la société Chainalysis. «En France, nous avons déjà eu affaire à quelques cas où des trafiquants de stupéfiants et d’armes payaient leurs importateurs avec des crypto-actifs, au lieu d’une mise à disposition en espèces, abonde la commissaire. Mais il s’agit ici de cas isolés, plutôt que de grands réseaux criminels».

Les services de criminalité financière multiplient les investissements pour renforcer leur arsenal technologique. Ils disposent d’une «section de la preuve numérique», principalement composée d’enquêteurs issus de la sphère financière et du monde de la cybersécurité. «L’un des défis pour nos enquêteurs dans cet univers désintermédié est l’augmentation considérable du nombre de données à traiter. La bonne nouvelle est que le numérique laisse des traces, à l’image du voleur qui laisse un cheveu sur la scène du crime», fait valoir Thomas de Ricolfis.

Des avoirs criminels dans le métavers ?

Les services de la DCPJ, qui comptent également une cinquantaine d’agents du fisc, coopèrent avec la cellule anti-blanchiment de capitaux de Bercy, Tracfin, et l’agence européenne de police criminelle, Europol. Fin mars, les Vingt-Sept ont voté un règlement favorisant la transparence autour des détenteurs de cryptos. Bientôt, tous les transferts de crypto-actifs devront ainsi être accompagnés de renseignements concernant les sources et les bénéficiaires, qu’ils soient effectués à partir de «portefeuilles hébergés» chez une plateforme ou d’un «portefeuille non hébergé» (portefeuille matériel ou adresse privée, non gérée par une plateforme), quel que soit le montant.

Au-delà des cryptomonnaies, les enquêteurs anticipent aujourd’hui de nouvelles affaires liées aux NFT et au métavers. «Dans le futur, le métavers pourrait être un univers de recyclage des avoirs criminels. L’argent issu du trafic pourrait être investi dans des biens immatériels: des immeubles qui s’achètent sans l’intermédiation d’un notaire, des baskets ou des sacs de luxe», conclut Thomas de Ricolfis.

Le Figaro