Comment des soldats ukrainiens sont évacués dans des hôpitaux européens

A Lviv, le 9 juin, l’équipe médicale allemande accueille des blessés de guerre amputés ou sévèrement affaiblis, pris en charge par l’ONG Mes Evacuation, et les fait embarquer à bord d’un Airbus mA310 médicalisé.
Nicolas Cleuet / Le PIctorium

Grâce à des ONG locales et en vertu d’accords plutôt flous passés entre Bruxelles et Kiev, des centaines de soldats de l’armée ukrainienne sont évacués depuis la Pologne jusqu’en Allemagne, en Italie, en Belgique ou en France. Une tendance qui s’accélère en raison de la violence des combats dans le Donbass…

Il est 4 heures du matin, au centre catholique uniate de Brioukhovytchi, à 15 km de Lviv. Le silence de la forêt voisine est peu à peu rompu par les salutations en polonais, en tchèque, en allemand, en anglais, en ukrainien, voire en russe, des membres de l’équipe de Med Evacuation. Leur mission ? Sortir des blessés du pays – essentiellement des soldats de l’armée régulière ukrainienne – depuis Lviv vers des hôpitaux de l’Europe de l’Ouest. « Aujourd’hui, nous prendrons en charge 41 patients dans deux hôpitaux : le centre des urgences de la ville et l’hôpital militaire. Ce sont tous des blessés de guerre amputés ou sévèrement affaiblis. Nous ferons le “triage” sur place. L’Airbus de la Luftwaffe se posera à 10 heures, heure polonaise. Donc pas de temps à perdre ! » Depuis le mois de mars, Jakob Balaban et son équipe ont ainsi permis à plus de 500 blessés sérieux d’être pris en charge à l’Ouest. D’abord des civils, puis de plus en plus de militaires. Pour ces derniers, la majorité est envoyée dans des hôpitaux militaires en Pologne, mais aussi en Allemagne et ailleurs en Europe.

De quoi nourrir le soupçon de « cobelligérance » des pays de l’Union européenne dans ce conflit, accusation déjà brandie par Moscou lors des livraisons d’armes par les pays européens en direction de Kiev ? « Dès le premier jour de la guerre, nous avons anticipé la destruction d’installations médicales. Nous avons pris contact avec l’OMS et la Commission européenne pour mettre en place un programme d’évacuation. Et nous avons pu obtenir un accord pour accueillir 10 000 patients dans les pays membres de l’UE explique à Marianne Arman Kacharian, chef du département évacuation au ministère de la Santé ukrainien. En outre, cet accord est assez large et ne fixe pas de critères sur la nature des patients, civils, militaires ou miliciens, ni sur les pathologies. » Autrement dit, si le contrat n’est pas très clair en matière de droit international, il répond à une urgence de terrain évidente. Mais aussi à un impératif politique : « Nous adoptons les procédures européennes, ce qui montre au passage nos capacités d’adaptation et nous rapproche d’une adhésion à l’Union » confie la fonctionnaire.

Med Evacuation est un objet hybride dans la constellation de l’aide humanitaire apportée à l’Ukraine depuis l’invasion russe : un mouvement spontané de bénévoles devenus des acteurs incontournables dans l’exécution d’accords gouvernementaux passés entre l’Ukraine et plusieurs pays de l’Otan. À l’origine, une initiative individuelle : celle de Jakob Balaban, ambulancier de 45 ans exerçant à Varsovie depuis vingt-cinq ans. Comme pour la majorité des Polonais, l’invasion russe du 24 février a été un choc pour lui. Seul avec son ambulance, il commence, dès le 1er mars, des évacuations depuis la frontière. Puis Piotr Skopiec, un pharmacien de Varsovie, animateur d’une petite ONG, Humanosh, impliquée dans l’aide aux réfugiées biélorusses, le rejoint. Ensemble, ils obtiennent un financement de 15 000 € pour acheter une seconde ambulance. L’aventure prend encore de l’­ampleur avec Igor Veretskyy, qui va offrir à l’ONG un lieu pour organiser les interventions. Igor devient l’acteur clé pour trouver les blessés à évacuer dans le cadre des accords passés entre l’Ukraine et des pays de l’Ouest tels que l’Allemagne, la Belgique, la France, la Norvège, l’Italie, l’Espagne, l’Irlande – et probablement bientôt le Royaume-Uni. Il coordonne aujourd’hui tout le réseau d’évacuation des patients les plus gravement blessés de l’est du pays – en provenance de Kharkiv, Dnipro ou Zaporijjia –, zone où une centaine de structures médicales ont été détruites, et où l’on parle de 200 à 500 blessés par jour, tandis que les combats dans le Donbass font de plus en plus de victimes.

COUR DES MIRACULÉS

C’est dans ce contexte d’épuisement des ressources médicales que le convoi de Jakob franchit la grille de l’hôpital militaire de la rue Chekhova. Il est 5 heures du matin. Six ambulances et un minibus pénètrent dans ce qu’il convient d’appeler une cour des miraculés. Jakob commence aussitôt à trier les patients : rouge pour les cas les plus délicats, qui devront faire l’objet d’une observation stricte pendant le transport ; orange pour les patients à risque plus faible de dégradation ; vert, enfin, pour ceux qui pourront prendre le minibus sans oxygène. Huit cas rouges aujourd’hui, dont Mykola, un officier de 44 ans victime d’un tir de mortier, le 10 mai à Vouhledar, une ville minière au sud-ouest de Donestk. « J’ai entendu l’obus arriver. Je me suis précipité dans la tranchée. Cela m’a sauvé. Pas mes deux subordonnés, morts sur le coup, déplore l’officier. C’était l’enfer. Le service de santé a été très efficace, je perdais tout mon sang, ils m’ont sauvé la vie et pourront peut-être sauver ma jambe et mon bras. En revanche, on manque de tout au front. D’expérience, d’abord, deux semaines d’incorporation pour mon bataillon, c’est à peine le temps de prendre en main nos équipements, mais pas de recevoir un véritable entraînement. »

Une heure et demie plus tard, Mykola et le convoi des blessés prennent l’autoroute M10 en direction du poste-frontière de Krakovets. À 10 heures précises, les ambulances de Jakob se présentent à l’entrée de l’aéroport de Rzeszów-Jasionka, base logistique avancée de l’Otan. Des véhicules et conteneurs divers sont stockés sur le tarmac et les pelouses alentour. Le tout protégé par une dizaine de batteries Patriot. L’A310 militaire médicalisé de la Luftwaffe et l’équipe allemande sont prêts à prendre en charge les patients. Deux heures plus tard, les 41 Ukrainiens sont embarqués, après contrôle de leur situation médicale et fouille détaillée de leurs bagages par la police militaire allemande. Le tout est attentivement observé par une délégation de la Commission européenne et un officier britannique. Transporté sur un brancard, Mykola va être pris en charge dans un hôpital en Allemagne. Sa femme et ses enfants, nous confie-t-il, devraient le rejoindre rapidement pour, qui sait, s’installer dans le pays.

Marianne